NOTRE BUT

Passionné de génealogie et d'histoire, je souhaite partager mes recherches. Ce blog est le prolongement de l'arbre généalogique de la famille GOUPIL - PERIER avec comme de-cujus mes enfants :

http://gw1.geneanet.org/index.php3?b=sggoupil.

 

La pratique de la généalogie évolue : faire des arbres avec des noms et des dates reste assez limité ; en tant que généalogiste, je suis également curieux de notre histoire familiale. Pour donner une image, le corps humain est composé d'un squelette, mais aussi d'organes et de chair. En généalogie, c'est la même chose. Il est important de faire des recherches en vue de comprendre la vie quotidienne de nos ancêtres : quel métier exerce-t'il, pourquoi untel a migré dans une autre région, etc. 

 

Ce blog a pour but de publier simplement des articles sur des thèmes de recherches (généalogie, histoire), partager des dossiers, de façon à les rendre consultables par des internautes (généalogistes, historiens, amateurs ou professionnels). Vous avez la possibilité de les commenter.

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"On peut reconnaître assez facilement l'histoire officielle d'un pays, la liste des rois, de ses ministres, de ses guerres, de ses traités, et cependant la véritable histoire n'est pas là, c'est dans les masses profondes des travailleurs de tout ordre que réside la vie réelle de la Nation" - Edouard Herriot (1er mai 1909).  

 

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- Généalogie de L'Europe - ATLAS DE LA CIVILISATION OCCIDENTALE - Sous la direction de Pierre Lamaison - conseiller historique Pierre Vidal-Naquet, Hachette Livre, 1994 :

Autour de Pierre Lamaison, une équipe d'historiens et d'anthropologues de haut niveau offre au public une généalogie de l'Europe, de la préhistoire au XXe siècle. De conception inédite, cet atlas illustré de 450 documents en couleurs, propose, à travers 80 tableaux généalogiques associés à 160 cartes en couleurs, des clés pour comprendre des phénomènes de longue durée dispersés sur une aire géographique très vaste qui rendent compte de l'unité et la variété politiques et culturelles de l'Europe actuelle.


 - Physiologos Le bestiaire des bestiaires, traduit du grec, éd. Jérôme Millon : voir l'article => http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-991736.html


Je vous conseille de lire le livre de Jean-Louis Brunaux : "Les gaulois" - collection "Guide Belles Lettres de Civilisations" publiés aux Editions Les Belles Lettres (2005)... suite - voir l'article => http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-1275187.html

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HISTOIRE : Les moeurs / les coutumes


Titre   Guide du touriste en Normandie. 3e édition revue et augmentée  
Auteur   Emile Tessier  
Publication   Paris ; Cournol : Lanée, [1864]. XXVIII pages 29-252


Les habitants de la Normandie se sont toujours distingués de leurs voisins, et par leur caractère et par leurs moeurs. A la fois forts et braves, livrés à l'industrie et au commerce, les Normands possèdent au plus haut degré cette sagesse prévoyante et caractéristique qui, en leur faisant pressentir les événements, leur permet d'en tirer parti, ou de se plier aux circonstances quand la nécessité l'exige. Bien loin d'avoir la faconde du Méridional ou la volubilité légère du Parisien, l'habitant des campagnes semble ne lâcher qu'à regret chacune de ses paroles, et préparer les mots suivants, en prolongeant certains sons outre mesure. On prétend même que l'affirmation et la négation brèves, vulgarisées par les syllabes oui et non, ne lui échappent jamais sans avoir été précédées de nombreux alentours et d'interminables périphrases.

     Un autre défaut, longtemps reproché aux Normands, et que nous ne chercherons pas à dissimuler, consistait dans le goût prononcé de la population pour les

[p. XVIII]

procès. Il fut même une époque où l'on aurait pu remplacer le salut d'usage par cette formule usitée à Madagascar : « Comment vont les procès ? - » Un homme se classait d'après le nombre de contestations qu'il entretenait avec un enthousiasme digne d'un meilleur sort. Celui qui n'avait qu'une affaire en justice jouissait d'une considération médiocre : se trouvait-il à la tête d'une demi-douzaine de feuilles de papier timbré, de suite il devenait un personnage. On le saluait de loin en se chuchotant à l'oreille : « attention, c'lui-là c'est un malin. » Pouvoir dire « j'allons à l'audience » ou bien « j'venons d'chez maître un tel » était le nec plus ultrà du bonheur. On annonçait moins fièrement la naissance d'un veau ou l'accouchement de sa femme. Mais ces plaisirs du bon vieux temps tendent à disparaître. Le type du chicanous n'existe plus. N'allez pourtant pas croire que le sang normand soit dégénéré ; oh ! que nenni point ! On aime encore les procès en Normandie, et beaucoup ; seulement on les aime d'un amour déjà platonique. Les charges de messieurs les avoués, huissiers et consorts, sont appelées à devenir de bien agréables sinécures. Il est même facile de prévoir le moment où,

     Le combat cessera faute de combattants.

     A côté de ce léger travers moral, plaçons une grande qualité physique. Je veux parler de la réputation

[p. XIX]

de beauté dont jouissent les femmes de certaines parties de la Normandie. La Cauchoise brille au premier rang ; puis vient le sexe féminin des environs de Caen et de Bayeux, qui a rencontré de fervents admirateurs. Toutefois, c'est surtout aux Granvillaises qu'on doit payer un juste tribut d'éloges : jamais sang plus brillant n'a coulé sous une peau d'un tissu plus délicat, et rien n'est plus gracieux que cet essaim de jeunes filles au profil pur, à la physionomie enjouée, assistant le dimanche à la messe paroissiale. Moins majestueuse que la Bayeusaine, la Granvillaise a plus de grâce féminine. En général, la femme normande brille à l'extérieur par la richesse de sa carnation, et au moral par l'intelligence plutôt encore que par la vivacité de l'esprit. Cependant, disons bien vite que les exceptions à cette règle sont loin d'être rares en Normandie.

     Les costumes des Normands étaient à la fois curieux et pittoresques ; mais, depuis quelques années, ils ont beaucoup perdu de leur cachet primitif. Ce n'est plus que dans le fond des campagnes que l'on retrouve encore ces vêtements pleins d'originalité, qui caractérisent si bien un pays. En Normandie, les hommes de la campagne portent habituellement une blaude, ou blouse, d'un bleu foncé lorsqu'elle est neuve, mais qui ne tarde pas, en vieillissant, à passer par toutes les teintes imaginables. Le dimanche et les jours de marché, ils la coulent par-dessus une redingote, dont ils

[p. XX]

ont soin de laisser dépasser les pans. Ceci est de la dernière élégance. Dans le sud du département de la Manche, on voit différents costumes très-curieux et bien dignes d'un autre âge. Par exemple, les Montois (habitants du Mont-Saint-Michel), s'affublent, pour venir à la ville, d'un manteau de laine grossière, et dissimulent dans ses plis les filets qui contiennent le produit de leur pêche. Les habitants de la Hague, au contraire, un désert perdu à l'extrême pointe de la presqu'île, endossent les jours de fête une chétive veste de droguet, à peine assez longue pour atteindre la ceinture d'un pantalon de même étoffe. Sur leur tête se balance coquettement un gracieux chapeau de cuir bouilli.

     Les femmes normandes se distinguent entre elles par la diversité de leurs coiffures. Au pays de Caux, le bonnet est d'une originalité piquante. Dans quelques parties de la Manche, il atteint une dimension extravagante, tandis que, du côté de Caen, il diminue de volume, et se compose d'un fond très-juste, entouré d'une espèce d'auréole que forme une large dentelle, ruchée à gros tuyaux, ensemble qui ne manque pas d'une certaine grâce. Mais avouons ici notre embarras, il nous reste à parler d'une affreuse coiffure dont, parmi certaines populations, les femmes surtout ont conservé l'habitude : le bonnet de coton,

     Puisqu'il faut l'appeler par son nom,

[p. XXI]

règne en maître à Bayeux, à Caen, et surtout à Falaise, pays qui lui a donné naissance. Tant pis pour les minois de ces contrées, le ridicule de la coiffure détruit l'effet de leurs charmes souvent réels.

     Pour la toilette, c'est encore aux Granvillaises qu'il faut décerner la palme de l'élégance. Leur bonnet, d'une coquetterie indescriptible, se trouve ordinairement abrité par une cape noire à capuchon, qui, entourant le corps, ne laisse apercevoir, la plupart du temps qu'un charmant visage et des yeux pleins de feu. On rencontre aussi, dans presque toute la Normandie, le tablier à pièce carrée couvrant la poitrine, et le fichu croisé sur le devant, tandis qu'une épingle le plisse en le tirant fortement par derrière. Il laisse voir ainsi le cou et quelquefois une partie des épaules. N'omettons pas non plus, dans le détail de la toilette des dames normandes, l'énorme chignon composé de faux cheveux, dont la grosseur était en rapport avec la fortune particulière de celle qui le portait. Heureusement que cette mode a fui notre pays, pour venir se réfugier à Paris, où elle a trouvé, notamment en certains quartiers, une si large hospitalité, que nous y voyons souvent les cheveux d'autrui servir, non plus à grossir la masse des cheveux naturels, mais, hélas ! à en cacher la perte.

     Le complément indispensable de la coquetterie villageoise consiste en un parapluie de proportions colossales. On en fait son compagnon fidèle, autant par

[p. XXII]

goût que par nécessité. Le rouge vif est la couleur la mieux portée.

     Maintenant que nous avons passé en revue les costumes particuliers à la Normandie, parlons un peu des cérémonies qui accompagnent ou précèdent habituellement le mariage.

     C'est aux Assemblées de village que les jeunes gens lient ordinairement connaissance. Là, vêtus de leurs plus beaux habits, enhardis par quelques moques (mesure en terre) d'un cidrecapiteux, les garçons cherchent à provoquer, au moyen d'agaceries, pour le moins singulières, l'attention et le sourire des belles paysannes. Celles-ci, de leur côté, si le prétendant leur plaît, accueillent franchement ses avances, et un commerce, en tout bien tout honneur, mais plus intime, ne tarde pas à s'établir entre eux. Dès lors, les compliments à brûle-pourpoint, les longues causeries aux veillées, les chants pleins de bizarres allusions matrimoniales, et quelquefois aussi d'énergiques bourrades sont, pour la belle, autant de preuves de l'amour et de la constance de son galant. Bientôt les parents sont mis en rapport par des tiers, et, si le jeune gars (garçon), a de quoi, les amoureux ne tardent pas à devenir fiancés. On procède alors à l'accomplissement des formalités légales, et avant tout aux préparatifs gigantesques de la noce. Il s'agit, en effet, de traiter cent à deux cents invités, et d'accumuler les immenses provisions qui devront paraître sur la table pendant le festin. Notons

[p. XXIII]

ici que ce repas pantagruélique ne dure pas moins de douze à quinze heures d'horloge (expression consacrée), et que, dans certaines contrées, les plats de consistance sont souvent formés de moutons, veaux et boeufs entiers, sans compter les nombreux hors-d'oeuvre. Il y a loin de là, comme l'on voit, à la maigre cotelette du restaurant parisien.

     Le matin de la cérémonie, les invités, après un ample déjeuner, marchent deux à deux à la suite des mariés, et les accompagnent à la mairie, puis à l'église. Un joueur de violon ouvre ordinairement la marche, et par ses sons d'une mélodie douteuse, entretient la joie générale. Dans certaines contrées, les gens de la noce vont à cheval ; rien n'est plus curieux que de voir une trentaine de chevaux ou d'ânes, au besoin, portant un cavalier en selle et une cavalière en croupe, galoper à travers champs, et faire voltiger au vent les ailes immenses du bonnet normand. La double cérémonie du mariage, à la mairie et à l'église, est souvent caractérisée par une lutte assez vive, que l'usage de quelques endroits autorise entre les conjoints. Au moment où le mari passe l'anneau au doigt de sa femme, il essaie de le faire descendre le plus bas possible ; la femme, au contraire, s'efforce de ne pas le laisser glisser au-dessous de la seconde phalange ; et cela, non sans raison, car au vainqueur appartient la maîtrise dans le ménage.

     La coutume de détacher la jarretière de la mariée,

[p. XXIV]

à la fin du repas de noces, est encore fort répandue. Cet honneur, souvent enviable, revient de droit au plus jeune garçon. Lorsque le ruban convoité et longuement défendu par la jeune femme, est enfin enlevé aux acclamations bruyantes des convives, on le coupe par bouts, et chacun en orne sa boutonnière, galant chevalier de l'Ordre de la Jarretière.

     Mais c'est au moment du coucher que la grosse gaieté normande atteint de monstrueuses proportions. Il n'est point de farces que les assistants ne s'ingénient à faire aux mariés. Ainsi, on cache dans les draps des orties, des chardons, ou des crins de brosse coupés très-court. La mariée ne doit monter au lit que par la ruelle, après avoir distribué à ses compagnes sa couronne nuptiale. Lorsqu'elle est couchée, on ne tarde pas à entrer dans sa chambre ; on lui présente alors du pain rôti et du vin sucré. Quant au marié, on lui passe sur les lèvres le linge qui a servi à essuyer la vaisselle du festin.

     Dans certaines campagnes, le mariage était jadis accompagné de démonstrations assez burlesques. La veille, par exemple, on transportait en grande pompe le trousseau de la mariée, de sa maison à celle de l'époux. Le lendemain, tandis que le cortége de la noce s'avançait, guidé par des ménétriers, la demoiselle d'honneur, ou courtinière, distribuait des épingles aux spectateurs, et recevait en échange un baiser. Quelquefois, et notamment sur les bords de la Seine,

[p. XXV]

la mariée prenait des habits de deuil ; mais sa physionomie heureuse laissait voir que l'événement, annoncé par ce sombre costume, lui était beaucoup plus agréable que pénible. Malheureusement, cette coutume traditionnelle et très-symbolique a depuis longtemps disparu.

     Parmi les maximes de sagesse à l'usage des jeunes filles qui, en Normandie, désirent se marier, nous mentionnerons l'obligation d'éviter de faire tourner la chance contre soi, en marchant sur la queue du chat, ou même en enjambant par-dessus le balai. Celles-ci surtout trouveront un mari dans l'année, qui auront reçu quelques fleurs de la couronne d'oranger d'une de leurs compagnes nouvellement mariée.

     La Normandie est la patrie par excellence des dictons populaires : chaque ville possède le sien, plus ou moins caractéristique. Ainsi on dit : les piaffeux d'Évreux ; les friands de Caudebec ; les champions de Caen. Sotteville, près de Rouen, et Sottevast, près de Cherbourg, ont le même dicton :

     Sotteville, sottes gens,
     Belles maisons, rien dedans ;
     Belles filles à marier,
     Rien à leur donner.

     On dit de Mortain : Plus de roches que de pain ; d'Alençon :

[p. XXVI]

     Petite ville, grand renom,
     Habit de velours et ventre de son ;

     De Domfront ;

     ..... Ville de malheur,
Arrivé à midi et pendu à une heure.

     Un autre proverbe plus général, et toujours très-vrai, fait dire au Bas-Normand :

     Une soupe aux choux
     Au médecin ôte cinq sous.

     Rien n'est plus curieux que les foires et les assemblées en Normandie. C'est là que l'on retrouve les anciens usages et les costumes originaux du paysan, qui disparaissent tous les jours. Dès le matin de ces réunions champêtres, les routes sont couvertes de voitures chargées de femmes et d'enfants, de boeufs, de moutons, de chevaux et d'animaux de toute sorte, qui se précipitent en tumulte dans un vaste champ préparé à l'avance, au milieu des cris et des jurons de leurs conducteurs. De longues tentes en grosse toile, pourvues d'abondantes provisions, et laissant voir d'énormes tonneaux de cidre à dépotayer, sont dressées sur les côtés du terrain réservé à la fête. Elles fourniront à la consommation des villageois, et retentiront bientôt du choc des verres, de chants nationaux, et des discussions frénétiques que le cidre, servi dans de

[p. XXVII]

vastes puchés (vases en terre), fait souvent naître, à la suite de libations trop copieuses et trop souvent répétées. Car le paysan normand, pour nous servir d'une expression du pays, boit sec, c'est-à-dire beaucoup. Dans ces assemblées tumultueuses, nos belles paysannes elles-mêmes tiennent tête à leur mari sous la tente, en trinquant fréquemment, et prouvent leur force physique, en se frayant, bon gré mal gré, un large chemin au travers de la cohue des promeneurs. A la fin de la journée, les sons d'un orchestre composé en général d'une clarinette, d'un tambour et d'une grosse caisse, attirent la jeunesse dans un verger, dont le sol, souvent humide, cède sous les pieds des danseurs, et occasionne des chutes parfois grotesques. Ce bal en plein air, éclairé par quelques lanternes de couleur suspendues aux arbres, termine habituellement la fête dans chaque village.

     Il nous reste maintenant à donner un échantillon de nos poésies primitives. Ce fragment, très-intelligible, se distingue par un cachet original, qui nous l'a fait préférer à tout autre.

     En Basse-Normandie,
     Au pays où j'étais,
N'y avait trois gentilshommes,
Tous trois amoureux de me (moi).
     Oh ! vertigué !
     Oh ! na ! ma fé !
Oh ! quioup ! quioup ! quioup ! oh ! quioup ! ma fé (ma foi) !
     Oh ! oh ! qu'ils ont d'amour pour me ;

[p. XXVIII]

Qui n'dort, qui n'dort ! oh ! quioup ! quioup ! quioup !
     Qui n'dort, qui n'dort ! oh ! quioup ! ma fé !

     Ajoutons, pour finir, les deux derniers couplets d'une chanson jersiaise, empruntés à la Normandie inconnue de M. François-Victor Hugo. Ce jersiais-là, comme le fait remarquer l'auteur, n'est autre chose que du pur bas-normand, frappé au bon coin :

     Acht'eu, je crai, mai, que je d'vine
     La maladie qui tant la mine,
     Et si ou voulois prendre mon avis,
     Je pens' qu'ou s'ra bétôt guérie !
     - Ah ! s'ou le savois, vit' dites-le-mai,
     Car j'vos asseur' si nou trouvoit
     A me la r'mettre comme oull'toit d'vant,
     J'en bâdrais ben pus d'deux cents francs !

     - Oh ! consol'ous ! ah ! la ! la ! la !
     Man r'mède ne couôt' pas tant comme chla !

     - Et qu'est-che que ch'est ? - Ecoutez-mai ;
     Quan Jean s'ra r'venu de la mé,
     Qu'i li accatte un' bell' bague en or,
     (I' i' f'ra, ch'est un bouon sorte d'corps !)
     Pis qu'un biau matin à l'église,
     Bras d'ssus, bras d'ssous, i la condise,
     Et là, i n'a qu'à l'y couler
     Dévant l'ministr', chut bague au doigt.

     - Hô ! oh ! oh ! oh ! - Hah ! ha ! ha ! ha !
     Ou verrois qu'chla la guérira !

[p. 29]

 

Le célibat existait quand même ; à la campagne il représentait 5 % au XVIIIè siècle, 10 % en ville et jusqu’à 25 % de la population à Caen.

La cause principale non souhaitée et même redoutée était l’impossibilité de s’installer.

Quant à ceux qui franchissaient le pas, ils le font tard (suivant nos statistiques « généalogie GOUPIL-PERIER » :

au XVIIè siècle
, 29 ans pour les hommes et 23 ans pour les filles (échantillon de 38 ancêtres, dates confirmées par les actes scannés en notre possession). 

au XVIIIè siècle
, 28 ans pour les hommes et 26 ans pour les filles (échantillon de 65 ancêtres, dates confirmées par les actes scannés en notre possession). 

Dans les milieux les plus pauvres
, les garçons épousaient des filles d’autant plus âgées qu’ils étaient les moins qualifiés ; le temps pour les filles de s’être constituée une dot.

En ville la moyenne était encore plus forte.

Les causes sont :

- la nécessité de limiter le nombre d’enfants
- la possibilité de nourrir sa famille
- la coïncidence entre exploitation agricole et famille poussant l’héritier à attendre la mort du père pour s’installer
- l’allongement de la vie au XVIIIè siècle.

L’Eglise n’aimait pas ce recul de mariage
car elle encourageait les conceptions prénuptiales et les naissances illégitimes à la fin du XVIIIè siècle, alors que l’âge au mariage augmentait encore ; mais l’Etat maintenait la majorité à 25 ans pour les filles et 30 ans pour les garçons. 
En  FRANCE, malgré la diversité des coutumes, l'influence du droit romain se fit largement sentir, surtout à partir du XVIIe siècle. Il  était en général admis que "la pleine capacité civile n'était atteinte qu'à 25 ans" (Arrêtés de M. le P.P. de LAMOIGNON - 1702). Mais il y eu des exceptions : toute personne "née" en NORMANDIE  était réputée majeure à 20 ans accomplis (Placitez du  Parlement de ROUEN de 1666 - article 38). La  Révolution, favorable aux jeunes générations, abaissa l'âge de la majorité à 21 ans (loi du 20 septembre  1792). Le Code Civil Napoléonien (loi du 30 ventôse An  XII) conserva le même âge et il fallu attendre la Ve République  et la loi du 5 juillet 1974 pour que la majorité soit  acquise à 18 ans.

L’Eglise reconnaissant la validité du sacrement de mariage entre mineurs
; la loi civile assimilait le mariage d’un enfant mineur sans le consentement des parents à un rapt ; c’était passible de la peine de mort.

L’acte de mariage était obligatoire depuis 1579
et la signature obligatoire des époux ainsi que des quatre témoins requise depuis l’ordonnance de 1667, le "code Louis".

Il est d’usage de se marier dans son milieu
et quelques kilomètres suffisent à être traité d’étranger. Jusqu’au début du XIXè siècle, 70% des garçons épousent une fille de leur paroisse et 90% des filles garçons épousent un garçon de leur paroisse.

Les anciens poussent souvent les jeunes à des mariages doubles 
: le fait qu’un frère et une sœur épousent une sœur et un frère économise généralement la dot et le patrimoine foncier reste ainsi dans la famille.

La cérémonie se faisant généralement dans la localité de l’épouse
, ainsi que le festin chez le père de la mariée.

Le vendredi est exclu
, car c’est jour de deuil et de jeûne en souvenir de la mort de Jésus-Christ ; le dimanche est réservé au culte. La fin de semaine est boudée au profit des trois premiers jours. Le mardi est de bon augure. Impossible de se marier un jour de fête ou encore pendant les jours de pénitence de l’Avent et du Carême (abstinence sexuelle), en mai (influence néfaste depuis les lois romaines) et en été (fenaison, moisson).

A la campagne, les mariages ont lieu surtout en janvier, février et novembre. 

Le taux des mariages
entre le 1er novembre et le 28 février

1580-1589 : 41 %
1780-1792 : 54 %

Avant 1870-1880, la mariée n’est pas en blanc
mais a des couleurs vives comme le rouge ou le bleu. La tradition de la robe blanche vient avec l’apparition de la vierge vêtue de blanc à Bernadette Soubirous dans la grotte de Lourdes.

La femme mariée doit s’attendre à se retrouver régulièrement enceinte à intervalles plus ou moins rapprochés : entre dix et seize mois.
Jusqu’au XVIIIè siècle, elle donne naissance à dix ou seize enfants en moyenne : le nombre d’enfants est gage de prospérité en tant que main-d’œuvre gratuite.

A la campagne, les périodes de grands travaux sont des périodes d’abstinence
ce qui explique les forts taux de naissance en hiver, entre décembre et mars.

Le plus souvent , l’homme est plus âgé que la femme
, entre un et quatre ans

Dans les milieux les plus pauvres
, les garçons épousaient des filles d’autant plus âgées qu’ils étaient les moins qualifiés ; le temps pour les filles de s’être constituée une dot.

Vous pouvez consulter, en complément :

- Le jour du mariage ;

- Analyse d'un contrat de mariage normand au XVIIIe siècle

Les registres paroissiaux peuvent contenir la mention des bannies du pain de charité (1) (intercalée parmi les BMS) pour quelques années du 18ème siècle.

Cet usage s'est conservé sous la forme du "pain béni' distribué le jour de la fête locale, c'est à dire la Saint-Martin (2).

Ainsi, le 18 mars 1731, maître Alexandre DENIS s'oblige, par exemple, à fournir "quatre livre et demi de pain blanc par chaque personne en deux pains égaux" du meilleur qui se vende à la condition que lui soient fournis 17 boisseaux de blé "du meilleur qui se vende à la halle de ...., à six deniers près par boisseau".

L'année suivante, le 6 avril 1732, ce fut maître Pierre BOISARD qui s'engagea pour une quantité de cinq livres, aux mêmes conditions. La promesse de Jean DUHOMME est consignée le 29 mars 1733 aux termes des bannies précédentes. Le 18 avril 1734 Philippe DETERVILLE "promit délivrer à chaque personne 4 livre et demie..."

Quatorze ans plus tard, le 26 mars 1747, a lieu la bannie du pain de charité "au plus offrant et dernier enchérisseur". Après les enchères, il a enfin été mis à "cinq livres et demie par personne par Jean DUHOMME et à lui adjugé". Les personnes qui se sont obligées de fournir le blé à l'adjucataire sont tenues de livrer... "à deux liards prest" par boisseau "du meilleur du tripot (3), faute de quoi la distribution du pain sera remise "jusqu'à ce que justice en ait ordonné".

La bannie du 23 mars 1755 rassemble les paroissiens "au son de la cloche" : Monsieur François BOISARD promet de délivrer le pain aux habitants le Jour de pasque, à raison de "cinq livres demy quarteron" (un huitième de livre).

Même termes pour 1756 (le 11 avril) où Thomas LE BRUN est l'adjudicataire. Le certificat précise à nouveau que si le pain n'est pas de qualité suffisante, l'adjucataire "sera obligé d'en fournir d'autre a ses frais". Tous ceux qui sont obligés à la fourniture de bled le feront "a six deniers de relâche par boisseau". (diminution, rabais).

Ces contrats insistent sur la qualité des denrées à fournir et montrent que les relations entre paroissiens n'étaient pas exemptes de méfiance. La quantité de blé est constante.

Le rôle de la gabelle permettait aux paroissiens assemblés de connaître le nombre des habitants de la paroisse (moins les enfants en dessous de huit ans qui ne figuraient pas parmi les "gabellants"; Il était aussi loisible au "custos" de les dénombrer au cours d'un office.

Si la somme de grain prévue paraît forfaitaire, cela ne signifie pas que l'on n'a pas adapté la commande aux besoins.

"Il a mangé son pain blanc" : Cette expression proverbiale nous rappelle que le "méteil" (mélange de farine de blé et d'orge) ou le pain de seigle (dans les régions de ségalats du Midi) était l'aliment de base de la majorité de la population.

Le pain blanc est une denrée de luxe, ainsi à l'Hôtel-Dieu de Paris, il est prévu, en 1634 : l'on baillera du "pain blancau griefs malades et non du commun" (4).

Tableau de la Bannie
Année Poids en grammes distribué par habitant
1731 2.202
1732 2.447
1733 2.447
1734 2.202
1747 2.692
1755 2.453
1756 2.453

Il est permis de penser qu'à la suite de la disette (ca 1715), la population a légèrement baissé, d'où cette augmentation de la part de chacun (5).

Si l'on prend comme exemple la population de Cormelles en 1750, l'évaluation est la suivante :

Des enfants nés entre 1672 et 1700, il y a 145 survivants. On compte 68 adultes, dont 17 sont seulement connus comme "naturels taillables". Dix-huit autres sont mentionnés comme témoins résidants. Il y a trois écclésiastiques, soit un total de 231 habitants.

En 1672, la paroisse d'origine des parents d'un baptisé est clairement indiquée, ce qui ne sera pas toujours le cas ! Quelques épouses des habitants, "enrolés" pour la taille ne nous ne sont pas connues.

Certains habitants - les plus humbles - ne peuvent être dénombrés que par l'indication de leur sépulture : un berger, deux tailleurs de pierre, deux domestiques résidant chez leur employeur.

En l'an 1 de la République : 78 villageaois sont nés avant 1750, et les baptisés après cette date survivent au nombre de 117. Les actes de mariage permettent d'y joindre 8 époux et 37 témoins, auxquels s'ajoutent 13 "naturels taillables" (non mentionnés ailleurs). On obtient ainsi un total de 253 habitants pour 1792.

On sait que les petits bois avoisinant les habitations ont alors essartés pour augmenter les emblavures (6).

Sous le Premier Empire, le dénombrement retombera à 218 (inventaire de 1806) (7).

Les mariages sont rares en période de disette favorisée par les restrictions imposées au transport des grains. J. DUPÄQUIER a signalé la baisse de la fécondité au 18éme siècle (8).

Mais la période de prospérité matérielle pendant une quarantaine d'années, à partir de 1730/1735, voit la conjoncture des prix, des productions et des naissances (9).

(1) Bannie = mot normand selon Littré : publication en forme de ban : bannie de travaux à faire, ban de moisson, fauchaison ou ramée.

(2) La Saint-Martin se fête le 11 novembre.

(3) Tripot = halle au blé. En Normandie = marché, tumulte (LIttré). L'expression "faire son tripot a désigné le ménage, la cuisine.

(4) "Articles pour servir au règlement... " in : histoire de l'Alimentation à l'hôpital (Expression du Musée de l'Assistance Publique) Paris, 1998.

(5) Selon Taine, un tiers de la population française avait péri  cf. HE. Jacob : Histoire du Pain depuis 6000 ans, éd. du Seuil, Paris, 1958.

(6) Cormelles-le-Royal : brochure municipale, s.d. 13 pp. cf. p. 11

(7) Chiffre communiqué par l'INSEE.

(8) Jacques DUPÄQUIER : La population française aux 17ème et 18ème siècles. P.U.F. Coll. "Que sais-je ?", 1979.

(9) Littré.

 

Dans la même rubrique, vous pouvez consulter les articles suivants :

- Une vie de patachon

- Le jour du mariage

- L'antiféminisme jusqu'à la fin du XIXe siècle

- Analyse d'un contrat de mariage normand au XVIIIe siècle

- La femme de jadis en Normandie

 

Ce n'est qu'au XIXe siècle que l'on connut les pataches, sortes de vieilles guimbardes sans ressorts, bâchées, inconfortables, qui servaient de diligences aux pauvres et aux régions peu huppées. Leur conducteur était le patachon, toujours sur les routes, par monts et par vaux, buvant sec à toutes les tavernes pour se donner l'illusion de conduire un carrosse... 

Au fond c'était un pilier de cabaret, mais ambulant !

... D'où l'expression "une vie de patachon".

Source : La puce à l'oreille - Anthologie des expressions populaires avec leur origine, Claude Duneton chez stock

La patache, est également le nom du bateau désaffecté des douaniers chargés de la surveillance du fleuve et surtout du transport du sel.

 

Dans la même rubrique "les moeurs / les coutumes", vous pouvez consulter les articles déjà publiés :

- Le jour du mariage

- L'anti-féminisme jusqu'à la fin du XIXe siècle

- Analyse d'un contrat de mariage normand au XVIIIe siècle

- La femme de jadis en Normandie

Voici ce qu'écrit l'historien Robert Muchembled au sujet du jour des mariage (in Société, culture et mentalités dans la France moderne, Armand colin, 1990 et 1994) : "Le vendredi est considéré comme néfaste, d'autant qu'il rappelle la mort du Christ et qu'il est impossible de faire "gras" lors des repas. Le samedi, trop proche du dimanche consacré à la messe, s'exclut de lui-même. Mercredi et jeudis ne déchaînent guère l'enthousiasme, à tel point que les évêques de Grenoble en 1690 ou d'Auxerre en 1695 se plaignent de la désaffection de leurs ouailles pour ces journées, en matière de mariage. A certaines exceptions près (jours de marchés locaux, par exemple), les mariages se célèbrent surtout un mardi (67 % à Thoissey, en Bresse, ou 46 % en Vexin au XVIII° s., ou accessoirement un lundi (respectivement 11 % et 40 %). Les fiancés ont pu pieusement se préparer, en communiant pendant la messe dominicale."

 

Voulant vérifier dans ma généalogie ce que l'historien Robert Muchembled écrit au sujet du jour des mariages, voici ce qu'il en ressort :

 

Etude faite sur le 18e siècle :

- Cela est confirmé quant au vendredi : il n'y a pas de mariage ce jour = 1% (ou négligeable : d'ailleurs peut-être une erreur de transcription dans les actes!) ;

- On se marie essentiellement le mardi : oui pour 44% sur l'ensemble des relevés ;

- Et accessoirement le lundi : oui très accessoirement pour 9% sur

l'ensemble des relevés ;

- On se marie guère le mercredi et le jeudi :

      * oui pour le mercredi : 4,5 % pour l'ensemble des relevés

      * je suis plus nuancé pour le jeudi : 17 % - mais des évènements tel marchés locaux, existent peut-être par exemple, et, favorisent-ils les mariages ? - Données à vérifier si cela est possible ! -

- On se marie peu le samedi : j'ai tout de même 22% des mariages qui se déroulent ce jour sur l'ensemble des relevés ! Même reflexion que pour le jeudi !

- On se marie pas ou pratiquement pas le dimanche : oui pour 2,5%

 

Parmi les particularités régionales :

L'ensemble de la Normandie est à peu près dans la moyenne de l'ensemble des de mes données. Il est à noter qu'on se marie essentiellement le mardi mais aussi le mercredi et samedi en basse Normandie. Concernant la Haute Normandie, on se marie essentiellement en tout début de semaine (65.5%, avec une forte proportion pour le mardi) et accessoirement le jeudi et le samedi.

En Bretagne ( département 22 uniquement) on se marie essentiellement le mardi (59%), accessoirement le samedi (35%), très peu le lundi (6%) ;

En Bourgogne ( département 21 uniquement) on se marie qu'en début de semaine avec une forte tendance pour le mardi (50%).

Si l'on compare mes données avec les différentes données de la bresse (78%) et du Vexin (86%), en ce qui concerne le début de semaine (lundi et mardi) :

les régions où l'on trouve les pourcentages les plus importants sont la Haute-Normandie(65.5%), le 22 (65%) et le 21 (66.5 %). la tradition religieuse dans ces régions est-elle plus marquée ?

 

Voici ce qu'il ressort de mes données, avec un bémol tout de même car il faudrait vérifier ces données avec un bien plus grand nombre de relevés d'acte - étude il est vrai faite sur un nombre tout de même limité de relevés = 87 mariages avec une date précise relevé dans l'acte.

 

EXTRAIT D'UN EXPOSE D'HISTOIRE

Introduction: L'antiféminisme est un thème très vaste. Ainsi, nous nous sommes très vite retrouvés devant une matière gigantesque. En effet, il n'était pas évident de vous parler de la condition féminine durant tant de siècles. Nous avons donc décidé de nous restreindre à l'Europe et de faire ressortir quatre thèmes principaux, que nous avons retrouvé à presque chaque époque. Pour mieux les illustrer, nous les ferons ressortir dans un résumé condensé de l'histoire de la femme depuis le commencement du christianisme jusqu'à la fin du 19e siècle.

Thèmes:

1) La femme diabolique: Lorsque nous pensons à cette représentation de la femme, nous voyons immédiatement le Moyen-Age et la sorcellerie. Mais cette perception date de bien plus longtemps, et ses racines sont profondément encrées dans l'histoire. La femme comme complice du diable, séductrice de l'homme, tentatrice.

2) La femme faible: La femme a très souvent été mise en marge de la vie sociale à cause de sa soit-disante infériorité physique mais surtout intellectuelle par rapport à l'homme.

3) Femme objet: Nous vous expliquerons plus tard quelles sont les causes d'une telle vision de la femme, pourquoi elle a été si souvent réduite à son rôle sexuel, entrainant sa fonction entièrement pour l'homme.

4) La femme rivale: Lorsque nous réfléchissons aux causes de tant d'antiféminisme, la peur de la femme paraît l'une des principales, la peur de sa différence mais surtout de ses richesses, de sa force.


La condition féminine depuis le commencement du christianisme jusqu'à la fin du 19e siècle:

Femme au commencement du christianisme: Alors que l'ancien Testament accordait une place très importante à la femme, l'évolution historique a amené le judaïsme tardif à une situation de plus en plus antiféministe. La femme est tenue à l'écart de toute vie sociale et religieuse. Elle est rangée dans la trilogie méprisante:"femmes, esclaves, enfants". Le mari est maître absolu au logis, la polygamie est chose courante, et l'homme abuse fréquemment du divorce.(La femme n'en a bien-sûr pas le droit). A cette époque, on dénote trois grandes causes de l'antiféminisme:

- La circoncision qui est un rite de pureté et d'initiation à la religion, et qui n'est pratiquée que pour l'homme. La femme se trouve donc en marge des croyants.

- "Les impuretés périodiques" qui placent la femme plus loin du divin que l'homme, et la met à l'écart pendant chaque cycle.

- Eve a commis en premier le pêcher originel. Ainsi la femme est vue comme un être faible, qui ne résiste pas à la tentation, elle doit donc être sous tutelle, surveillée et protégée par l'homme. Cette attitude paternaliste place la femme en éternelle mineure. D'ailleurs, bien plus tard, au 18e, Marivaux écrira: "Femme tentée et femme vaincue, c'est tout un".

A l'arrivée du Christ, le message évangélique a une portée nouvelle. Il appelle tous les êtres humains, sans distinction de race ni de sexe, à fonder avec lui un monde nouveau. Cela provoque un brutal renversement des valeurs. Très vite le Christ se lie avec les femmes et tente autant que possible d'élever leur rang à celui des hommes. Il interdit la polygamie et condamne le divorce. La Bible, Saint Mathieu (XIX, 1-9): "Aux pharisiens qui lui demandent s'il est permis de répudier sa femme pour n'importe quel motif, Jésus répond: "N'avez-vous pas lu que le créateur, dès l'origine, les fit homme et femme et qu'il a dit: - Ainsi donc l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme et les deux ne feront qu'une seule chair? Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair." Beaucoup de Pères de l'Eglise se sont fondé sur la Bible pour justifier leur antiféminisme, très souvent en ommettant de situer les textes dans leur contexte ou de les nuancer, car on trouve, comme l'écrit Jean Delumeau dans La peur en Occident, XIVe-XVIIIe siècles, plusieurs passages prouvant l'importance des femmes auprès du Christ: "Alors que tous les disciples sauf Jean abandonnent le Seigneur le jour de sa mort, des femmes demeurent fidèles, au pied de la croix. Elles seront les premiers témoins de la Résurrection, point sur lequel s'accordent les quatre Evangiles."

Même si le Christ n'a pas pu mener à terme sa révolution, car il y a un seuil d'intolérabilité à respecter pour éviter une réaction de rejet, il a posé des bases profondes et théoriques en espérant que les siècles à venir feraient évoluer la situation de la femme et améneraient l'égalité des sexes aux faits. Malheureusement, les hommes n'ont fait, à travers les siècles, que d'agrandir toujours plus l'espace entre la théorie et la réalité. Si certains messages n'ont pas passé, c'est parce qu'il y avait un grand héritage d'idées misogynes et également par les rapports aux différents peuples que le christianisme a converti et qui l'ont influencé par leur culture, en particulier la religion juive. Mais plusieurs facteurs du christianisme ont dans une certaine mesure réhaussé la condition de la femme: L'interdiction de la polygamie et la sacralisation du mariage, qui contribua à donner de l'importance et du respect à la femme. Mais comme très vite elle se retrouve dans un état de soumission à son mari, sa liberté se restreint à se choisir un maître.

Nous allons maintenant passer à St.Paul qui est à l'origine des ambiguïtés dans la société chrétienne à l'égard de la femme. Au temps de saint Paul, les femmes ont acquis une place plus importante. Nous sommes passés de petites cités à de grands ensembles politiques. L'homme devient alors un simple individu et accorde ainsi plus de place à l'amour, plus d'intérêt et de respect à la femme. On commence à l'appeler Domina, "maîtresse". Bien que les femmes soient très actives et qu'elles aient une place très importante dans les communautés chrétiennes primitives, cette évolution n'est pas toujours traduite dans les lois. St.Paul est entouré de femmes qui jouent un grand rôle missionnnaire, et il manifeste à plusieurs reprises sa reconnaissance à l'égard des femmes dont l'activité apostolique seconde la sienne." Venons-en aux ambiguïtés de St.Paul. St.Paul a eu une double éducation. Il est né Juif pharisien (au départ ennemis du Christ et aux idées passablement misogynes) puis s'étant révolté contre sa religion, il s'est converti au christianisme. Il est donc, durant toute sa vie, tiraillé entre deux façons d'aborder le problème féminin. Il proclame l'universalisme chrétien mais accepte des situations concrètes. Par exemple, comme le cite Jean Delumeau dans La peur en Occident: "Ce n'est pas l'homme, bien-sûr, qui a été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme" Et l'auteur ajoute: "paroles que dément partiellement le contexte-mais de celui-ci la tradition chrétienne oublia de se souvenir". Dans ses textes saint Paul ne cesse de se contredire. En effet, il accorde à la femme le droit de prophétiser dans les assemblées, et en même temps lui ordonne d'y rester voilée et de s'y taire, ce qui est tout à fait illogique. Il a partagé l'androcentrisme de son temps, qui sera accentué encore par les différents facteurs qui interviendront dans la culture chrétienne en formation et qui influenceront terriblement notre société. St.Paul ne fut certainement pas misogyne, mais il ne fut pas capable de concilier l'égalité évangélique qu'il préconisait avec des situations concrètes qu'il acceptait. Ses ambiguïtés ont donc contribué à placer la femme dans une situation d'égalité et de subordination. En effet, plus tard, la femme ne sera l'égale de l'homme que devant Dieu, et la subordination réglera toute sa vie réelle, dans l'église et dans le mariage. Les Pères de l'Eglise auraient du nuancer ses déclarations. Au contraire, ils ont utilisé uniquement les déclarations antiféministes de St.Paul, se basant sur elles pour justifier la soumission de la femme à l'homme en la disant "naturelle" et "voulue par Dieu".

Un des plus grands dégats qu'ait commis St.Paul est d'avoir introduit une relation inégale dans le mariage en la justifiant par un rapprochement périlleux: comme la tête domine le corps, l'homme domine la femme. Ainsi depuis lors la femme sera restreinte dans sa fonction corporelle, vue comme un objet sexuel uniquement, et verra rejaillir sur elle tous les mépris de la chair et de la sexualité. En effet, depuis Platon, il y eut tendance à déprécier ce qui était charnel. Le corps était vu comme la prison de l'âme. Les premiers Pères de l'Eglise provenaient justement de ce milieu culturel et idéologique. Ils partirent de la constatation que le bonheur n'est pas possible ici-bas et en concluèrent qu'il devait l'être après la mort dans l'assimilation à la divinité. Ainsi, le corps était un obstacle constant à la progression vers le divin; la vraie réalité humaine se résumant en l'âme, le corps et ses activités ne pouvaient être qu'objets de mépris, en particulier les passions et désirs qui par leur violence troublaient la sérénité de l'esprit. Ainsi certaines données culturelles du paganisme formèrent le contexte général du christianisme, dont ce mépris de la chair qui contenait en lui-même le mépris de la sexualité, vue comme une activité corporelle uniquement. Comme la femme était le symbole de la sexualité, elle avait deux fonctions pour l'homme: mère ou prostituée. Elle était donc réduite à sa fonction sexuelle par son corps, comme pur objet de plaisir pour l'homme, ou pour la procréation. Cela influença terriblement le christianisme. Certains pères furent très misogynes, d'autres, défendant les femmes, leur conseillèrent de se retirer dans la virginité. L'image de la femme ne pouvait depuis lors être complète: soit elle était un objet sexuel, soit elle était un être asexué. Il faut ajouter que, à moins de devenir vierge consacrée, la femme, pour mériter le respect, devait remplir une autre condition: renoncer à toute professions qui concurencerait l'homme. Ainsi nous revenons à notre quatrième thème, celui de la femme rivale. Il est évident qu'une des causes de tant de rejet est la peur de la femme et de ses capacités.


Les Pères de l'Eglise:

On explique, depuis l'entrée du christianisme dans le monde païen, la dépravation morale comme une suite du péché originel dont la femme est la seule fautive. Elle devient un intermédiaire entre démon et être masculin. Tertullien (Père d'Eglise) écrit: "Tu devrais toujours porter le deuil, être couverte de haillons et abîmée dans la pénitence, afin de racheter la faute d'avoir perdu le genre humain... Femme, tu es la porte du diable. C'est toi qui as touché à l'arbre de Satan et qui, la première, a violé la loi divine."

Se pose le problème constant de concilier cette vision de la femme avec l'enseignement évangélique. St Augustin y répond: "Tout être humain possède une âme spirituelle asexuée et un corps sexué. Chez l'individu masculin le corps reflette l'âme, ce qui n'est pas le cas chez la femme. L'homme est donc pleinement image de Dieu, mais non la femme qui ne l'est que par son âme et dont le corps constitue un obstacle permanent à l'exercice de sa raison. Inférieure à l'homme, elle doit donc lui être soumise." La femme a donc été faite à partir de l'homme et pour l'homme. Jean Delumeau résume bien cette vision: "Il n'y a véritablement qu'un seul sexe, le masculin. La femme est un mâle déficient:" C'est sur de telles idées que débute le Moyen Age et qu'il se déroule.


MOYEN AGE:

Le Moyen-Age a connu, si nous schématisons, deux courants forts: la diabolisation de la femme aboutissant à la sorcellerie et, en contre partie, l'exhaltation toujours plus forte de la virginité, l'idolation de la vierge Marie, et la naissance de l'amour courtois.

Jean Delumeau écrit: "Tandis que s'additionnent pestes, schismes, guerres et crainte de la fin du monde-une situation qui s'installe pour trois siècles-les plus zélés des chrétiens prennent conscience des multiples dangers qui menacent l'Eglise.". Il ajoute: "Les périls identifiables étaient divers, extérieurs et intérieurs. Mais Satan était derrière chacun d'eux." Ainsi les Pères de l'Eglise, recherchant des coupables, firent de la femme une des victime favorite du malaise ambiant. Hommes d'Eglise que Jean Delumeau définit comme: "Des êtres sexuellement frustrés qui, ne pouvant pas ne pas connaître des tentations, projetèrent sur autrui ce qu'ils ne voulaient pas identifier en eux-même. Ils posèrent devant eux des boucs émissaires qu'ils pouvaient mépriser et accuser à leur place." La peur de la femme se situe donc au niveau des fantasmes. Les Pères ayant envie et besoin d'elle, et refusant d'y admettre leur responsabilité, voient la femme comme une tentatrice, une séductrice, née pour les perdre.

Citation: "Trompeuse par son éclat, ardente au crime, crime elle-même.", Bernard de Morlas.

Elle devient donc l'alliée du Diable, représentant le mal. "C'est le même discours injuste et odieux fondé sur une opposition simpliste entre le blanc et le noir - le blanc étant l'univers de l'homme et le noir celui de la femme -qu'expriment de nombreuses sculptures médiévales." (Jean Delumeau in La peur en Occident). La femme, puisqu'elle tente l'homme, l'éloigne du droit chemin; elle est un obstacle à la vertu, son rôle est alors entièrement rejeté au point que certains moines, pour se justifier, tâchent de détourner les autres du mariage et en viennent à mépriser le rôle de mère de la femme. Bernard de Morlas dit: "Elle arrache ses propres rejetons de son ventre...". Il y a désacralisation de la procréation qui ne va pas, bien sûr, avec le message évangélique

On diabolise la beauté, la rendant le symbole même du mal que la femme porte à l'intérieur. Un abbé de Cluny écrit au Xe siècle: "La beauté physique ne va pas au-delà de la peau. Si les hommes voyaient ce qui est sous la peau, la vue des femmes leur soulèverait le coeur. Quand nous ne pouvons toucher du bout du doigt un crachat ou de la crotte, comment pouvons-nous désirer embrasser ce sac de fiente?". La femme est trompeuse, elle cache ses péchés par l'éclat de sa beauté.

Etre faible, la femme ne résiste à rien, elle est prédestinée au mal et est la proie choisie du Diable. Les hommes d'Eglise n'avaient ainsi aucun remord à choisir le célibat.

La peur de la femme devient une obsession et les Pères de l'Eglise, ayant une importance considérable à l'époque , influencent beaucoup la vision que les hommes ont sur la femme. Voici quelques phrases écrites par Bernard de Morlas au XIIe siècle: "Souille ce qui est pur, rumine des choses impies, gâte les actions...". "Toute femme se réjouit de penser au péché et de le vivre." "Empressée à perdre, et née pour tromper, experte à tromper.". Ainsi la femme n'est plus valorisée pour quoi que ce soit. Son rôle de mère même est négligé, ses vertus rabaissées, niées.

Cependant à peu près dans le même temps naît en réaction un autre courant: l'amour courtois. Jean Delumeau écrit à ce propos: "L'amour courtois a réhabilité l'attrait physique, placé la femme sur un piédestal au point d'en faire la suzeraine de l'homme amoureux et le modèle de toutes les perfections." Fuyant le côté sale du corps de la femme, on exhalte la virginité comme un statut idéal, le seul convenable pour une femme. En même temps, on consacre d'immortelles oeuvres d'art à la vierge Marie. Quelles en seront les conséquences? Toujours selon Jean Delumeau: "Le culte marial et la littérature des troubadours ont eu des prolongements importants et ont peut-être contribué dans la longue durée à la promotion de la femme. Mais dans la longue durée seulement. Car au Moyen Age ne furent-ils pas interprétés et utilisés comme une sorte de mise à l'écart, hors d'atteinte, de personnages féminins exceptionnels, nullement représentatifs de leur sexe? L'exaltation de la Vierge Marie eut pour contrepartie la dévaluation de la sexualité".

Ainsi la femme au Moyen Age a deux possibilités et elle se résume à deux images très bien symbolisées par cette illustration: A une Eve innomée s'oppose une inaccessible Marie. La femme telle qu'elle est dans sa vérité est méconnue, méprisée.


XVIe - XVIIIe:

Du XVIe au XVIIIe, on parle beaucoup de la femme, que ce soit dans les fables, les sermons, dans le monde scientifique ou philosophique. Cependant, ces discours sont traversés par le désir de contenir la femme, de faire de sa présence une sorte d'absence, ou du moins une présence discrète, et bien délimitée. Ces discours ne montrent pas la femme, mais l'inventent. En effet, comme notre quatrième thème le montrait, la femme qui est si nécessaire par sa fonction de mère devient dangereuse dès qu'elle ne s'y restreint pas. On tente de définir sa place dans la société, de la confiner à certaines fonctions précises, en prenant garde qu'elle ne cherche pas ailleurs. A partir du XVe, paraissent des traités de famille, des livres de civilité et même des ouvrages médicaux insistant sur la fragilité du sexe féminin et sur le devoir de l'homme de protéger la femme contre ses propres faiblesses, en la dirigeant d'une main douce mais ferme. On rejoint ici notre deuxième thème, celui de la femme faible, incapable de se prendre en charge par elle-même et ne pouvant s'éduquer, progresser qu'à travers l'homme. Cependant, bien que restreinte et prisonnière de la loi des hommes, la femme cherchera toujours à s'imposer autrement, franchissant des barrières, s'imposant à l'histoire. Du XVIe au XVIIIe, le débat est vif entre les hommes et les femmes. Il est sur fond d'instabilités socio-politiques et de détériorisation des cadres de référence, tandis que le mode ecclésial se fendille. Il est encore sur fond de querelles religieuses. Ces trois siècles recèlent d'événements qui ont constamment fait bouger les rapports entre hommes et femmes. Les textes de l'époque le montrent bien, la femme y est nommée malicieuse, imparfaite, être d'excès et de diablerie. On a beau la dire douce et soumise, c'est plutôt sa cruauté et son excessive sexualité qui l'emportent dans les descriptions.

Bien que moquées, les Précieuses feront entendre leur voix. Descartes exercera son influence jusqu'à ce qu'en 1673 Poullain de la Barre écrive quatre ouvrages sur l'égalité de l'homme et de la femme. Le XVIIIe qu'on appellera plus tard le siècle de la femme s'ouvrira sur un débat très animé autour de la raison des femmes.

L'éducation marquera bien-sûr la condition féminine. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle les aspirations éducatives progressent. Répondant à l'exigence nouvelle de produire des cadres pour les Etats et pour l'Eglise. On révolutionne le modèle d'éducation, mais en y faisant une distinction évidente, tant qu'on n'a pas admis l'égalité des intelligences et des fonctions féminines et masculines. On parvient ainsi à deux éducations séparées, celle du dehors, pour les hommes: le latin, les lettres, l'histoire, et celle du dedans, pour les femmes: savoir tenir un logis, être domestique etc... La seule éducation à laquelle les femmes accèdent se fait pour l'homme, et n'a qu'une seule fonction: pouvoir soutenir une conversation avec son mari. Toute la vie de la femme est réglée par et pour l'homme. La femme se définit par rapport à sa relation avec lui. Economiquement dépendante de lui, elle est d'abord sous tutelle de son père puis de son mari. La femme doit souvent travailler pour subvenir aux besoins de la famille, mais cela ne lui permet toujours pas d'accéder à une certaine indépendance. Les femmes du tiers état naissent presque toutes pauvres, leur éducation est négligée ou vicieuse; après avoir appris le minimum, elles commencent à travailler, si elles ne sont pas belles, elles épousent sans dote des artisants, végètent dans les provinces, font des enfants qu'elles ne peuvent élever. Si elles sont belles, elles sont la proie du premier séducteur, font la faute fatale, vont à Paris ensevelir leur honte et s'y perdent, victimes du libertinage.

D'autres femmes parviennent à un statut meilleur, mais quelles que soient leur habilité et leurs connaissances, elles n'ont jamais accès aus postes importants et sont confinées à leurs rôles de mineures dans des sous-fonctions. Beaucoup ont eu une grande influence sur l'histoire mais la majeure partie du temps à travers leurs maris, en tant que reine par exemple, enfin, par l'entremise d'un homme dont on se rappellera plus volontiers par la suite. Actives en politique, elles se sont battues souvent silencieusement, invoquant leur fragilité, leur innocence pour ne pas se faire soupçonner, c'est-à-dire utilisant ce qui d'un côté les restreignait. Beaucoup bien-sûr sont intervenues sur la scène publique, prenant part aux révoltes. Femmes de tout âge et de toute condition commencent à revendiquer leur droits, à montrer leur agressivité à l'égard des religieux, ce qui aura de lourdes retombées.

Les femmes du peuple tentent de s'échapper de leur rôle prédestiné et accédent à la marginalité, comme seul moyen de se rebeller, de s'affirmer. Elles tombent vite dans la criminalité, la prostitution, l'avortement, l'infanticide, les larcins qui sont autant d'amers moyens d'être ailleurs.

Enfin, les femmes que les hommes craignent sont celles qui prennent la parole, les habits et les atributs des hommes, et mettent le monde à l'envers. Les privilèges de la femme se sont retournés contre elle, ses visions multiples du monde, sa capacité à donner la vie ont en fait un objet de peur et ont abouti au doute sur sa capacité de penser, entraînant une exclusion dans tous les domaines.


XIXe siècle:

Le 19e a été un siècle sombre et triste, austère et surtout contraignant pour les femmes. On aurait cependant tort de croire que cette époque est seulement le temps d'une longue domination, d'une absolue soumission des femmes, car ce siècle signe la naissance du féminisme, ce qui implique des changements structurels importants, comme un travail salarié, l'autonomie de l'individu civil, le droit à l'instruction, ou également l'entrée des femmes dans la politique. Ce siècle est le moment historique où la perspective de la vie des femmes change.

La modernité est une chance pour les femmes, les conséquences des changements économiques et politiques, sociaux et culturels propres au 19e leur sont favorables. En effet plusieurs éléments sont déterminants:

1/ L'apparition d'une histoire de l'humanité suppose que les femmes aussi ont une histoire, que leur condition de compagne de l'homme et de reproductrice de l'espèce est moins immuable qu'il n'y paraît.

2/ La révolution industrielle, malgré la violence avec laquelle la femme y est parfois traitées, améliore leur condition dans le sens qu'elle est prise comme étant un être à part entière. L'individu féminin devient semblable à l'individu masculin, au travailleur et au citoyen, et pourra rompre les liens de dépendance économique et symbolique qui l'attachent au père et au mari. Mais n'oublions pas que la femme ne peut toujours pas disposer de son salaire librement, et qu'il est bien inférieur à celui de l'homme. Le travail des femmes est autant un lieu d'une surexploitation que d'une émancipation, la société politique un espace d'exclusion puis de reconnaissance.

3/ Mais l'ère démocratique n'est pas toujours favorable aux femmes. Elle affirme qu'il faut les exlure de la vie publique, et les circonscrire dans l'espace domestique. Le régime démocratique sous-entend que ce qui est valable pour un l'est pour tous. Ainsi on juge préférable d'accorder un droit à aucune plutôt qu'à toutes.

La vie des femmes se transforme beaucoup pendant ce siècle. On redonne des cartes et de nouveaux enjeux apparaissent. Mais comment savoir si leur sort leur plaît ou non, car dans cette société, la femme a rarement l'occasion de pouvoir s'exprimer.

On ne saurait voir dans la maternité survalorisée par ce siècle le simple lieu d'une assignation à une fonction. Alors dans la soumission comme dans l'émancipation, la femme saura jouer de cette maternité comme d'un pouvoir où se réfugier, ou comme d'un moyen pour obtenir d'autres pouvoirs dans l'espace social.

Plusieurs femmes essaient de se défaire de leur image de départ, et de leur condition; les unes cultivent leur esprit, les autres voyagent, dans un esprit missionaire ou par goût d'aventure, d'autres encore partent travailler en ville, ou descendent dans les rues pour crier les injustices, celles faites à leur sexe, à leur classe, à l'esclavage aussi, et à leur corps. Nombres d'hommes ont usé de la femme, de la petite ouvrière se retrouvant enceinte à la prostituée tuberculeuse.

Les enjeux changent aussi à travers ce siècle. Les normes édictées en son début sont des normes collectives définissant une fonction sociale, celle de l'épouse et de la mère, réglementant les droits de la femme en fonction de ses devoirs, désignant finalement les femmes comme un groupe social dont les rôles comme le comportement doivent être uniformisés, donc idéalisés. Or cette représentation totalisante s'effrite progressivement, et les identités féminines semblent se multiplier: la mère, la travailleuse, la célibataire, l'émancipée..., sont des qualités propre à l'une ou l'autre, vécues de façon contradictoire souvent, soumises à des tensions qui annoncent la vie des femmes au XXe siècle.

Conclusion:

Cette recherche nous a permis de mieux comprendre contre quels préjugés les femmes se sont battues et continuent de se battre au XXe siècle. En quelles mesures gardons-nous, autant hommes que femmes, des séquelles de cet héritage?

Le désir de la majorité des femmes, aujourd'hui, n'est pas d'instaurer un combat contre les hommes, mais de pouvoir vivre libre de tous préjugés. La société reste ségrégative en de nombreux domaines. Pour faire évoluer la situation, il faut qu'une nouvelle relation entre hommes et femmes se développe. C'est la mentalité de chacun qui doit changer, le rapport que chaque femme entretient avec les hommes qui l'entourent, et réciproquement. Pour accéder à une complète égalité, il faut que les femmes se sentent dignes de respect et d'écoute, autant que les hommes.

Pourquoi la femme, malgré elle, garde souvent un sentiment d'infériorité par rapport à l'homme? N'est-ce pas en partie parce que, regardant en arrière, nous trouvons dans notre patrimoine culturel peu de génies féminins? Beaucoup de gens nous disent: "Citez-moi un seul grand compositeur femme, combien de peintres masculins par rapport aux féminins!"

Nous voudrions vous faire réfléchir à tous ces génies avortés dès leur naissance uniquement à cause de leur sexe, à toute cette richesse perdue.

Alicia Seneviratne et Laura Gamboni, 1997


L'Antiféminisme jusqu'à la fin du 19e siècle

BIBLIOGRAPHIE

1/ Duby Georges et Perrot Michelle

Histoire des femmes
- XVIe- XVIIIe s. 547p.
- XIXe s. 547 p.
Plon, Paris, 1991.

2/ Aubert, Jean-Marie

LA FEMME
Cerf/Desclée, Paris,1975
226 p. ( Ce livre et le suivant possèdent de très longues bibliographies)

3/ Aubert, Jean-Marie

L'exil féminin
Les éditions du Cerf, Paris, 1988.
274 p.

4/ Dijkstra, Bram
Les idoles de la perversité
Editions du Seuil, Paris, 1992
475 p.

5/ Michaux, Agnès

Dictionnaire misogyne
Editions Jean-Claude Lattès, 1993.
200 p.

 

Par Charles ALLINNE (Docteur en droit, Notaire à Fréville (Seine-Inférieure))
(Extrait du congrès du millénaire normand)
ROUEN – Imprimerie Léon Gy, 5, Rue des Basnage
- 1911

INTRODUCTION

“  Jamais coutume ne s'est plus défiée de la sagesse et de la bonne conduite de l'homme, que celle de Normandie : elle l'a presque mis en une curatelle générale et perpétuelle “ , nous dit Basnage, dans sa préface du titre "de succession en propre ". Ces mots du célèbre jurisconsulte normand s'appliquent avec une force toute particulière aux règles juridiques de l'ancien régime matrimonial normand, qui même au XVIIle siècle avait conservé un puissant caractère archaïque et racique, Au cours de leur histoire, à travers les invasions et les conquêtes, malgré les progrès de la civilisation, les Normands gardèrent leur esprit prévoyant ( " fort provide ", dit Basnage) et conservateur, certains disent parcimonieux et méfiant. De cet esprit même, qui fit peut-être leur force, découlent les deux grands principes directeurs qui présidèrent à la formation et à la vie du régime matrimonial normand, je veux dire: le principe de la conservation des biens dans les familles, et la situation très inférieure faite à la femme mariée, son abaissement systématique, son incapacité perpétuelle.(On connaît à ce propos la réflexion peu aimable que suggéra cette situation à Dumoulin : “  ln Neustria, mulieres sunt ut ancillae, multum viris subditae, qui sunt avari ”.)

La coexistence de ces deux principes explique les règles fondamentales de l'ancien régime matrimonial normand, règles qui peuvent se résumer ainsi :
1° La femme apportait une dot au mari ;
2° Le mari acquérait en principe la propriété des meubles apportés par sa femme, et il avait pendant le mariage, sur ses biens, des droits d'administration et de jouissance ;
3° Au contraire, les immeubles apportés par la femme étaient en principe
inaliénables, et la restitution en était assurée par des garanties très étendues ;
4° La femme était, en principe, incapable de s'obliger;
5° Tous contrats étaient interdits entre époux, et surtout les donations mutuelles ;
6° Après la dissolution du mariage, les époux avaient des droits à exercer respectivement sur les biens l'un de l'autre, savoir :
De la part de la femme sur les biens de son mari :
- La reprise de ses" paraphernaux ", et de sa dot ;
- Son douaire coutumier, qui était d'un tiers en usufruit des immeubles du mari ;
- Son droit à une part des meubles et des conquêts.
Et de la part du mari sur les biens de sa femme, son droit de viduité, qui était l'usufruit de tous ses biens.

J'ajouterai que ce régime était légal, en ce sens que nul ne pouvait déroger aux prescriptions de la Coutume; toutes clauses contraires étaient
nulles, en particulier il était interdit de stipuler dans le contrat de mariage une communauté conventionnelle.
Telles étaient les principales règles juridiques de l'ancien régime normand.
Je vais essayer de montrer comment, dans la pratique, on les interprétait vers le milieu du XVlIIe siècle - en analysant les clauses insérées dans les contrats de mariage de cette époque. La lecture attentive de ces contrats permet de se rendre compte des tendances diverses des parties contractantes, de leurs aspirations et leurs préférences. Quoique la Coutume de Normandie fut assez stricte à l'égard des pactes permis aux futurs époux, on rencontre dans ces contrats des clauses qui avaient pour but, soit d'augmenter, soi de diminuer les effets des prescriptions légales, soit même de les tourner adroitement. Ces diverses clauses seront tout particulièrement l'objet de notre attention.

FORME DES CONTRATS

Avant d'aborder l'examen des principales conventions matrimoniales usitées jadis en Normandie, je rappellerai brièvement en quelle forme elles pouvaient être rédigées.

A la différence de toutes les autres Coutumes françaises, la Coutume normande (Article 410) permettait de rédiger des contrats de mariage sous signatures privées, mais sous la condition expresse que le contrat fût passé en la présence des parents des conjoints, ou signé par eux ( Article 388 ), ou bien qu'il fût déposé pour minute, avec reconnaissance d'écriture, avant la célébration du mariage (Arrêt du 9 septembre 1629 (Basnage, article 388)). Toutefois, depuis l'ordonnance de 1731 , il semble bien que les contrats qui contenaient des donations par des tiers à l’un ou l'autre des futurs époux devaient être passés devant notaire. Malgré les inconvénients inhérents à la forme sous signatures privées, plus de la moitié des contrats de mariage étaient rédigés sous cette forme. On en retrouve un assez grand nombre, déposés par la suite au rang des minutes des notaires. Ils présentent généralement cette seule différence avec les contrats notariés qu'ils sont plus mal écrits et moins explicites. Mais qu'ils fussent notariés ou sous signatures privées les contrats de mariage normands de cette époque, ainsi que j'ai pu m'en rendre compte en compulsant les minutes des notaires dans diverses régions de la Normandie, ne présentaient dans leur rédaction que des différences de formules très peu importantes, ou une interversion de l'ordre des clauses, sans effet sur le fond même des conventions. Tous se rapprochaient plus ou moins du type suivant qui constitue une formule complète :

" Du mardy sixième jour de juin mil sept cent quarante sept à Caen, par devant les notaires royaux soussignés.
" Pour parvenir au mariage qui au plaisir de Dieu sera fait et célébré dans la Sainte Eglise catholique, apostolique, et romaine­
" Entre Pierre-Jacques~Anthoine Adam, fils de deffunt Jacques Adam, et de deffunte Marie Auret de la paroisse de Villy et d'Aulnay , ses père et mère, d'une part, demeurant actuellement paroisse Saint-Nicolas de Caën, et demoiselle Anne-Suzanne Châlles, fille de deffunt Michel Châlles, sieur de la Planche, et de deffunte Marie Bouvée, ses père et mère, demeurant paroisse Saint-Jean de Caën; après que les dits futurs de condition libre se se sont donnés la foy du mariage et promis s'épouser à la première réquisition de l'un d'eux, les cérémonies de ladite Eglise dûment faites et observées, les pactions du dit espéré mariage ont été arrestées de la manière, et ainsi qu'il suit :
" Primo: Ledit sieur Adam maître perruquier en ladite ville de Caën a déclaré prendre ladite demoiselle Châsles de la Planche, pour sa future et légitime épouse avec les biens qui luy sont échus de la succession de son père, et les droits de légitime qu'elle peut prétendre sur celle de sa mère, lesquels biens sont de valeur die trois mil livres, sçavoir : mil livres pour le capital des rentes qui luy appartiennent, déduction faite des charges, y compris ce qui lui reviendra pour sa légitime, et deux mil livres en argent provenant de la vente qu'elle a faite il y a deux ou trois ans, d'un petit bien propre qui lui appartenait en la commune de Crossy, dont l'acquéreur est saisy, et de plus ses hardes et linges estimés à deux cents livres.
" Secundo: Du nombre de laquelle somme de deux mil livres dont ledit sieur futur époux sera saisy la veille des épouzailles, il yen aura mil livres pour son don mobil, et les autres mil livres avec les rentes actives existantes, chargées des rentes passives, sont pour tenir nature de dot, nom, côté et ligne de la dite future, à laquelle fin ledit futur a dès à présent comme dès lors fait consignation et remplacement actuel sur tous ses biens présents et à venir de ladite somme de mil livres, ainsi que des capitaux des rentes en cas de réception.
" Tertio: Ledit futur a gagé douaire coutumier à ladite future sur tous ses biens présents et à venir, pour en jouir quand il y aura lieu sans qu'elle soit obligée d'en faire aucune demande en justice.
" Quarto: En cas de prédécès dudit futur avant ladite future, sans enfants vivants, sortis de leur espéré mariage, elle remportera précisément
en exemption de toutes dettes et charges sa chambre garnie ou la somme de huit cents livres à son choix; en outre les habits, hardes, et linges bagues et joyaux à son usage, avec une somme de six cents livres sans préjudice de sa dot et douaire, et de sa part aux autres meubles suivant coutume; dans lequel cas de prédécès dudit futur sans enfants, ou supposé que les enfants viennent à décéder avant ladite future, le don mobil par elle accordé sera réversible à son bénéfice, pour par elle en jouir seulement sa vie durante, la propriété en étant acquise au dit futur, qui en a fait remplacement sur ses immeubles, lesquels en demeurent chargés le cas échéant, c'est à dire que dans le sus-dit cas, la dite future outre sa rente dotale percevrait annuellement sur les fonds du dit futur cinquante livres de rente viagère pour l'intérêt de la somme donnée en don mobile, sauf son douaire sur le surplus et ses reprises sur les meubles.
" Quinto: Enfin tout le contenu en l'article précédent aura également lieu dans le cas de prédécès dudit futur avant la dite future, et qu'il y ait
enfants vivants, à l'exception seulement que ladite future remporterait sa chambre garnie en l’état qu'elle se trouverait et que la reprise de la somme de six cents livres, demeurerait réduite à deux cents livres.
" Au surplus toutes les autres dispositions dudit article seront exécutées.
" Dont de tout, les dites parties sont demeurées d'accord, et contentes, sous l'obligation respective de leurs biens, et ont signé après lecture."

PRÉAMBULE

Comme on peut le voir, les contrats de mariage normands de cette époque, comme d'ailleurs tous les contrats de mariage français, qu'ils fussent passés en pays coutumiers ou en provinces régies par le droit écrit, débutaient par un préambule ou intitulé, qui avait pour but d'indiquer les noms, prénoms, qualité, profession et domicile des futurs époux et de leurs parents. Dans les contrats sous signatures privées, on avait soin de constater la présence et le consentement des parents pour assurer la validité des clauses que les futurs époux voulaient y stipuler

Ce préambule débutait toujours par une phrase qui venait attester la subordination étroite du contrat civil de mariage à l'accomplissement des solennités de la bénédiction du mariage par l'Eglise catholique, Cette formule variait très peu dans sa rédaction; j'ai rapporté plus haut celle qui était usitée à Caen; en voici deux autres exemples :

"Pour parvenir au mariage qui sera célébré en face de notre mère Sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, "

(Contrat devant Me Jullien notaire royal en la ville et bailliage de Caudebec, branche de Fréviile, du vingt quatre septembre dix sept cent quatre vingt.)
" Pour parvenir au mariage qui au plaisir de Dieu sera célébré en face de notre mère Sainte Eglise catholique, apostolique et romaine après les cérémonies accoutumées dûment observées, et tous empêchements légitimes cessants. "

(Contrat devant Me Lenfant, notaire à Mainnerville, bailliage de Gisors, du premier décembre mil sept cent cinquante un.)

Cette formule se modifia dès 1789 : les futurs époux promettaient " réciproquement s'épouser à première réquisition de l'un d'eux, les cérémonies civiles et canoniques dûment observées ", et disparut après la constitution de 1791 qui sécularisa l'institution du mariage.

INDICATION DES APPORTS

Après ce préambule, commençait le contrat de mariage proprement dit, généralement par l'énonciation des apports de la future épouse. Ces apports consistaient soit en mobilier qui était toujours détaillé avec grand soin, article par article, soit en numéraire, soit en immeubles, et provenaient à la future épouse de ses économies, "de son bon ménage", suivant une expression assez souvent rencontrée, ou de la succession de ses père et mère, quand ils étaient décédés sans laisser d'enfants mâles. (La formule que j'ai rapportée plus haut constate un apport de cette sorte).

Voici un autre exemple d'apport mobilier et immobilier avec les clauses qui en découlent.

" En faveur duquel mariage ladite demoiselle future épouse apporte au dit sieur futur époux une somme de dix neuf mille cinq cent soixante huit livres, composée: 1° de celle de cinq mille trois cent dix huit livres capital au denier vingt du revenu actuel appartenant à la dite demoiselle future épouse montant à deux cent soixante cinq livres, dix huit sols, et dieux chapons, lequel revenu consiste en une petite ferme assise en la paroisse de la Feuillie, en circonstances et dépendances, louée au nommé Georges Letiche moyennant cent cinquante trois livres par an, et le surplus du dit revenu consiste en rentes foncières et hypothèques; le tout étant en la connaissance dudit futur époux qui sera saisi la veille des épouzailles de tous les contrats titres et pièces concernant la dite petite ferme et rentes; et 2° de la somme de quatorze mille deux cent cinquante livres en or et argent monnayé, bons effets et billets sur divers au profit de la dite demoiselle future épouse, habits de noces, meubles meublants, linges et hardes à son usage, dont du tout la tradition s'oppèrera par la célébration du dit espéré mariage, qui en vaudra de quittance, sans qu'il en soit besoin d'autre."

" Des apports ci-dessus mobiliers et immobiliers, montant à la dite somme de dix neuf mille cinq cent soixante huit livres il est par la dite
future épouse donné en don mobil au dit sieur futur époux la somme de six mille cinq cent vingt deux livres, treize sols et quatre deniers, les
treize mille quarante cinq livres, six sols, huit deniers de surplus composés du capital, du revenu actuel de ladite future épouse, et du résidu de ses apports mobiliers, sont pour la dot, tenir le nom, côté, et ligne die ladite future épouse, que le sieur futur époux, a, pour ce qui est du mobillier, par le présent consigné, constitué et remplacé au denier vingt, sur tous ses biens présents et a venir, et ce, à la caution du dit sieur Lecointe son père qui l'a ainsy accepté, bien attendu qu'il ne pourrait~être aucune-ment inquiété de son vivant, pour raison de la dite caution, sous quelque prétexte que ce puisse être, ce qui a été ainsi convenu et arreté entre les partIes. "

(Contrat de mariage Lecointe-Marc sous signatures privées en date du vingt mars mil sept cent quatre~vinst-huit, déposé avec reconnaissance des signatures, au rang des minutes de Me Castel, notaire à Rouen, 1e vingt sept mai dix-sept cent quatre-vingt-huit)

Enfin les apports de la future épouse pouvaient encore provenir de la donation que lui en faisaient ses parents. Il semble bien que légalement ceux-ci n'étaient pas obligés de doter leur fille en la mariant. L'article 250 de la Coutume est bien explicite à ce sujet: " Le père et la mère peuvent marier leur fille, de meubles sans héritage ou d'héritage sans meubles, et si rien ne lui a été donné, rien n'aura ". On retrouve le même esprit dans les vieux dictons: " Ne dote qui ne veut. " " Le père doit à sa fille un mari, et rien de plus ". " La jeune
fille doit se contenter d'un chapeau de roses ou d'un bouquet de fleurs ".
Cependant en pratique, les parents normands dotaient leur fille. Cette dot pouvait être constituée par le père seul, ou par les deux époux conjointement ; on indiquait cette constitution et les diverses clauses qui en découlaient, dans les termes suivants :

" Et de la part des dits Camel père et mère, a été promis donner et payer à ladite future épouse leur fille la somme de deux mille cinq cents livres d'argent monnayé, payable la veille des épouzailles, de laquelle somme la dite future du consentement de ses père et mère, fait don mobil du tiers au profit du futur époux, pour lui en faire et disposer ainsi qu'il avisera bien, et quant aux deux autres tiers resteront, et demeurerant, pour tenir nature de dot, nom, costé et ligue d'ycelle future avec tout ce qui lui pourra eschoir pas succession, donation, legs ou autrement lesquels deux tiers le dit Duboc père conjointement et solidairement avec ledit futur son fils, ont déclaré remplacer et consigner sur tous leurs biens présents et à venir.

" De plus les dits Camel père et mère ont encore promis donner et fournir, à la dite future leur fille, ladite veille des épouzailles, les meubles et trousseau qui suivent scavoir. … le tout de valeur de cinq cent quatre vingt livres .

" Lesquels meubles et trousseau icelle future épouse aura et remportera par préciput et en exemption de toutes dettes, en cas de décès du dit futur avant elle, ou ladite somme de cinq cent quatre vingt livres pour la valeur d'iceux, à son choix et option; en outre remportera aussi ses bagues, joyaux, argenterie marquée à son nom, dot, douaire et autres remports acquis aux femmes par ladite coutume de Normandie, et ce, soit qu'elle renonce ou accepte la succession dudit futur, et qu'il y ait enfants vivants ou non procréés de leur mariage ".

(Contrat de mariage devant Me Lenfant, notaire à Mainneville, du I er décembre 1751) .

Si la future épouse avait des frères, cette dot lui fournissait tous ses droits dans la succession de ses père et mère: c'est pourquoi on indiquait
assez souvent dans le contrat, " qu'au moyen de cette dot, la future épouse pour elle et ses descendants, renonçait de rien demander des successions de ses père et m ère " .

(Contrat de mariage devant Me Jullien, notaire à Caudebec et Fréville, du 17 novembre 1781).

De même, si la fille était mariée sans dot, elle n'avait rien à espérer de la succession de ses parents, dont elle était exclue par la Coutume, quand ceux-ci avaient des enfants mâles.

Cependant, pour pallier à cette inégalité, les parents pouvaient dans le contrat de mariage réserver expressément leur fille au partage de leurs successions, La Coutume le permettait (article 258) mais toujours à charge de rapporter la dot (article 260).

Il était donc particulièrement important, pour la future épouse, que cette clause de réserve figurât dans son contrat. On la trouve surtout dans
les contrats de famille possédant déjà une certaine fortune; elle se formulait de la manière suivante :

" En faveur duquel mariage le dit sieur Boucherot père de la dite future épouse a par ces présentes déclaré la réserver au partage de sa succession mobilière et immobilière, pour par elle, lorsqu'elle aura lieu, la partager par portions égalles, avec ses frères comme filleréservée à partage aux termes de la Coutume de cette province."

" En attendant l'échéance de laquelle dite succession, le dit sieur Boucherot père de la dite demoiselle future épouse, a aujourd'hui payé, fourni, remis et délivré aux dits futurs époux une somme de dix mille francs composés d'or et d'argent monnayé, bons effets commersables (le dit père était marchand confiseur à Rouen) meubles meublants, linge de ménage,. habits de noces, de la dite demoiselle future épouse, linges de fillage à son usage, dont du tout les dits futurs époux se sont saisis, tenus contents, bien payés et livrés. "
(Suivent les clauses habituelles de don mobil, constitution de dot et consignation de cette dot) , puis :

" Déclare le dit sieur Boucherot père de la dite demoiselle future épouse se réserver la reversion de ladite dot d'icelle à l'exclusion de tous héritiers collatéraux, sauf néanmoins le droit usufruitier du dit sieur futur époux s'il a lieu aux termes de la Coutume."
(Contrat devant Me Castel, notaire à Rouen, du 1 I novembre 1788)

Cette dernière clause de réversion au profit du père donateur, s'explique par ce fait qu'en Normandie la succession des frères et sœurs retournait à leurs frères ou sœurs, au préjudice de leur père ou mère: aussi le père, pour ne pas être dessaisi définitivement de ce qu'il donnait, s'en réservait le retour, pour le cas où sa fille viendrait à décéder avant lui sans enfants. Cette clause de réversion était assez fréquente à la suite des constitutions de dot des pères à leurs filles .

Enfin lorsque les père et mère ou seulement le père, étaient décédés au moment du mariage de leur fille, c'étaient ses frères, et en particulier son frère aîné, devenu le chef de la famille, qui devaient lui constituer une dot. La Coutume réformée les obligeait à doter leur sœur dans tous les cas, même s'ils la mariaient à une personne de son rang, sans la " déparager ", ils devaient lui fournir une dot convenable, un" mariage avenant" ( maritagium competens ) suivant l'expression coutumière. Le montant de cette dot était arbitré par la famille, ce qui soustrayait les droits de la fille à l'arbitraire de ses frères (article 262). Cette institution du " mariage avenant ", fourni par les frères, est très caractéristique de notre ancienne Coutume; on la retrouvait dans certains pays qui furent soumis jadis à l'influence normande, et notamment dans les Coutumes du royaume des Deux-Siciles. Dans les contrats de mariage, le " mariage avenant " se formulait ainsi :

" Scavoir que Charles Frontin, a promis prendre ladite Anne Daumasle pour sa femme et légitime épouse, avec ce qui lui a été promis, et accordé par la mère d'icelle fille consistant en un lit garny de, etc. . . et en outre avec ce qui lui a été promis, par Marc Daumasle, frère de la dite future, pour toute et telle part que ladite future pouvait espérer et prétendre aux successions tant mobilières qu'immobilières dudit deffunt Jacques Daumasle, qui est une somme de vingt cinq livres de rente au denier vingt, à courir du jour des épouzailles, que ledit Marc promet et s'oblige faire et payer à ladite future. "
(Contrat devant les notaires de Caen du 23 juillet 1747).

DON MOBIL  - DOT – CONSIGNATION

A la suite de l'énonciation des apports se plaçait le " don mobil " fait au futur époux. C'était un don que la femme faisait à son mari d'une partie de ses biens. Cette institution est une création de la pratique, qui s’est perpétuée par l'usage, La future épouse pouvait donner en "don mobil" à son futur époux par contrat de mariage, outre la totalité de ses meubles présents, qu'il acquérait de droit, par le seul fait du mariage, ses meubles à venir et le tiers de ses immeubles, présents et à venir. II semble bien que l'on ne doive pas entendre la dénomination de" don mobil " dans le sens de "don mobilier" puisqu'il pouvait consister en immeubles, mais dans le sens de "mobile" qui circule facilement entre les mains du mari, par opposition à ses immeubles personnels, frappés d'une indisponibilité relative, par suite de leur affectation au douaire de la femme.

Le don mobil n'avait pas lieu de plein droit en faveur du mari, il fallait une stipulation expresse de la femme, dans le contrat de mariage, et cette stipulation s'interprétait restrictivement.

La future épouse majeure pouvait ne pas spécifier la quotité du don mobil, et se réserver de la déterminer par la suite; cette quotité ne pouvait d'ailleurs excéder la totalité des meubles, et le tiers des immeubles.
Dans la pratique, comme j'ai pu m'en rendre compte, on avait plutôt tendance à restreindre le don mobil, qu'à l'étendre.
Dans le dernier état de la pratique notariale coutumière, c'est-à-dire au XVIIIe siècle, on ne le faisait plus guère porter que sur les meubles et l'ar~
gent, le considérant comme une indemnité allouée au mari pour les charges du ménage, Le "don mobil" est ainsi entendu dans les contrats de mariage que nous avons rapportés plus haut.

Flaust (Commentaire, I, p.333), rapporte cependant une clause de don mobil ainsi conçue : " Et de la part de la demoiselle Desalins, pour soutenir les frais du mariage, a déclaré donner au dit seigneur de Martat, tous ses meubles présents et à venir et en outre lui donner pour son don mobil le tiers de tous ses immeubles tant échus que ceux qui lui pourraient échoir à l'avenir, tant de succession paternelle, maternelle qu'autrement, les deux autres tiers des dits immeubles étant destinés pour tenir nature de dot de la dite demoiselle future épouse, et pour tenir son nom, costé, et ligne." Cette clause qui stipulait le don mobil le plus étendu qu'il fut possible de faire dans notre Coutume, fut attaquée comme dérogeant à l'article 390, qui prescrivait au mari le remplacement de la moitié des immeubles échus à la femme pendant le mariage: un arrêt du vingt-six août dix-sept cent quarante~cinq repoussa ces prétentions et donna gain de cause aux héritiers du mari. Néanmoins, une pareille clause était plutôt exceptionnelle.

Tout ce que la future épouse ne comprenait pas dans le don mobil, qu'elle taisait à son futur conjoint, constituait sa dot, " était pour lui tenir
nature de dot, tenir ses nom, côté et ligne ", comme on disait alors, Puisque le don mobil stipulé au profit du futur époux était pris aux dépens de la dot de la future, la convention qui le réglait était, ainsi qu'on peut le voir dans les exemples cités, toujours et nécessairement liée à celle qui réglait la dot. C'était cette dot que la Coutume de Normandie protégeait, par des mesures si minutieuses et si protectrices des intérêts de la femme. Je les rappellerai ici brièvement,

" Dot de la femme ne peut périr " tel est l'adage qui résume les règles juridiques relatives à la conservation de la dot de la femme normande. C'était l'inaliénabilité absolue ; mais il faut remarquer que cette inaliénabilité ne s'appliquait qu'aux immeubles dotaux et que, dans le dernier état du droit coutumier, le principe avait, même en ce qui concerne les immeubles dotaux, perdu son ancienne rigueur. Au XVIlle siècle, l'aliénation de la dot immobilière était permise et valable quand elle était faite avec le concours des deux époux, mais il fallait que le prix de l'immeuble dotal aliéné fût remplacé par une valeur équivalente, ou que la femme pût recouvrer cette valeur sur les biens de son mari ; faute de pouvoir récupérer sa dot de ces deux manières, elle avait le droit de se retourner contre le tiers acquéreur et de lui réclamer le prix de l'immeuble dotal aliéné. Ce n'était plus la dot elle-même qui ne pouvait périr, qui devait toujours se retrouver, c'était la valeur représentative de cette dot. La femme normande avait donc trois garanties légales de la restitution de sa dot :

1° L'obligation par le mari de remployer le prix de l'héritage aliéné, en un " fonds " d'une valeur au moins égale ;
2° A défaut, une action en reprise sur les biens du mari, garantie par une hypothèque légale prenant cours du jour du contrat de mariage (article 539) ;
3° Enfin, un recours subsidiaire contre le tiers détenteur de l'immeuble dotal qui pouvait soit restituer l'immeuble en nature, soit en payer à la femme la valeur estimative (articles 540 et 542).

Si la restitution intégrale de la dot immobilière était ainsi assurée à la femme par des garanties très étendues, au contraire la dot mobilière et plus spécialement la dot en argent était en principe à l'entière disposition du mari, de sorte que la femme n'avait à la dissolution du mariage qu'un simple droit de créance. Au décès du mari, la femme ne pouvait reprendre sa dot que sur les meubles de la succession, et s'ils étaient insuffisants, sur les conquêts (article 365). En face d'un mari insolvable, la dot de la femme se trouvait donc en péril.

C'est pour remédier à~ ce danger que de bonne heure, dans la pratique, on eut recours à la clause dite de " consignation ". On insérait dans le contrat de mariage, après l'indication des apports et la promesse de dot, que le futur époux " faisait dès à présent consignation et remplacement actuels sur tous ses biens présents et à venir" de la dot de la future. Au moyen de l'insertion de cette clause dans le contrat, la femme acquérait le droit de demander et reprendre sa dot d'une manière générale sur tous les biens du mari, de telle sorte que les héritiers du mari devaient supporter, sur leur part dans les immeubles, la dot de l'épouse survivante qui avait toujours droit d'ailleurs de prendre dans les conquêts la part qui lui était assignée par la Coutume (article 365).

On complétait encore assez souvent cette garantie résultant de la consignation de la dot mobilière, soit par la caution soit par l'engagement solidaire du père du futur époux. Deux des contrats que nous avons cités plus haut contiennent une clause de ce genre.

La consignation fixait aussi le montant exact de la dot, qui devait toujours demeurer au prix qu'elle avait été constituée, de telle sorte que si le mari l'avait remplacée à un denier moindre que le denier de constitution, ses héritiers devaient en tenir compte sur le pied de la constitution ( Ainsi jugé par arrêt du 17 décembre 1665 ).
Cette clause fut accueillie avec faveur comme un utile complément des mesures protectrices édictées par nos Coutumiers. La Coutume réformée de 1583 en connaissait déjà l'existence. Au XVllle siècle, elle était devenue de style dans tous les contrats de mariage ; je l'ai trouvée dans tous ceux que j'ai consultés pour cette époque.

Ainsi, dans les contrats de mariage normands le" don mobil ", la constitution de dot et la clause de " consignation" étaient toujours indiqués
sous un même article, parce que le don mobil était pris aux dépens de la dot, et que la clause de consignation venait compléter les effets légaux de la constitution de dot.

STIPULATION DU DOUAIRE COUTUMIER

A la suite de ces stipulations relatIves à la dot, le futur époux promettait à sa femme, lui " gageait " douaire coutumier sur tous ses biens présents et à venir. Signalons en passant une petite différence de rédaction dans les contrats normands au sujet de cette clause: en Basse-Normandie, elle occupait la place que nous lui assignons ici ; en Haute-Normandie on avait l'habitude de l'insérer au début du contrat comme premier article ; elle était d'ailleurs rédigée dans les mêmes termes. Le mari avait soin dans cette clause de dispenser la femme de toute demande en justice, car autrement elle n'aurait eu droit aux arrérages de son douaire qu'à compter du jour de la demande, au lieu d'en jouir dès le décès de son mari.

II n'était pas d'usage en Normandie de stipuler un douaire " préfix ", c'est-à-dire conventionnel ; ce douaire, qui pouvait porter sur les meubles, ne pouvait d'ailleurs excéder le douaire purement coutumier, c'est-à-dire un tiers en usufruit des immeubles du mari. Nous ajouterons pour caractériser cette institution du douaire coutumier que c'était une donation légale, dont l’effet était garanti par une action réelle sur les immeubles qui avaient appartenu au mari, même après leur aliénation par celui-ci, et que la femme ne pouvait renoncer d'avance à son recours contre les tiers acquéreurs des liens ainsi frappés de son douaire.

CLAUSE DE REMPORTS

Les contrats de mariage normands se terminaient généralement par une clause dite de remport où la femme stipulait ce qu'elle aurait le droit de reprendre sur sa dot mobilière à la dissolution du mariage par le prédécès du mari. C'était la " réalisation " pour la femme, d'une partie de son mobilier, sans que toutefois cette stipulation enlevât au mari son droit de disposer des meubles réalisés, sous réserve de l'action en indemnité qui pouvait résulter au profit de la femme de cette aliénation.

On distinguait différentes sortes de remports qui pouvaient d'ailleurs, comme dans l'exemple de contrat que nous avons rapporté plus haut, être contenus dans le même article du contrat : ou bien la femme se réservait le droit de reprendre une certaine somme d'argent qu'elle avait réellement apportée en mariage (c'était ce que Houard appelait le remport d'obligation). On l'assimilait quant à ses effets à la dot non consignée, c'est-à-dire qu'il donnait à la femme un simple droit de créance contre la succession de son mari, ou bien la femme se réservait le droit de reprendre ses meubles, ses hardes, bagues et joyaux (ce qu'on appelait ses " paraphernaux ") ou une
certaine somme qui en représentait la valeur, à son choix. La femme pouvait encore se réserver à son profit la réversibilité du don mobil, qu'elle avait fait à son mari, soit en pleine propriété, soit le plus souvent en usufruit. En outre on stipulait généralement qu'en cas d'existence d'enfants au décès du mari, ces remports seraient réduits et on expliquait en quoi consisterait cette réduction.

Dans tous les cas, il était indiqué que ces remports seraient prélevés par la femme nets de toutes dettes et charges, et ne mettraient pas obstacle à ce que la femme profitât de tous les avantages de survie que lui reconnaissait la Coutume.

Ces clauses de remports étaient assez délicates à rédiger ; elle donnèrent souvent lieu à des difficultés et à des procès, parce qu'elles servaient souvent aussi à dissimuler un avantage indirect par le mari au profit de la femme, ce qui était formellement prohibé par la Coutume, Que pouvait en effet légalement donner le mari à sa femme par contrat de mariage ? Peu de chose : il ne pouvait lui donner aucune part de ses immeubles ( Placités, art 73. ) et, relativement à ses meubles, il ne pouvait en disposer en faveur de ladite future que
dans une proportion peu élevée, calculée d'après la valeur des biens immeubles ( Basnage, II, p. 238. ). Le futur mari, surtout au cours du XVllle siècle, éprouva le besoin de se montrer plus généreux envers sa femme, en particulier pour le cas où il n'existerait point d'enfants nés de leur mariage. Il eut recours pour cela aux stipulations permises par la Coutume en s'efforçant d'y dissimuler, sous l'aspect d'une clause très simple et parfaitement licite, les libéralités qu'il désirait faire à son épouse et que la loi jugeait excessives.
Les notaires d'alors (comme le feraient d'ailleurs ceux d'aujourd'hui) le secondèrent de leur mieux. Ils se servirent pour cela de la clause de consignation de dot et de la clause du remport.

Le mari pouvait en premier lieu reconnaître avoir reçu en dot une somme plus importante que celle réellement apportée par la femme. Par la quittance qu'il donnait de cette somme et la consignation qu'il en faisait sur tous ses biens présents et à venir, il obligeait ses héritiers à restituer à la femme la dot qu'il avait déclaré avoir reçue, et cette restitution se trouvait garantie par l'hypothèque légale de la femme, ce qui revenait à avantager la femme sur ses immeubles, chose formellement interdite par la Coutume.
D'autre part, le mari pouvait accorder par contrat de mariage à la future épouse qui n'avait apporté en réalité qu'un mobilier insignifiant, la faculté de remporter ses bagues et joyaux ou à son choix une somme qui en excédait de beaucoup la valeur, et en outre les meubles qu'il a reconnu qu'elle avait apportés. Il est évident que la femme retirait encore de cette stipulation un
avantage prohibé. Cependant la jurisprudence semble avoir toujours validé les clauses de ce genre, mais sous réserve de la distinction suivante : si la femme n'avait pas fait de don mobil à son mari, la somme stipulée au lieu des bagues et joyaux ne pouvait se prendre que sur les meubles du mari, si au contraire elle avait fait un don mobil à son mari, ce remport pouvait être pris sur les immeubles, mais seulement jusqu'à concurrence de la valeur du don mobil (Arrêts du 13 janvier 1667 et 17 août 1684 (Basnage, II, p. 172)).

En somme, ces deux genres d'avantages indirects qui s'étaient introduits dans les contrats de mariage, et paraissaient y être devenus de plus en plus fréquents au XVIIIe siècle marquaient une tendance des époux normands à contrebalancer les avantages consentis par la femme au mari par des avantages à peu près semblables indirectement consentis par le mari au profit de la femme. Cette tendance put bientôt se donner libre essor par l'abrogation de la règle coutumière qui la comprimait, et la lecture des contrats qui suivirent la loi du 17 nivôse an II, nous fait voir que dans presque tous les contrats, les futurs époux stipulèrent des donations mutuelles entre eux.

CLOTURE DU CONTRAT

Pour terminer le contrat, les époux normands indiquaient souvent que leurs " pactions " ne préjudiciaient en rien la future épouse dans les autres droits qui lui seraient accordés par la Coutume et ils" obligeaient tous leurs biens à l'exécution fidèle des dites pactions ". Puis suivaient les mentions de clôture, de date et de signature.

J'ajouterai que, comme il était interdit de stipuler en Normandie aucune clause de communauté entre époux, on ne rencontrait jamais dans les contrats normands de clauses stipulant ce régime ou même seulement une convention d'ameublissemennt ou un préciput réciproque en meubles.

Par contre, la Coutume permettait de stipuler une séparation de biens entre les époux ; le contrat ne différait pas alors sensiblement comme forme des contrats ordinaires ; on y ajoutait seulement un article spécial, contenant l’énumération des biens du futur et une clause contenant la stipulation de séparation de biens et de séparation de dettes ; les contrats de ce genre étaient rare.

 

CONCLUSION

Telles étaient les principales clauses employées dans les contrats de mariage normands au XVIIIe siècle. Elles contribuaient, avec les autres règles de la Coutume relatives au statut des gens mariés, à donner au régime matrimonial normand, sa puissante originalité, Au milieu de l'ancienne France coutumière, dont le régime avait pour base la communauté de biens entre les époux, il ressortait nettement par le caractère très particulier de ses institutions matrimoniales qui prohibaient cette même communauté. Mais il différait également du régime dotal pur des pays de droit écrit, en permettant sous certaines conditions l'aliénation des biens dotaux. En un mot, il se séparait à la fois du droit coutumier et du droit romain; suivant l'expression de Basnage " il avait pris la voie mitoyenne entre l'un et l'autre ", donnant au crédit beaucoup moins que le premier, mais plus que le second.

 

Il faut remonter aux sources de l’histoire de la Normandie pour comprendre le sort qui était réservé jadis, juridiquement, par la coutume appliquée en cette province, à la femme, jeune fille d’abord, puis épouse et devenue veuve. Jeune fille, majeure à 20 ans révolus et un jour, elle était sous l’autorité de son père qui avait tous pouvoirs sur elle, étant censé posséder puissance et protection à son égard. Il avait donc possibilité de la sanctionner , la fouetter, la maltraiter, ce qui fut confirmé par un arrêt du Parlement de 1620. Juridiquement, elle avait certains droits, sauf celui de se marier à son gré, et était exclue de la succession paternelle si elle avait des frères, sauf exceptions bien entendu. Mariée, la femme va être à la merci de son époux et devra lui obéir en toute chose. Il est le maître chez lui et il a le droit de la corriger, car il est responsable vis-à-vis de sa famille et des tiers. Il a le droit de la battre avec verge et bâton, mais raisonnablement ! Sans fracture ou blessure pouvant entraîner mutilation. Prise en flagrant délit d’adultère, son mari peut la tuer sur place et obtenir, éventuellement, lettres de rémission (le pardon royal) : à noter que si elle en a le courage, la femme, avec l’appui des siens, peut se débarrasser de son époux en arguant de sévices affreux : une fois jetée dans un puits si elle est noble, deux fois si elle est roturière ! S’il l’abandonne avec ses  enfants, elle peut justifier d’une mauvaise odeur provenant d’un abcès nasal et d’origine tuberculeux, la sanction étant séparation de corps et de biens. Lui était relégué comme un lépreux. En fait, la femme veuve pouvait espérer quelques profits de cet état de fait. Elle a quarante jours pour accepter ou non la succession, pouvant se documenter sur le patrimoine. A noter qu’en Normandie, les gens mariés ne pouvaient se faire donation mutuelle, seul le douaire pouvait lui être favorable, et encore ! En conclusion, « en droit normand coutumier, la femme a un situation curieuse : elle a un ennemi juridique, l’homme ».

(par Philippe DEVILLARD).

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