LA CHATELAINE DU MOLLEY

Publié le par Stéphane GOUPIL

B

ien différente des dames et des seigneurs qui ont commis de honteux méfaits, Jeanne Bacon, châtelaine du Molley, n'a laissé que des souvenirs d'héroïsme et de générosité parmi ses compatriotes. On débite encore, sur son compte, mille fables chevaleresques, milles traditions merveilleuses ;

Voici l'une des plus marquantes, que M. Pluquet s'est chargé de recueillir dans ses Contes populaires du Bessin. Le Molay, dépendant du Molay-Littry, est situé à 14 km de Bayeux et est proche des côtes normandes.

Un jour que la belle châtelaine, armée comme une Clorinde, faisait le guet sur le donjon de son château, attendant l'approche des ennemis qui devaient venir l'assiéger ; comme elle ne pouvait modérer son inquiétude, elle pria avec une grande énergie, afin qu'elle lui donné d'apercevoir, soit par miracle ou autrement, les mouvements du corps d'armée qui s'avançait vers elle. La prière des forts et des vaillants est toujours efficace, même aux pieds du trône de Dieu ; aussi, la fervente supplication de Jeanne était à peine exprimée, que l'on vit tout-à-coup le bois de la Plège changer de place, se ranger du côté opposé à celui qu'il occupait auparavant ; de manière à laisser apercevoir la route sur laquelle s'étendait, comme une longue machine tout étincelante sous sa vêture de fer, la troupe des assiégeants pesamment armée, qui s'avançait en rangs pressés et impénétrables. Cet aspect belliqueux fit tressaillir le fière héroïne ; elle se mit aussitôt en mesure de repousser la redoutable attaque qu’elle allait avoir à subir, et le succès, cette fois équitable et généreux, récompensa le zèle et les efforts de la courageuse châtelaine.

Cet événement, et d'autres de même nature, où Jeanne joua toujours un rôle aussi noble que singulier, inspirèrent aux habitants du Molley et des communes environnantes une si grande vénération pour leur dame, que, en sa faveur, ils se cotisèrent pour racheter, au prix d'une énorme rançon, la liberté de son mari qui avait été fait prisonnir en mer par les Danois. Jeanne, voulant dédommager ses vassaux de leur générosité, leur fit présent d’une grande étandue de terres incultes, et, après leur en avoir facilité le défrichement, elle leur abandonna les produits de la propriété.

Toutes ces traditions, auxquelles les villageois qui les racontent ne sauraient fixer d'époque précise, doivent se rapporter, suivant M. Pluquet, « à Jeanne Bacon, fille de Roger Bacon, l'une des plus riches héritières de son siècle. Elle eut plusieurs amants, deux maris, et sa vie fut fort agitée. Elle mourut sans enfants en 1376, et fut enterrée dans le monastère de Saint-Evroul, auquel elle avait fait de grandes donations. »

 

sources : Pluquet, Contes popul. De l’arrond. De Bayeux, p.4

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