NOTRE BUT

Passionné de génealogie et d'histoire, je souhaite partager mes recherches. Ce blog est le prolongement de l'arbre généalogique de la famille GOUPIL - PERIER avec comme de-cujus mes enfants :

http://gw1.geneanet.org/index.php3?b=sggoupil.

 

La pratique de la généalogie évolue : faire des arbres avec des noms et des dates reste assez limité ; en tant que généalogiste, je suis également curieux de notre histoire familiale. Pour donner une image, le corps humain est composé d'un squelette, mais aussi d'organes et de chair. En généalogie, c'est la même chose. Il est important de faire des recherches en vue de comprendre la vie quotidienne de nos ancêtres : quel métier exerce-t'il, pourquoi untel a migré dans une autre région, etc. 

 

Ce blog a pour but de publier simplement des articles sur des thèmes de recherches (généalogie, histoire), partager des dossiers, de façon à les rendre consultables par des internautes (généalogistes, historiens, amateurs ou professionnels). Vous avez la possibilité de les commenter.

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"On peut reconnaître assez facilement l'histoire officielle d'un pays, la liste des rois, de ses ministres, de ses guerres, de ses traités, et cependant la véritable histoire n'est pas là, c'est dans les masses profondes des travailleurs de tout ordre que réside la vie réelle de la Nation" - Edouard Herriot (1er mai 1909).  

 

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- Généalogie de L'Europe - ATLAS DE LA CIVILISATION OCCIDENTALE - Sous la direction de Pierre Lamaison - conseiller historique Pierre Vidal-Naquet, Hachette Livre, 1994 :

Autour de Pierre Lamaison, une équipe d'historiens et d'anthropologues de haut niveau offre au public une généalogie de l'Europe, de la préhistoire au XXe siècle. De conception inédite, cet atlas illustré de 450 documents en couleurs, propose, à travers 80 tableaux généalogiques associés à 160 cartes en couleurs, des clés pour comprendre des phénomènes de longue durée dispersés sur une aire géographique très vaste qui rendent compte de l'unité et la variété politiques et culturelles de l'Europe actuelle.


 - Physiologos Le bestiaire des bestiaires, traduit du grec, éd. Jérôme Millon : voir l'article => http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-991736.html


Je vous conseille de lire le livre de Jean-Louis Brunaux : "Les gaulois" - collection "Guide Belles Lettres de Civilisations" publiés aux Editions Les Belles Lettres (2005)... suite - voir l'article => http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-1275187.html

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HISTOIRE : La peur en Occident

Voici un extrait de texte intéressant qui nous interroge sur les volontés réelles de conduite des grands de ce monde. Pour imposer ce chemin inéluctable vers la mondialisation (et un gouvernement mondial), gouverner par la peur est un bon moyen d’asservir les populations.

« L’Histoire nous apprend que l’humanité n’évolue significativement que lorsqu’elle a vraiment peur… » (Jacques Attali).

….

« Autrefois, dans toutes les religions, certains prêtres entretenaient la peur de l’au-delà dans l’esprit de leurs ouailles, afin de s’assurer le contrôle de leurs esprits. Aujourd’hui, on organise de nouvelles peurs. J’ai entendu des Juifs français me dire en état de transe : « Dans ce pays, vous préparez pour nous des wagons plombés », par allusion à la Shoah.

Depuis la fin de la guerre, sur un terrain propice en raison de la folie nazie, les Juifs ont été les premières victimes de l’utilisation de la peur, par une minorité d’autres Juifs, qui leur imposent par ce moyen leur politique. On appelle cela une mise en état de paranoïa.

La maladie, antichambre de la mort, dans une société où le prêtre cède souvent le pas au médecin, apparaît comme un autre moyen de manipulation.

Le 6 mai, Jacques Attali écrivait dans l’Express : « L’Histoire nous apprend que l’humanité n’évolue significativement que lorsqu’elle a vraiment peur... » En d’autres termes, quand les hommes cèdent à la terreur instillée par les nouveaux prêtres : les hommes politiques, philosophes et autres personnes « inspirées ».

Un peu plus loin, Attali dévoile ses batteries. Pour se préserver des pandémies, comme la « grippe du cochon », il appelle à « mettre en place une police mondiale, un stockage mondial et donc une fiscalité mondiale. On en viendra alors, beaucoup plus vite que ne l’aurait permis la seule raison économique, à mettre en place les bases d’un véritable gouvernement mondial ». Nous faire accepter un gouvernement mondial sous la pression de la peur ! Tout est dit."

Extrait de texte publié sur le site

LE TERRORISME

DEPUIS LE 11 SEPTEMBRE 2001
www.recherches-sur-le-terrorisme.com
Par

Des universitaires et journalistes indépendants et spécialistes de différents domaines touchant le terrorisme :

« Nos réflexions et analyses nous font craindre le pire pour une humanité qui risque de s'enfermer dans une spirale de violence incontrôlable. Afin de surmonter ce danger, il nous est apparu nécessaire de travailler à:

1/ Eradiquer les idéologies porteuses de violence ou suggérant le terrorisme comme moyen légitime de prise du pouvoir.

2/ Restaurer à l'échelle internationale la priorité du droit sur la force pour retirer toute justification au terrorisme quand il se pose en défenseur des plus faibles.

3/ Organiser une coopération internationale des structures étatiques pour lutter contre le terrorisme.

 

Il faut, pensons-nous, mettre le terrorisme et ses causes hors-la-loi. »

 















Voici un document poignant sur l’histoire du débarquement au jour le jour
 : Récit commencé le dimanche 4 juin 1944 dans la paroisse St Julien à Caen et terminé à Douvrendelle le 30 octobre 1944 (rédigé au fil des jours par Thérèse ROBINEAU). A lire sans délai, comme si vous étiez présent dans ces moments tragiques…. pour les civils de cette région.

Pour le lire, cliquer sur le lien suivant 

HISTOIRE DU DEBARQUEMENT JUIN-JUILLET 1944

CAEN St SYLVAIN DOUVRENDELLE

www.2gm-normandie.com/content/text/090529/M_2009_TE346_17.pdf



Source : document archivé par le Mémorial de Caen

Une étude historique de ce séisme du 6 avril 1580 a été réalisée lors de la construction du tunnel sous la Manche. Ce séisme a provoqué de nombreux dégâts dans le Nord de la France.....

Vous pouvez consulter la suite du dossier — « Thém@doc »Les séismes, 2006.

 

  ~*~

LA « MESSE DU SAINT-ESPRIT »


Sur la route qui se déroule à travers la plaine, entouré de son troupeau, un vieil homme, courbé sous sa limousine, regagne lentement la bergerie, jetant un oeil malicieux à droite et à gauche. Il marche à petits pas, s’arrête parfois pour cueillir quelques herbes au revers du fossé, qu’il cache dans sa pannetière. Enfin, voici le village dont le clocher se rapproche peu à peu.

Deux ou trois campagnards le saluent au passage et, tremblants, se retournent quand ils l’ont dépassé. Plus loin, l’apercevant par-dessus une haie, une commère fait le signe de la croix ; une autre, sur le pas de sa porte, à l’entrée du village, désigne ce vieil homme en parlant à sa voisine. Des portes se ferment ; des chiens aboient. Petit à petit, alors qu’il gagne la ferme écartée, les groupes se forment, les gamins s’assemblent et la rumeur se répand : «Le sorcier !» Partout on entend ce mot mystérieux prononcé avec frayeur et colère, parfois aussi avec respect et crainte, rarement avec ironie… Et on conte les méfaits et maléfices du sorcier.

Ces sorcilèges, comme on disait jadis, ils ont inspiré à deux auteurs normands, le poète Francis Yard, l’auteur de l’An de la Terre et de la Chanson des Cloches, et le peintre Jean Laurier, quatre tableaux de moeurs rurales qui, sous le titre de La Messe du Saint-Esprit, doivent être représentés au Théâtre normand. Ils sont d’une ambiance très mystérieuse, originale et forte et appellent l’attention sur ce qu’était autrefois la sorcellerie normande.


*
**


Ces sorciers campagnards et villageois n’étaient point alors de la classe de ces grands sorciers du XVIIe siècle, qui pullulèrent alors, répandant la terreur sur des populations effrayées, sorciers qu’on dut faire disparaître par une répression féroce. Les procès des Sorciers de Carentan, ou de la Haye-du-Puits, et même le procès des Petits Sorciers, jugés au Parlement de Rouen, ne seraient plus possibles aujourd’hui. La sorcellerie au village est moins impressionnante, mais elle existe encore dans bien des esprits naïfs et crédules, et l’on rencontre parfois des gens qui, tout en s’en défendant, croient encore à ses pratiques et à l’intervention dans les affaires humaines, d’une force arbitraire et puissante.

Il est difficile de déterminer les limites de l’occulte et l’efficacité des pratiques magiques dont le sorcier possède le secret. De par le pacte qu’il a signé avec Satan, au préjudice de son salut éternel, le sorcier possède un pouvoir redoutable qui s’exerce de mille façons différentes. Il peut évoquer les esprits des morts pour les questionner, pour les envoyer tourmenter les vivants, pour les faire pénétrer dans le corps d’un homme ou d’une femme, possédée ou obsédée.

Il peut jeter des sorts sur les humains et les animaux ; faire mourir le bétail par des maladies qu’il provoque ; gâter les récoltes ; envoyer des rats, des sauterelles ou des chenilles comme ceux qu’on exorcisa au Moyen-Age. En un mot, le sorcier peut contrarier les paysans dans leur travail et vouer à la maladie, à la folie et même à la mort, ceux qui sont l’objet de son animosité. Il a le pouvoir, dit Mlle Amélie Bosquet, dans La Normandie romanesque, de commander certaines apparitions hideuses et effrayantes, particulièrement celles du démon. Il sait aussi se rendre invisible pour tourmenter de nuit les passants ou leur jouer de mauvais tours, mais c’est une besogne qu’il délègue souvent aux esprits qu’il dirige. Par haine, il fait tomber la neige, la grêle qui gâte les fruits, les pluies interminables. Réunis sur le bord des étangs, les sorciers fabriquent aussi les orages ; ils les provoquent, causant des désastres effroyables. Au temps du terrible juge des sorciers. Le Loyer, ces « meneurs de nuées » étaient appelés des Tempestaires. Ils ont aussi le secret de la « corde à tourner ou à détourner le vent ». Contre ces maléfices, les corsaires du Pays de Caux plongeaient dans la mer une statuette de Saint-Antoine et récitaient une prière.

Pour se venger des fermiers, les sorciers, non contents de rendre les vaches malades, de donner le tournis aux moutons, corrompent l’eau des puits et des mares. Chose plus étrange encore, le sorcier sait découvrir l’ennemi secret, l’auteur insoupçonné d’un vol ou d’un délit, en faisant apparaître l’image du coupable dans un miroir ou un seau d’eau. Au temps de la conscription militaire, il pouvait même faire tirer un haut numéro à celui qui avait eu soin de mettre dans sa poche un crapaud, la bête des incantations. Enfin, par les philtres et par les «charmes», il se prêtait à toutes des subtilités de l’Amour, maître du monde. Au sorcier revenaient tous les droits sur la nature entière soumise à ses pratiques.

Où se recrutaient ces fervents de la sorcellerie, ces jeteux de sorts et de maléfices, ces «meneurs de nuées», ces ensorceleurs, qu’en pays normand, on appelait souvent le caras, ou le carimaras ? Parmi les bergers, gens silencieux et méditatifs, promenant lentement leurs troupeaux de plaine en plaine, de montagne en montagne, sur la pente des coteaux, sur la lisière des bois, au bord des falaises, secondés seulement par la sagacité de leurs chiens. Berger vaut «Sorcier» disait la sagesse normande. Ils connaissent et observent la tombée du soir, les couchers de soleil, l’éclat des belles nuits d’été et la marche des astres scintillants, le cours changeant des saisons qui se déroule. Isolés en leurs cabanes roulantes, les bergers y ont acquis dans les livres, quelques notions de médecine en expérimentant sur leurs troupeaux. Ils connaissent la vertu des herbes et des plantes, des «simples» qu’ils ont appris à cueillir. Il n’en faut pas plus pour que les Bergers passent pour posséder les clefs de la magie, les pratiques ténébreuses de la sorcellerie, et l’alliance avec tous les esprits transfuges de l’ordre céleste. Il faut lire, dans les pages de L’Ensorcelée, de Barbey d’Aurevilly, l’admirable analyse qu’il a tracée des bergers de Basse-Normandie, « contemplatifs, vagabonds et mystérieux ».

« Bien souvent, quand on les remercie, ajoute-t-il, quand on les chasse, ils ne disent mot, courbent la tête et s’éloignent, mais un doigt levé en se retournant est leur seule et sombre menace et presque toujours, un malheur, soit une mortalité pour les bestiaux, soit les fleurs de tous les plants de pommiers brûlées en une nuit, soit la corruption de l’eau des fontaines, vient bientôt justifier la menace du silencieux et terrible doigt levé. »


*
**


Le sorcier, de par son pouvoir magique,  règne aussi sur tout le peuple inférieur des êtres fantastiques qui hantent la campagne, les endroits déserts, les carrefours et les coins de cimetière abandonnés, les lisières des forêts. Il commande à leur malfaisance et leur enjoint d’égarer et de poursuivre le voyageur qui chemine tremblant sous le ciel nocturne. En Normandie, il règne, par exemple, sur tout un peuple de lutins, d’esprits  phosphorescents, malicieux et vagabonds, qui voltigent dans l’ombre. Ces feux-follets, suivant la superstition populaire de la Haute-Normandie, sont les Fourolles, qui passent pour être les âmes de femmes ou de jeunes filles, expiant ainsi, dans des courses éternelles quelque amour sacrilège. C’est la Fourolle, la Forlore, en anglais la Forlorn, le Faulau, dont le nom semble identique à celui de falot ou de lanterne lumineuse, de lueur dansante, qui égare l’homme ou les bêtes, se guidant sur leur vol au crépuscule ou pendant la nuit.

Dans certains coins de Normandie, la Fourolle n’est pas seulement une âme errante, c’est une femme désincarnée par le pouvoir du sorcier, une femme dévêtue qui, pendant dix années, doit errer ainsi et devient le jouet des mille puissances indéfinies de la nature, s’agitant au sein de l’espace et du mystère. Elle se laisse emporter par les vents, se mire dans les eaux de l’étang, bondit sur le cavalier qui passe jusqu’au jour où la Fourolle reprend sa forme humaine.

Le sorcier normand gouverne et régit encore bien d’autres êtres, de nuit, et de terreur : les hanss, les reparats ou revenants ; les tarannes qui sont des gnômes phosphorescents, qui, eux, hantent surtout les lieux habités par l’homme ; les laitices, qui prennent souvent la forme de petits animaux blancs comme des hermines, qui apparaissent et disparaissent, et, d’après Pluquet, dans son curieux Essai sur Bayeux, seraient les âmes des enfants morts sans baptême.

Parmi tous ces êtres chimériques, créations imaginaires de l’esprit de nos aïeux, le plus connu, le plus répandu, qui semble lui aussi répondre aux ordres du sorcier, c’est le Gobelin, si répandu en Normandie et en Angleterre que son nom est devenu un véritable nom propre. Le Gobelin est une sorte de lutin familier, vif et capricieux, plus malicieux que méchant, petit, grotesque et grimaçant, mais vindicatif lorsqu’on le raille. Il est, au fond, un… bon petit diable familier, se plaisant aux besognes de ménage, aux travaux des servantes, les aidant parfois avec une adresse et une dextérité singulières. Il aime aussi et il chérit les enfants et surtout les chevaux. Il les panse, les étrille, les mène boire, en galopant sur leur dos, et joue et se rit dans les écuries.


        De petits lutins, une bande,
        Dansait après la sarabande
        Et, leur faisant maints tours malins,
        Riaient comme des gobelins.

Le Gobelin, qui devenait parfois méchant, sous diverses métamorphoses, était, certes, le vrai lutin normand et la preuve en est qu’il y avait à Rouen même, une tour de l’enceinte fortifiée, située sur le boulevard, près de la Porte Cauchoise, qui s’appelait La Tour du Gobelin, et où on emprisonnait les vagabonds et les mendiants.

En cette immense sylve que fut autrefois tout le Plateau de Caux, rôdent aussi, dans les clairières et sous les halliers, toutes les «Dames de la forêt», les « Dames vertes », les « Dames blanches », toutes les Fées sylvestres, qui paraissent gracieuses, aimables et accueillantes, mais qui, à l’appel du sorcier, se transforment en mégères impitoyables, et poursuivent le bûcheron où le braconnier désigné à leur vengeance, avec une furie impitoyable.


*
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Tous les villages de la Haute et Basse-Normandie ont ainsi leurs Fées et, dans son curieux volume sur La Normandie romanesque et merveilleuse, Mlle Amélie Bosquet nous a conté les aventures étranges de la Fée d’Argouges, si connue dans le Bessin, des Fées du château de Pirou, qui se métamorphosaient en oies sauvages et en magiciennes ; les mauvais tours de la Dame d’Aprigny, près de Bayeux, qui, dans un val étroit et resserré, arrêtait le voyageur nocturne, l’entraînait dans le ravin, puis, le saisissant brusquement, le jetait dans des fossés hérissés de buissons, de ronces et d’épines inextricables.

Au sorcier encore, obéissaient aussi les Milloraines ou Demoiselles, que tous les folkloristes n’ont eu garde d’oublier, car il leur a semblé qu’elles étaient d’origine scandinave, comme les Walkyries wagnériennes. Elles sont de grande taille, se tiennent immobiles, et ne montrent guère leur visage. Lors qu’on approche d’elles, elles s‘évanouissent dans les arbres avec un bruit d’ouragan. D’autres fois, elles se tiennent sur les branches des chênes et s’élancent sur les passants, sur les cavaliers, qui sentent tout à coup un poids intolérable sur leurs épaules, puis galopent en troupe avec eux. Les Milloraines de la Hague, la Demoiselle de Tonneville, passée dame blanche, sont les soeurs des « roussalki » russes de Pouchkine et des Tourgueneff . Barbey d’Aurevilly, dans Une Vieille maîtresse, attribue aux Milloraines la tâche de lavandières nocturnes qui, en marmonnant leur chant, accroupies sur la pierre polie des lavoirs, laveraient les linceuls des morts aux rayons de la lune. Bien plus, si un passant traversait la prairie où était situé le lavoir, les Milloraines le forçaient à tordre leur linge, et, si, terrifié, anéanti, il s’y prenait mal, elles lui cassaient les bras et l’abandonnaient pantelant dans l’herbe.

Comment les sorciers mettaient-ils ainsi à leurs ordres tous ces êtres fantastiques ? Comment transmettaient-ils leurs volontés à ces puissances démoniaques ? Grâce à des invocations, à des formules, dont la plus célèbre est l’Abraxas ; grâce au Grimoire, qui n’est qu’un recueil de recettes magiques pour se faire obéir des mauvais esprits, évoquer les morts, découvrir les trésors cachés. Que de fois le Grand Grimoire ou la Clavicule de Salomon n’a-t-il pas été réédité ? Autant que les Secrets du Grand Albert, inspirés soi-disant par l’illustre savant, transformé par les bergers de campagne en un magicien expert dans la haute sorcellerie.

Par quoi encore le sorcier s’imposait-il à la foule des bas esprits de l’air ou des eaux ? Par la vertu du Cercle magique et par la vertu du Pentagramme ou Pentacle. C’est le signe cabalistique, le talisman par excellence du pouvoir, le pentagone d’or ou d’argent, l’ancien signe de ralliement des Pythagoriciens, qui le gravaient d’un seul trait et dont la construction en forme d’étoile apparaissait comme une merveille, semblables à la Croix gammée, le Svastika ou le 4 de chiffres, qui revit encore sur des marques de libraire.


*
**


A tout cet attirail de préparations, d’initiations au mystère noir, la puissance de l’Eglise chrétienne n’a jamais opposé que la force de la prière, sous la forme de l’exorcisme, qui chasse par la vertu de quelques paroles, les puissances considérées comme inférieures. Par contre, le peuple des campagnes, surtout en Normandie, réclamait souvent, pour faire cesser les sortilèges, le secours de la Messe du Saint-Esprit, cérémonie expiatoire que Francis Yard et Jean Laurier, ainsi que nous l’avons dit, évoquent dans leur drame villageois. Avant la Révolution, on croyait que la Messe du Saint-Esprit, dite avec un cérémonial particulier, était d’une efficacité miraculeuse et que la volonté divine, quelle que fut l’existence d’un voeu téméraire, ne rencontrait pas d’obstacles. Bien souvent, les prêtres réguliers se refusaient même à dire la Messe du Saint-Esprit. A l’appui de cette opinion, Mlle Amélie Bosquet cite un incident bien émouvant qui se déroula à Rouen, au pied de la côte Sainte-Catherine, et où un jeune fiancé trouva la mort.

Toutes ces croyances et ces spéculations étranges, survivances des conceptions primitives de l’humanité en un temps où l’ignorance supposait partout des causes et des agents de mystère, forment l’intérêt nouveau, impressionnant, du drame que Francis Yard et Jean Laurier ont consacré à la sorcellerie normande.

DUBOSC, Georges (1854-1927) :  La Sorcellerie normande (1922).

Chapitre 4

 

du dossier "Les êtres fantastiques et êtres merveilleux dans la culture traditionnelle"

 

" Sous le nom de Lutins, Farfadets, Follets, Esprits ou Sylphes, on a compris que cette population toute mignonne et toute gracieuse, qui, tantôt s’agitant à la surface de la terre ou dans son sein, presse de son activité invisible le mouvement de vie qui développe les productions de la nature physique. Ces êtres  bienfaisants se sont partagé leur riche domaine : les uns, esprits embaumés de la nuit, s’attachent aux fleurs et aux étoiles ; d’autres, plus humbles et plus vigilants, s’exercent autour des herbes et des fruits, surveillent la croissance des plantes utiles ou salutaires ; enfin, une troisième espèce, d’une essence moins subtile, mais laborieuse et robuste, habite l’intérieur des maisons, et se dévoue, au profit de l’homme, à tous les soins de l’économie domestique.

Pour retrouver les ascendants des Sylphes et des lutins, il faut remonter jusqu’à la mythologie scandinave, à ce qu’elle nous enseigne des Alf ou Elfes (Esprits), et des Duergar (Nains), deux classes d’êtres dont les noms se sont conservés jusqu’à présent dans tous les langages des nations descendues de la race gothique.

L’Edda (1) avait établi une distinction d’espèces parmi les Alf ; il y avait les liosalfar (Esprits de lumière), et les Diokalfar (Esprits des ténèbres). Les premiers, d’une nature bienfaisante et généreuse, demeurent dans l’une des villes du ciel, appelée Alf-heim (ville des Alfs) ; les seconds, au contraire, d’apparence difforme et d’humeur malveillante, habitent les lieux souterrains ; ils ont été rangés dans la même catégorie que les Duergar ; on les désigne habituellement sous le nom de Trolds.

Quant aux Duergar, c’étaient de petits êtres qui vivaient sous les rochers, dans les montagnes et à l’intérieur des mines ; ils se distinguaient par la réputation de leurs talents dans la métallurgie.

Quelques auteurs, interprètes des doctrines scandinaves, ont considéré cette race laborieuse comme la personnification des pouvoirs souterrains de la nature ; mais d’autres commentateurs des mêmes matières ont supposé que, par les Duergar, on avait voulu désigner les habitants primitifs de la Scandinavie : les nations laponne, finlandaise, islandaise, qui fuyant devant les armées conquérants des Ases (2), cherchèrent les régions les plus reculées du Nord, et là s’efforcèrent d’échapper à leurs ennemies d’Orient. Des traditions nombreuses ont conservé le souvenir des Alfs dans la mémoire du paysan scandinave ; et le signalement de leur physionomie et de leurs mœurs, tel que nous l’offrent ces récits, correspondent, en certains endroits, d’une manière absolue, avec la description de nos fées et de nos lutins..."

 

 

(1)   Les eddas sont deux recueils de traditions mythologiques et légendaires des anciens peuples scandinaves. Elles sont parmi les sources les plus complètes concernant la mythologie nordique. Le premier recueil, l’ »Edda poétique » ou « Vieille Edda » (Edda saemundar), a été colligé au XIIIe siècle. Ce travail de collecte a souvent été attribué, à tord, au prêtre islandais Saemond Sigfusson dit aussi Saemund le sage. Le second recueil, l’ »Edda en prose » ou « jeune Edda » (Snorra Edda) est attribué à Snorri Sturlusson, mort en 1241.

(2)   On entend, par Ases, les Asiatiques qui, sous la direction d’Odin, apportèrent leur religion et leurs arts dans la scandinavie.

 

Sources : extrait du livre d'Amélie Bosquet "La Normandie romanesque et merveilleuse" éd La Découvrance. 

Vous pouvez également consulter les autres articles du dossier  "Les êtres fantastiques et êtres merveilleux dans la culture traditionnelle 
Intro : Les êtres fantastiques et les êtres merveilleux dans la culture traditionnelle 
Chap. 1 : Loups, brigands et hommes sauvages 
Chap. 2 : Trèves et revenants - la crainte des morts 
Chap. 3 : Les fées, capables de prodiges, suspectes de méfaits

 

                                                                            Les Grandes Compagnies étaient des bandes de mercenaires qui ravagèrent la France durant les intervalles de paix qui jalonnèrent la guerre de Cent Ans. Sous le nom de Pacifères, les paysans s'organisèrent pour les disperser. En Bourgogne, on les appelait les écorcheurs, dans le Lyonnais, les Tards-venus. Il fallut attendre Du Guesclin pour en débarrasser la France.

Sources : Dictionnaire encyclopédique de l'histoire de France - Charles Le Brun, maxipoche histoire

Armoiries de Du Guesclin

Armure de plaques intégrale, avec bec-en-fer, d'un chevalier des Grandes compagnies, portant le blason de Bertrand du Guesclin.

 

Vous pouvez consulter d'autres articles parus dans cette rubrique comme :

- Les peurs d'antan et les peurs d'aujourd'hui : introduction

- Les peurs d'antan et les peurs d'aujourd'hui  : chapitre 1

- Les peurs d'antan et les peurs d'aujourd'hui : chapitre 2

Voici un blog d'information intéressant à découvrir sur la vie en Normandie. Vous pouvez également chater et visionner des vidéos : Vivre en Normandie.

 

A découvrir et à exploiter, dans des articles déjà parus :

-         L’annuaire électronique

-         Souvenirs en pot

-         Réaliser un journal de famille

-         Le site de l’INA

-         Le livre : Généalogie, une passion moderne

-         Le site de Jean-Louis Beaucarnot

 

En préambule sur le thème du loup, n’hésitez pas à lire le texte que j’avais fais paraître, dans la rubrique « la peur en occident  - du dossier "Les êtres fantastiques et êtres merveilleux dans la culture traditionnelle"» :

 

 

« Loups, brigands et hommes sauvages » : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-477529.html

 

 

 

«« Le Loup-garou : À en croire les plus anciennes croyances populaires, les Loups-garous étaient des hommes qui s'étaient transformés en homme loups ou en nains*, et qui sous la forme animale, le plus souvent en loup, erraient dans les campagnes par les nuits de pleine lune. Mais dans la langue de tous les jours, ce terme désignait le sorcier* ou tout homme à l'allure bestiale et surchauffée. …

 

En fait, Loup-garou dérive du vieux français Leu-garoul alliant le Latin lupus et le francien gari-wulf (lui même de la vieille racine germanique *wari = "homme" (h-guerrier N r.t) et wulf, "loup"). En d'autres mots, wari c'est pour “homme et viril”. Les racines des autres langues indo-européennes attestent toutes cette parenté. En vieil anglais et en haut-allemand ancien, nous avons Wer, en latin Vir, en gaulois Uiros, et qui donne Fir/Fer en vieil-Irlandais… »»

 

 

C’est un extrait du BESTIAIRE - Un survol des animaux de nos mythologies européennes : attributs des Dieux, et monstres fantastiques…

 

 

Sur le très bon site consacré aux Racines et Traditions en pays d’Europe : http://racines.traditions2.free.fr/begrue/index.htm

 

 

Sur le thème « le mythe archaïque du loup-garou » et pour compléter l’article déjà paru « la chevalerie médiévale, un héritage des confréries nordiques », voici :

 

 

-         Un portail intéressant intitulé « cyberwolf  - LE COIN DES LOUPS-GAROU» ? qui relate des sites sur le sujet en Français et en Anglais : http://www.vampiredarknews.com/garous/cyberwolf.html

 

Toujours sur le même thème, encore d’actualité ! :

 

-         Un livre de Denis Duclos, « Le complexe du loup-garou, la fascination de la violence dans la culture américaine »

Ce sociologue se propose de montrer qu'il faut aller chercher l'origine de la fascination pour la violence aux Etats-Unis dans les grands mythes de chasseurs des sociétés primitives.

 

Selon Duclos - et c'est toute l'originalité de sa thèse - cette conception ne vient pas des Etats-Unis, de leur puritanisme ou leurs conceptions religieuses fortes et concomitantes. Elle remonte aux origines du monde anglo-saxon, dans les anciennes légendes celtes, germaniques et scandinaves. Avant que les Vikings apparaissent, l'univers nordique se caractérisait par les symétries nature/culture (violence/civilisation), qui présentent des traits analogues à ceux que l'on trouve actuellement aux USA.

Voir suite de l'article à l'adresse : http://rernould.club.fr/IMAGINAIRE/DuclLG.html

 

Vous pouvez également consulter les autres articles du dossier  "Les êtres fantastiques et êtres merveilleux dans la culture traditionnelle"

                Intro : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-464059.html

 

                Chap. 1 : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-477529.html

                Chap. 2 :http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-505922.html 

 

                Chap. 3 : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-677351.html

 

 

                Voir aussi :

                http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-324024.html

                http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-323988.html

            http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-309810.html

Chapitre 3

du dossier "Les êtres fantastiques et êtres merveilleux dans la culture traditionnelle"

 

D’autres créatures surnaturelles d’une espèce incertaine, bien plus étranges que les revenants, avaient trouvé refuge dans des lieux inaccessibles, à l’écart des humains. Ces derniers les enviaient. Les fées n’avaient point, au premier abord, les exigences macabres des revenants. Il fallait toutefois se garder de leur désir trop fugace. Les hommes oubliaient que ces êtres n’appartenaient pas au monde sensible. Rien ne pouvait, en effet les retenir longtemps parmi les humains. Ailleurs, dans des lieux retirés, impénétrables, elles menaient des activités suspectes. Ne disait-on pas compagnes du diable ?

 

Tout au long des récits, les fées avaient pour refuge les grottes, les dolmens. Certaines avaient l’habitude de fréquenter les chemins, les bois, les ruisseaux. D’autres encore, habitaient dans les combes. Beaucoup craignaient les fées, en avaient peur, et, pour ne pas prendre de risques, évitaient certains endroits.

La mémoire populaire, si étonnamment allusive, que nous évoquions à propos de la place occupée par les loups-garous et les revenants, semble alors se perdre dans la nuit des temps. Les pays, difficiles d’accès, seraient à leur manière, des lieux protégés conservant les traces et les cultes des premiers pasteurs de la protohistoire. Selon cette hypothèse, le terme générique de « fées » recouvrirait l’existence de peuplades de l’Age de Bronze ou du Fer, voire, plus ancien encore, du Néolithique.

D’origine et de nature incertaines, proches des humains cependant, les fées étonnent, surprennent, attirent la curiosité. En bien des points, leurs faits et gestes miment l’activité des hommes, se modèlent sur leur propre organisation sociale pour l’amplifier, lui donner une nouvelle résonance.

Les fées enjambent ainsi les bornes du réel pour atteindre l’espace du fabuleux, de la démesure. Leurs comportements inattendus, leurs désirs imprévisibles, leurs aptitudes immatérielles les renvoient dans le monde des esprits, des génies, des êtres surnaturels. Elles rejoignent alors le monde de la nature, de l’inculte, du sauvage. Aussi la mémoire de nos conteurs oscille-t-elle fréquemment entre le réel et le mode fantastique.

 

Les fées, magiciennes du gigantesque

Les récits, de plus de cent ans d’âge, s’enchaîne à d’autres histoires qui racontent les exploits et les prodiges des fées. Nous ne trouvons aucun doute à l’égard de ces êtres inexplicables. Le monde fantastique s’insère dans son existence. Une ou deux nuits suffisaient aux fées pour construire églises, ponts, châteaux à des hauteurs inaccessibles, sans que personnes ne fût en mesure de les arrêter. Seul l’angélus ou le chant du coq interrompait leur ouvrage. Ainsi dans le Poitou, sur un rocher qui domine la fontaine de Soif, la fée Mélusine n’a-t-elle pas bâti le premier château de la famille des Lusignan, construction hardie qui se prolonge vers le ciel ?

Les fées marquent leur emprise sur le territoire, mais, à l’image de leur condition de créatures entre-deux mondes, elles ne parviennent jamais à compléter leur ouvrage. C’est le sort de Mélusine, la fée-serpent, la fée-dragon qui construisit mains châteaux et églises au clair de lune, mais qui s’enfuyait à travers les airs dès le lever du jour, emportant avec elle pierres et sables nécessaires à de nouvelles constructions. Ange déchu, âme pécheresse, Mélusine est condamnée, selon la tradition médiévale chrétienne, à l’inachevé. C’est en vain que les humains s’efforceront de la relayer : les pierres qu’ils ajoutent aux édifices construits par les fées se dérobent inéluctablement car les œuvres de ces créatures fantastiques sont signées et nul ne peut y toucher.

Avec témérité, celles-ci assaillent les territoires de l’impossible, du gigantesque, complétant et prolongeant le travail surhumain de « Gargantua », le fondateur du relief.

Les fées partagent avec Gargantua la propriété des pierres gigantesques, des monuments naturels et singuliers. Souvent, elles viennent prendre possession de ces lieux, déjà aménagés par le géant.

Les fées accomplissaient leur tâche en un temps record alors que les femmes, qui tissaient le soir dans les fermes, avaient besoin de toute une saison.

Dans les évocations pudiques de l’âpreté des jours, le rythme du temps, la répétition des gestes et la division sexuelle des tâches ont gommé tout accès au merveilleux. L’opposition est alors forte entre récits de vie et récits légendaires qui accordent aux fées un statut fabuleux et délimitent un monde hors d’atteinte, nettement séparé de celui des hommes. Au point que l’on peut se demander si ces êtres surhumains ne tenaient pas une place toute proche du sacré dans l’imaginaire collectif. Des traces sans doute subsistent, mais la christianisation viendra opérer un simple déplacement des rôles. Les fils tissés par les fées portent, après leur disparition, le nom de fils de la Vierge. Ainsi s’achève la légende des fées filandières.

Fileuses, bâtisseuses, parfois c’est sous cet aspect que se manifestent les fées, bien qu’aucun mémorat ne nous soit parvenu sur l’origine de ces êtres. Pourtant la tradition savante les rapproche des « fata » et des Parques, des divinités gréco-latines du Destin, qu’au VIIe siècle, l’archevêque Isidore de Séville décrivait comme les métaphores du temps qui s’écoule. Mais souvent, les fées des différents pays n’empruntaient pas à la tradition savante ; à leur manière, elles répondent davantage aux exigences de la vie quotidienne.

A l’abri, dans leurs demeures hautes perchées, sur des rochers que personne ne pouvait atteindre, les fées travaillaient à parfaire leur ouvrage, ouvrage qu’il fallait également entretenir.

Les fées savaient faire usage de l’eau si précieuse. Fées lavandières, elles apparaissent, une fois encore, comme le miroir inversé des femmes qui effectuaient plusieurs fois par an la tâche harassante de la lessive. Servantes et fermières répétaient ce travail tous les deux mois, dans les plus grandes exploitations surtout. Et chez les plus pauvres paysans qui disposaient d’un trousseau très réduit – deux draps faisaient le nécessaire – la lessive se faisait toute les semaines. Les fées, elles, accomplissaient cette tâche sans peine. D’ailleurs aucune mention n’est faite de leurs instruments : ni battoir, ni planche, ni massette. L’élément merveilleux porte avant tout sur la blancheur exemplaire des draps lavés par les fées.

L’étonnante activité des fées porte sur les traces qu’elles ont laissées dans les lieux où elles s’affairaient ou bien encore sur le caractère annuel de leurs activités.

En 1927, dans son esquisse du département de l’Aveyron, le géographe Emile Vigarié note qu’au roc de Suège, dans la vallée du Tarn, les fées faisaient une grande lessive une fois par an. L’on pouvait voir, il n’y a pas si longtemps encore, au-dessus de la grotte où elles logeaient, deux bancs en bois placés à une hauteur inaccessible et où, disait-on, elles suspendaient leur linge pour le faire sécher.

Ces êtres surprenants qui vivent en marge de l’existence terrienne savent donc reproduire les gestes, les actions des humains sans dévoiler jamais leur manière de faire.

Bâtir, tisser, filer et laver ne supposent pas des relations obligées avec les hommes. Mais qu’auraient-elles fait sans le regard, l’attention que ces derniers leur portaient ? Les fées, en vérité, ne pouvaient se concevoir, exister sans que se soit instaurée une relation de réciprocité car, si elles affirmaient périodiquement leur présence parmi les humains, elles étaient capables de répondre à leurs besoins les plus immédiats.

 

Savoir apprivoiser les fées

Longtemps image de prospérité, de richesse telles les Matres antiques ou Frau Holle, fée d’origine germanique, et Dame Abonde du Roman de la Rose, les fées procuraient des biens matériels en abondance. Aussi, chaque année, leur réservait-on des offrandes – nourriture et boissons – dans une pièce isolée de la maison qu’elles visitaient la nuit, la veille du Premier de l’An. Là, le couvert était dressé à leur intention. Cette coutume, attestée au XIIIe siècle dans toute l’Europe, avait fait l’objet de sévères admonestations de la part de l’Eglise. Guillaume d’Auvergne, évêque de Paris, parlait de sottises humaines, de folies de vieilles femmes et n’hésitait pas à taxer ces pratiques de crime d’idolâtrie. Les gens reconnaissaient aux fées un pouvoir sacré semblable à celui qu’ils accordaient aux saints et aux saintes de leur pays.

Outre cette prière rituelle, les « dames » pouvaient être sollicitées à tout moment, notamment pour tout ce qui touchait à la nourriture, car il y avait peu à manger. Aux champs, les hommes gardaient la faim au ventre, au printemps surtout, lorsque les récoltes de l’année précédente venaient à manquer. Les fées pouvaient être alors d’un grand secours ; on le savait, on les appelait. Elles étaient capables du meilleur, offrant des gâteaux que l’on avait coutume de manger les jours de fête.

Les fées s’avaient s’adapter aux désirs des habitants. Le don du gâteau et le linge qui l’accompagnait supposaient de leur part la connaissance des traditions culinaires locales. On avait, en effet l’habitude de protéger la nourriture, en la serrant dans un linge noué, tel le goûter de quatre heures, que les hommes consommaient chaque jour dans les champs.

Au-delà de la connaissance des usages sociaux traditionnels : l’art de bâtir, de tisser, de laver et de manger, les êtres fantastiques détenaient les secrets des plantes. La « salvia », plante aux pouvoirs magiques, dont les fées détenaient les secrets, était l’herbe sacrée des Anciens ; au Moyen Age, elle immunisait contre la peste.

Les fées capturées refusent de révéler leur savoir ; aussi va-t-on développer toutes sortes de stratégies pour les apprivoiser. La voie du mariage n’est-elle pas alors la plus appropriée pour connaître leurs secrets ?

 

Le mariage forcé

Dans la tradition médiévale, consignée notamment par Jehan d’Arras au XIIIe siècle, les fées acceptent d’échanger leur savoir sous réserve d’être prises pour femmes, épousées en grandes pompes par les princes du pays. Elles font jurer à leur mari de ne jamais s’enquérir de ce qu’elles deviennent le samedi, jour consacré à Marie, néfaste pour les fées.

Ce jour-là, Mélusine devenait serpent depuis le nombril jusqu’au bas du corps et son compagnon, Raimondi, ne devait pas lui rendre visite, pas plus qu’il ne devait la voir en couches. A ces conditions seulement, le chevalier connaîtrait bonheur et prospérité. Mais si, par imprudence, celui-ci ne tenait pas ses promesses, la fée disparaîtrait, laissant derrière elle le malheur dans la maisonnée.

Les récits consacrés aux amours d’un mortel et d’une femme surnaturelle étaient particulièrement vivaces au Moyen Age, dans l’Europe entière. Vers l’an 1000, le decretum de Burchard, évêque de Worms qui s’était penché sur les charmes des fées et sur la séduction qu’elles exerçaient sur les hommes de ce temps, s’adressait ainsi aux croyants :

« Tu as cru ce que certains ont coutume de croire, à savoir qu’il existe des créatures féminines, qu’on appelle femmes de la forêt et dont on prétend qu’elles sont des créatures de chair, qu’elles se montrent quand elles le veulent à leurs amants et prennent [dit-on] leur plaisir avec eux et toujours quand elles le veulent, se cachent et s’évanouissent ? Si tu as cru cela, dix jours de pénitence au pain et à l’eau. »

Le thème de l’union trompeuse, de la transgression de l’interdit, de la fugacité de ces créatures demeure ancré dans la tradition orale, tout au long des siècles jusqu’à nos jours dans certaine région comme les Causses, mais il n’apparaît souvent que morcelé, mêlé confusément à d’autres motifs.

 

Le changelin ou l’enfant échangé

Mais, derrière la fée nourricière et féconde, se dissimule l’autre figure féminine de la fée, l’être en rapport avec les intelligences séparées, l’être maléfique qui, pour renouveler son espèce, n’hésite pas à voler les enfants des autres. Subrepticement, la fée se diabolise et élabore de véritables stratégies pour arriver à ses fins.

Avec le changelin, la fée manifeste ouvertement sa capacité à faire le mal. Pour parvenir à ses fins, elle se livre à une double opération : elle capture secrètement l’enfant des humains et laisse, à la place, sa propre créature. Ainsi naît le changelin. La fée s’attaque de préférence à un nourrisson sans surveillance, pas encore baptisé, et donc encore vulnérable. Elle s’assure qu’aucun objet sacré, rosaire, croix, livre de prière, ne protège l’enfant. Alors, seulement, elle procède à l’échange. Mais comment reconnaître le changelin ?

A vrai dire, l’identifier n’est pas toujours chose facile. Tout enfant au corps déformé, au cou épais, à la tête énorme, un nain à l’appétit démesuré, noir, laid, ridé, velu, peut être suspecté. Cependant les adultes eux-mêmes ne sont pas à l’abri de tout soupçon, notamment ceux qui ne parlent pas, ne crient pas, ne bougent pas, ceux qui sont capables de danser quand personne ne les observe.

Rien ne nous laisse espérer une issue heureuse, comme dans les légendes d’Auvergne, du Dauphiné, d’Ariège et de nombreux pays d’Europe : l’enfant d’humains est restitué ou retrouvé après de nombreuses années. Le stratagème, bien connu des vieilles femmes, était simple : il fallait fouetter le rejeton des fées, près de la grotte où elles habitaient, ou bien ne pas le nourrir. La fée accourait alors, rapportait le nourrisson et reprenait le sien.

La nature des changelins les apparente indéniablement aux créatures de Satan. Hideux, difformes, ils ne cessent de téter et de manger mais refusent de grandir. Ne dit-on pas d’ailleurs qu’ils sont les propres fils du diable ? Martin Luther, dans ses Propos de table, raconte que le diable entraînait les filles dans l’eau, qu’il les engrossait, les gardait avec lui jusqu’à ce qu’elles accouchent et mettait ensuite leur enfant dans le berceau d’un autre. Comment ne pas songer ici au film de Roman Polanski, Rosemary’s baby, et à cet enfant du démon que la jeune accouchée trouve déposé dans le berceau !

Fées, diables et changelins appartiendraient alors à une véritable trilogie démoniaque. Ces êtres se mêleraient à la vie des humains pour se réunir bruyamment en assemblée dans les lieux secrets. Les fées seraient compagnes du diable. Le bruit sourd, obsédant, répétitif des fées qui vont au sabbat est relevé en Wallonie par le folkloriste Albert Doppagne. L’auteur évoque ces sorcières qui, tel un bourdonnement d’insectes, « zûnent ». Bruyantes et aériennes comme le diable, les fées participent aux mêmes festins et dansent toute la nuit avec le diable…

Sur terre, les fées ont laissé des traces de leurs anciennes activités et de liens affectifs avec les humains, rapports merveilleux, image de désir, de prospérité, mais aussi rapports malheureux, inassouvis qui, bien des fois, les ont contraintes à s’enfuir dans l’autre monde.

 

Les déesses déchues

Les hommes contemporains parlent toujours des fées, mais, pour éclairer leur existence, font appel à un passé moins lointain que celui de la protohistoire. Les dolmens des fées deviennent alors la tombe des envahisseurs, « la Tombe des Anglais », en souvenir, pense t-on, de la Guerre de Cent Ans. Ces lieux demeurent pourtant attaché à des grottes et autres refuges préhistoriques, ou à des sépultures mégalithiques bâties plus de deux mille ans avant l’ère chrétienne.

La place que les fées tenaient dans la communauté villageoise, leur popularité, la crainte qu’elles inspiraient posent la question de leur origine. Indéniablement, elles apparaissent comme les symboles de croyances païennes très anciennes, menacées par les conquêtes de l’évangélisation, aux premiers siècles de notre ère. Les racines du paganisme étaient profondes.

Les nombreux ermitages et églises restent les signes tangibles de cette volonté hégémonique de répandre la nouvelle religion. Ardents défenseurs de la foi, les ermites choisirent leurs refuses dans la solitude des gorges et des vallons, jusqu’alors repaires d’êtres fantastiques. Leur mode de vie exemplaire, marqué par l’ascétisme et la pauvreté, contribua à diffuser la parole du Christ dans les villages les plus reculés.

Cette imprégnation n’a pu se faire sans heurts, sans luttes d’influence, mais la mémoire collective, oubliant les péripéties de ces siècles obscurs, ne retient aujourd’hui que les aspects triomphants de la conquête chrétienne. Et d’évoquer alors des lieux précis, des sites connus où les fées auraient brutalement perdu leur rôle de génie domestique.

Croyances païennes et religion du Christ ne semblent s’autoriser aucune alliance. Les ermites deviennent les maîtres du territoire, les modèles, les confidents auxquels les âmes en peine devront désormais se tourner. Mais les fées, bien que reléguées par les religieux à leurs artifices éphémères, demeurent toujours ancrées à ces lieux. La cellule des ermites n’est-elle pas encore appelée « la glèisa de las fadarèlas »  (l’église des fadarelles, dans le Larzac) ?

Malgré les interdits jetés sur les croyances et les rites païens (Conciles d’Arles et de Tours des VIe et VIIe siècles, Capitulaire de Charlemagne Admonatio Generalis, en l’an 789) et les nombreuses admonestations cléricales plus tardives, la tradition populaire a su dépasser les avertissements et faire entrer dans la nouvelle enceinte du sacré ces vestiges les plus anciens.

Génies des lieux, les fées prennent des formes et des figures de plus en plus distinctes. Et, fortifiées par la tradition savante médiévale, le cycle de Mélusine notamment, elles deviennent difficiles à cerner tant elles sont polymorphes. Aussi, bien que capables de côtoyer les humains, elles sont néanmoins condamnées à rejoindre les revenants, les âmes errantes, les figures de la mort.

Devenues, sous l’influence de l’Eglise, « fades », femmes impures, non baptisées, elles prennent alors les traits diaboliques de sorcières, possédées du diable qui volent les enfants et s’entendent aux enchantements.

 

Sources :

  1. A. Gennep, Le folklore des Hautes-Alpes, Paris, 1948  

  2. N. Belmont, Mythes et croyances dans l’ancienne France, Paris, 1973

  3. B. Bardy, Légendes du Gévaudan, Mende, 1979

  4. L. Harf-Lancner, Les Fées du Moyen Age – Morgane et Mélusine. La naissance des fées, Paris, 1984

  5. Ch. Joinsten, « Les êtres fantastiques dans le folklore de l’Ariège », 1962

  6. P. Saintyves, Les contes de Perrault et les récits parallèles, Paris, 1923

  7. A. Maury, Croyances et légendes du Moyen Age, Paris, 1896

  8. P. Sébillot, Le folklore de France, t. I, Paris, 1967

  9. A. Doppagne, Le Diable dans nos campagnes, Paris, Gembloux, 1978

Voir en complément les articles suivants :

Intro : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-464059.html

Chap. 1 : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-477529.html

Chap. 2 :http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-505922.html 

Voir aussi :

http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-324024.html

http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-323988.html

http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-309810.html

Chapitre 2

du dossier "Les êtres fantastiques et êtres merveilleux dans la culture traditionnelle"

 

Dans une géographie de rocs, d’abîme et de bois apparaissent et se métamorphose des figures monstrueuses qui menacent l’intégrité physique, corporelle du genre humain. Les peurs reposent sur un monde sensible, bâti sous forme de récits vécus, de légendes amplifiées par la transmission orale.

 

 

 

Par-delà la terre, aux frontières du réel, s’animent des êtres différents, beaucoup plus insaisissables que les loups ou loups-garous, des êtres sans forme achevée et dont les hommes s’efforcent de comprendre les manifestations. Il est nécessaire d’y répondre selon des rites appropriés car les appels de ces êtres surnaturels qui planent, menaçants, émanent souvent des agissements des morts.

 

 

 

Bruits étranges… Phénomènes insolites…

 

 

 

Dans l’ombre règnent l’inexplicable, les sensations étranges et « périls subjectifs ». Et l’ombre, qui poursuit l’homme vivant, ressemble déjà aux premiers fantômes qui apparaissent la nuit. Sa silhouette menue, fugitive et évanescente, préfigure l’apparence de la mort. L’ombre est un double familier du vivant, accrochée à ses pas, ses mouvements et ce, jusqu’à la mort.

Tout autour, la profonde tristesse des villages durant les hivers longs et rigoureux accentuait le sentiment de peur et d’insécurité des gens du pays. Les quelques bougies ou lampes à pétrole qui éclairaient la pièce commune nourrissaient l’inquiétude pendant les veillées ou l’évocation des phénomènes insolites frappait l’imagination. Cet univers de la peur se peuplait de trêves, fantômes et revenants dont personne ne mettait l’existence en cause.

Mais attention, les farces étaient pratique courante entre domestiques, valets de ferme et servantes, le soir, après les rudes journées de travail. Le jeu de la mort ou plutôt du mort qui revient à minuit avec se ustensiles – chaînes, bougies, draps de lits- constituait le passe-temps favori d’une jeunesse turbulente, joyeuse. Le rire, la farce, le jeu étaient le fait des hommes les plus délurés, les plus aguerris qui profitaient de la crédulité des autres « pour faire des coups ».

Cependant, bien loin de dédramatiser la peur des morts, ces divertissements, au contraire, la ravivaient auprès des plus faibles : les morts, disait-on, côtoyaient les vivants. Insatisfaits de leur sort, ils revenaient sur terre sous la forme de fantômes, de revenants…

 

 

 

Les apparitions des morts

 

 

 

Les bruits nocturnes, inexplicables – coups sourds, soupirs étouffés, meubles traîné – émanaient des âmes des morts. Celles-ci se manifestaient durant certaines périodes de la nuit, surtout entre dix heures du soir et deux heures du matin. La communauté des vivants devait s’en protéger : l’eau bénite, les cierges de la chandeleur, les branches de buis bénies le jour des Rameaux mettaient la maison à l’abri des esprits. Mais leurs lieux de prédilection ne se limitaient  pas aux espaces habités. Ils peuplaient les maisons isolées, abandonnées, erraient par les chemins, par les champs, rôdait près des cimetières et pouvaient apparaître au voyageur égaré. La terre leur appartenait la nuit.

Dans les bois aux alentours des villages, on les entendait parler. Aussi ne passait-on devant le bois qu’en courant. Personne, du reste, n’osait approcher ce lieu peuplé de « trèves », formes blanches revêtues d’un linceul qui poursuivaient les vivants.

Les revenants venaient aussi à la rencontre des humains, et pour cela, prenaient des apparences familières, trompeuses. « Un chien noir qui passait devant vous ou une chèvre qui apparaissait sur le même rocher, on ne pouvait la faire partir de là. »

Le chien noir, le chat noir, la chèvre sont des bêtes maléfiques souvent considérées comme des âmes ou des esprits incarnés. Ne dit-on pas, en effet, que les âmes, quittant le corps des humains après la mort, recherchent un autre corps pour se réincarner. Elles prennent la forme d’un animal ou d’un être humain, comme le croyait le peuple cathare et notamment les paysans ariégeois de Montaillou, au début du XIXe siècle. Cette conception populaire de la mort – décès physique, errance puis possibilité de réincarnation de l’âme – à perduré jusqu’au début du XXe siècle encore, en Languedoc, en Catalogne et, semble-t-il aussi, sur les Causses.

L’ethnologue Daniel Fabre, reprenant les travaux de l’écrivain René Nelli, rappelle que dans le Carcassonnais, lorsque les enfants martyrisaient les animaux, on prononçait cette formule menaçante : « Laissa lo tranquil,  sabes pas dins quala béstia finiràs [laisse-le tranquille, tu ne sais pas dans quel animal tu finiras]. » La croyance durable en la réincarnation de l’âme correspondrait, selon Emmanuel Le Roy Ladurie,  éminent historien dont je conseille la lecture de ses livres, « aux restes régionaux d’un très anciens substrat mental qui s’est plus ou moins amalgamé avec certains éléments du christianisme sans pour autant se confondre avec celui-ci. »

A l’heure de la mort, commence donc le grand voyage, l’errance des âmes. Elles courent, circulent.

La famille s’interroge : si la défunte s’est manifestée sous forme d’un signe incandescent c’est dans une intention précise. N’aurait-on pas observé les dernières volontés de la morte ? Le rituel des funérailles aurait-il été mal suivi ?

Les vivants doivent rapidement élucider le mystère, sinon ils connaîtront des agressions plus directes dans leur foyer : vaisselle qui danse dans le dressoir, son d’une cloche derrière la plaque de cheminée, bruits de chaudrons ou craquements d’armoires. Tous ces signes, des plus insignifiants aux plus menaçants, indiquent la présence des trépassés.

Les morts vivent de préférence la nuit et connaissent une existence laborieuse, troublante. Ils s’activent aux métiers à tisser, piquent à la machine à coudre, mais ne finissent jamais leur ouvrage. Accablés de besognes, ils ont froid et viennent se réchauffer près de la cheminée, leur endroit favori après la cave et le grenier. Aussi, de cette manière, ils se réinsèrent dans la communauté des vivants.

L’existence des morts ne serait-elle que le prolongement de la société humaine avec ses gestes, ses attitudes quotidiennes ? Les peuples de la préhistoire ne s’y étaient point trompés, considérant leurs morts à l’image des vivants. La variété et la richesse des mobiliers funéraires – perles, pendeloques, coquillages – facilitaient leur séjour dans un au-delà pensé comme identique au monde d’ici-bas. Les morts côtoient les humains : ils ont des sentiments, des émotions, des passions.

Formeraient-ils donc un nouvel âge, un « quatrième âge » qui vivrait en toute intimité avec les vivants ? Et tous ces morts qui se manifestent ne viennent-ils pas réclamer les objets nécessaires à leur existence, objet que les hommes d’aujourd’hui ont oublié de déposer dans leurs tombes ?

 

 

 

 

 

L’agression des morts

 

 

 

Face à ces croyances, l’Eglise dès le Haut Moyen Age, tend à évacuer les revenants, sans toutefois les exclure totalement. A sa façon, elle les faits siens et les incorpore dans la théologie chrétienne. Les âmes, au lieu de déambuler dans l’air, comme le pense la tradition populaire, vont dans des directions précises : le Paradis, l’Enfer ou le Purgatoire.

Pour l’église, les suffrages des vivants sont utiles aux morts. D’ailleurs, aumônes, prières et messes apaisent leurs tourments, procurent la vie éternelle. Les bonnes œuvres  sont utiles à ceux qui les reçoivent et à ceux qui les donnent.

Abandonner les morts, ce serait en effet mettre en péril les biens, les bêtes, la maison. Les forces de l’au-delà ne se vengent-elles pas de l’ingratitude des familles ? Leur colère est terrible, elle engendre la peur, sème l’effroi. Les morts peuvent, dans ce cas, agresser physiquement les vivants. Ils griffent, ils mordent, giflent le visage, provoquent des convulsions chez les enfants, tandis que les animaux dépérissent, meurent parfois.

Les vivants sont responsables du destin des défunts dont l’âme, privée de prières et de messes, ne peut prétendre au repos. Affamée de justice, elle réclame aussi le pain, le pain sacré de la vie éternelle. Au début du XXe siècle, la famille du trépassé offrait à tous les visiteurs du pain bénit ; en échange, ceux-ci récitaient cinq Pater et cinq Ave.

Cependant les morts n’étaient pas d’éternels mécontents car il suffisait de connaître leurs désirs pour calmer leurs tourments. Pour cela, on plaçait une corbeille pleine de cendres au grenier, à la cave ou dans l’armoire, aux endroits où ils se manifestaient le plus. Souvent, le lendemain, on trouvait cinq, six ou huit traces de doigts dans les cendres : c’était autant de messes à dire pour dissiper tout phénomène surnaturel.

 

 

 

Apaiser les morts

 

 

 

Comprendre le message des morts n’allait pas toujours de soi. Parfois les vivants ne parvenaient pas à connaître les réponses que les défunts exigeaient. Les morts apparaissaient alors pourvus d’une consistance charnelle, ils parlaient, présentaient une requête, réclamaient justice.

La relation avec l’au-delà pouvait être médiatisée par un émissaire occasionnel que les morts chargeaient eux-mêmes d’une mission précise. Et, dans les pays où la méfiance est si grande à l’égard de l’étranger, c’est une personne venue de loin, sans aucune attache avec la communauté, un militaire, qui va servir d’intermédiaire entre le monde surnaturel et les hommes. Il contribuera à rétablir les rapports de bon voisinage entre les deux mondes.

Celui qui ose affronter les morts est récompensé en devenant un héros, car il a réussi à éloigner les fantômes.

Dans le Languedoc, on appelait « armiers », « armassièrs » ou « messager des âmes », « un homme qui parlait aux trèves ». Personnage de grande réputation, « l’armier » se tenait en contact permanent avec les morts et savait les apaiser. Le clergé local ne condamnait pas cet étrange dialogue avec l’au-delà, quoiqu’il s’en accommodât avec beaucoup de réticences. Le rituel suivi par « l’armier » tendait à ne jamais rendre brutal la séparation des vivants et des morts. Chacun prenait soin de ses défunts en priant pour leur âme en attente de leur destinée. Tout manquement au protocole funéraire familial pouvait, en effet, provoquer les manifestations hostiles des morts.

Le souvenir social des défunts se prolongeait longtemps après le décès.

La mort exigeait un code de comportements rigoureux et la continuité de l’existence ne coïncidait jamais avec l’oubli. Une chaîne solide unissait les vivants et les morts que rien ne pouvait altérer. Ainsi, quand on héritait d’une ferme, il était d’usage de respecter les vœux des défunts et de faire dire un certain nombre de messes, la prière se transmettant avec la propriété.

A travers ces pratiques, ces rites religieux et populaires s’instauraient un dialogue, un échange entre les vivants et les morts. Et, bien que nourrit de tensions, de revendications, de colères, de frayeurs, ce dialogue tendait à l’épuisement. C’était la mort, leur propre mort que les masses populaires tendaient ainsi de dédramatiser. La peur ou l’angoisse que celle-ci engendrait, devenait alors familière et, peu à peu, le quotidien finissait par l’enrober.

 

 

 

Sources :

 

 

 

 

  1. E. Morin, L’homme et la mort dans l’Histoire, 1951

     

  2. M.-L. Tenèze, L’Aubrac, T. V : Ethnologie contemporaine

     

  3. A. Le Braz, La Légende de la mort chez les Bretons armoricains, t. II, 1902

     

  4. E. Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan, 1976

     

  5. A. Varagnac, Civilisation traditionnelle et genre de vie, 1949

     

  6. J. Le Goff, La naissance du Purgatoire, 1982

     

  7. D. Favre et J. Lacroix, La Vie quotidienne des paysans du Languedoc du XIXe siècle, 1973

     

  8. V. Propp, Les racines historiques du conte merveilleux, 1983

     

  9. A. Durand-Tullou, Un milieu de civilisation traditionnelle : le Causse de Blandas (Gard), 1959
  10. J.P. Pinies, la trilogie sorcellaire languedocienne : le breish, l’endevinaire, l’armier, 1983

Cet article est le chapitre 2 du dossier "Les êtres fantastiques dans la culture traditionnelle"

Dans ce dossier voir l'Intro : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-464059.html

Dans ce dossier voir le chapitre 1 "Loups, brigands et hommes sauvages" : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-477529.html

 

Voir également en complément l'article intitulé "la peur la nuit" : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-215188.html

Chapitre 1

du dossier "Les êtres fantastiques et êtres merveilleux dans la culture traditionnelle"

 

Dans les fermes, dans les hameaux isolés, on avait peur de la nuit. La nature était peuplée d’êtres redoutables, insaisissables, qui vivaient parmi les rochers, les bois et les ravins.

L’ombre et la brume savaient dissimuler des créatures mauvaises, capables de se manifester au détour d’un chemin, de s’introduire dans les villages, dans les maisons si l’on ne prenait garde.

Les craintes étaient ressenties par la communauté toute entière. Loups et monstres dévorants n’avaient-ils pas les ténèbres pour complice ? Le soir, à la veillée, on racontait les méfaits de ces créatures sauvages. Il fallait mettre en garde les enfants, préserver l’avenir de la famille, du foyer…

 

 

 

Le loup, une bête qui sait se masquer…

 

 

 

Les pays portent la marque des loups : les toponymes sont des révélateurs avec pour exemple le Pas du Loup qui désigne les fossés pièges tendus jadis à ces carnassiers sur les corniches les plus étroites - autre exemple : Louviers (voir article : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-484350.html). Les fermes du Moyen Age, aux dires des anciens, auraient été murées par les Templiers afin de se protéger de ces redoutables animaux.

Les attaques de ceux-ci étaient à la belle saison, au moment où les troupeaux couchaient dehors et l’on prenait garde alors de ne pas trop s’éloigner de la ferme. Cependant si les loups sortaient de préférence la nuit, leur présence pendant le jour inspirait également une grande frayeur.

La peur des loups occupait une place de choix dans les préoccupations quotidiennes.

 

 

 

Se protéger du loup

 

 

 

Les mâtins, ces gros chiens munis de colliers de fer avec des pointes, veillaient à la sécurité des bêtes à laine. Véritables anges gardiens des troupeaux, ils étaient très recherchés : un mâle coûtait une journée de batteuse et, seuls, les plus gros fermiers en possédaient. Les autres se défendaient comme ils le pouvaient, avec des bâtons, avec des fusils pistons mais, bien souvent, cela ne suffisait pas à chasser la bête. Les autorités locales et municipales organisaient des battues, avec primes à  l’appui, qui parvenaient à réduire le nombre de loups.

L’empoisonnement par la noix vomique se révéla en réalité beaucoup plus efficace que les chasses organisées et les loups disparurent dans la plupart des régions à la fin du XIXe siècle.

Tenaces, les loups l’étaient jusqu’alors. L’hiver surtout, ces bêtes s’enhardissaient autour des villages, jamais seules, toujours en bande.

Pour faire partir les loups, on tapait sur les sabots, on frottait deux lames de couteaux ; le bruit du fer les éloignait, disait-on, ces redoutables carnassiers. Mais en dépit de ces moyens de protection rudimentaires, l’apparition de ce terrible animal semait partout l’effroi.

« Il a vu le loup ! » Vision de peur qui a profondément marqué les mentalités et a imprégné le langage courant. Cette métaphore ancienne, il est vrai, que l’on retrouve dans les ouvrages de démonologie au XVIe siècle comme dans celui de Pierre Le Loyer. Dans son Traité des Spectres, l’auteur affirmait que le loup, voyant en premier la personne, lui répandait « je ne sais quelle infection de ses yeux qui pénètre jusques au gozier et l’enroue de sorte que la voix ne peut sortir que pantoisement de sa bouche comme si c’était la frayeur et crainte du loup qui eut causé cela ».

Le loup a toujours suscité une des peurs les plus existentielles : la peur de la dévoration. C’est dire combien celle-ci demeure pressante, obsédante. Mais les récits de personnes enlevées et mangées par les loups s’avèrent, en réalité exceptionnels.

 

 

 

L’homme et le loup : un étrange compagnonnage

 

 

 

La rencontre de la bête, au coin du bois touffu ou près d’un ravin, s’avérait chose fréquente la nuit, pour tout voyageur attardé - voir, en complément l'article "la peur la nuit" : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-215188.html. L’environnement paraissait alors plus sombre que la nature et, dans cette atmosphère inquiétante, se produisait l’évènement. Un homme, qui marchait sur le chemin pour rentrer chez lui, s’apercevaient soudain que les loups le suivaient. Peu rassuré, il poursuivait néanmoins sa route et parvenait à rejoindre, non sans danger, sa maison.

Les loups suivaient ou accompagnaient les hommes mais ne les attaquaient que très rarement en position debout. Aucun contact physique ne s’établissait ; au contraire, un étrange équilibre paraissait s’instaurer entre l’homme et l’animal. La bête sauvage se comportait comme un compagnon menaçant mais fidèle. Si des loups affamés parvenaient à trop se rapprocher des hommes, il fallait, disait-on, leur lancer du pain, simple moyen de les éloigner tout en calmant leur appétit.

Cette réalité donnée aux relations homme-loup, se trouve déjà attestée au XVIIIe siècle dans la littérature du pays rouergat. Claude Peyrot, évoquait dans son élégie, l’hiver, Jacques lou Menetrié, le musicien qui mit le loup en fuite au son du hautbois. Le poète qualifiait cette histoire de « véritable ».

Les récits font apparaître le loup comme un animal dont le comportement est proche de l’homme. La bête ne pénétrait pas dans les villages, comme si il saisissait les frontières séparant le monde sauvage du monde civilisé. Créature carnivore, dévoratrice de chair crue, elle absorbait pourtant de la nourriture cuite, du pain, de la fouace, aliments de partage, symboles de convivialité entre les humains. Une relation ambiguë, une connivence troublante paraissait s’établir entre l’animal et l’homme.  Avec elle, s’effaçait la menace visant l’intégrité corporelle, la crainte de la dévoration. La rencontre des loups, de simple récit de vie qu’elle était jusqu’alors, devenait maintenant légende. Le loup, capable de faire comme les humains, pouvait devenir un être domestiqué au service de l’homme, comprendre la parole et assurer, quand on le lui commandait, un rôle de protection des voyageurs égarés.

 

 

 

Les meneurs de loups

 

 

 

Les rapports mystérieux qui pouvaient exister entre les loups et certains hommes apparaissent nettement dans les récits à mi-chemin entre la légende et la réalité. Le meneur de loups est un homme connu, identifié, vivant dans la forêt, entouré de ses loups. Il paraît faire corps avec la nature. Pareils à des chiens de bergers, identifiés comme tels, les bêtes obéissent à sa volonté. Et en guise de récompense, le don du pain accentue, encore plus, leur caractère domestiqué.

La trame des récits sur les meneurs de loups est marquée assurément par des éléments fantastiques : la forêt, le feu, la scène de l’accompagnement, l’arrivée à la maison, l’attente des loups et leur départ enfin après le don du pain… Les récits mettent en scène des personnages qui paraissaient avoir exigé et agi dans un espace connu – un bois – et dans un temps donné –la nuit. Les histoires apparaissent alors comme véritables, transmises à l’auditoire comme telles. Elles gardent cependant tous les caractères de la légende et s’appuie sur la croyance aux meneurs de loups.

Au fil du temps, ces récits mythiques se fondent sur l’existence des meneurs de loups, personnages proches des sorciers. Selon un code de conduite rigoureux à observer, on ne leur refusait jamais l’hospitalité, sinon, la nuit suivante, le troupeau de la ferme était décimé par les loups qu’ils avaient apprivoisés. Pour éviter ce malheur, on donnait un peu d’argent au meneur de loups ainsi qu’une miche de pain à ses compagnons.

La peur des meneurs de loups est bel et bien fondée, leur conduite d’ailleurs ne pouvait que relever d’un pacte avec le diable. On retrouve cette croyance dans de nombreuses régions. Dans le Berry, les sorciers avaient la puissance de fasciner les loups, de s’en faire suivre et de participer en leur compagnie à des cérémonies magiques. En Bourbonnais, en Haute Bretagne aussi, les meneurs de loups pouvaient, à minuit, se transformer en loups-garous et conduire des meutes de loups à travers les bois. Dans les Causses, point de métamorphoses de meneurs de loups, et pourtant la croyance aux loups-garous y est encore particulièrement vivace. Pour preuve, la légende de « Jean Grin, dont on disait que c’était le diable ».

Jean Grin, mi-homme mi-bête, n’était en fait qu’un simple croquemitaine qu’on invoquait pour effrayer les enfants désobéissants. Pour cela, les parents se servaient de la Dame Rouge ou de Grippet, le petit diable, ces êtres invisibles qui prenaient les tout-petits quand ils n’étaient pas sages. On savait que Jean Grin, lui, était capable de tuer et de manger ses victimes. Et, dans le pays, il répandait la terreur. D’ailleurs, mieux valait ne pas en parler car raconter l’histoire de Jean Grin, c’était le faire venir ! D’un village à l’autre, l’image du loup-garou s’élaborait, bête et diable à la fois, yeux rouges, affreux, étincelants. Jean Grin s’attaquait aux êtres faibles, les enfants, et ne mangeait qu’une partie de leur corps, le foie, le siège de l’âme, disait-on. Ensuite, pareil aux loups-garous, il ensevelissait ses victimes.

Curieuse bête, en vérité : on voyait courir le loup-garou à travers les bois, faire des sauts, disparaître à une vitesse prodigieuse lorsque les paysans, armés de hallebardes et de bâtons, voulaient lui donner la chasse.

L’Histoire, elle, se démarque de la légende en nous apprenant que Jean Grin était un brigand, victime des rumeurs les plus folles, des bruits les moins fondés en ces temps de révolution marqués par le renversement des valeurs traditionnelles et le bouleversement des valeurs traditionnelles et le bouleversement de l’ordre établi. Misère, disettes et grands froids se succédaient en effet sans répit dans cette région pauvre et reculée du Massif central. Vieillards, enfants et indigents erraient à travers champs et bois en quête de nourriture, offrant ainsi à des loups affamés une proie facile. La multitude des bêtes aux abords des villages semait la peur, engendrait les fantasmes les plus archaîques, les archétypes les plus enfouis, celui du loup-garou, celui de Jean Grin. Valdou, notre brigand, a fait sien ce vieux fonds de croyance pour piller et violenter à sa guise. Par la peau de bête qu’il revêtait, par le surnom qu’il se donnait, les paysans du causse virent en lui une créature du démon, l’ogre du ravin de Malbouche, Jean Grin. On le croyait disparu à jamais dans le four d’Aleyrac et pourtant il revenait…

 

 

 

Sources :

 

 

 

  1. E .-A Martel, Les Causses majeurs, Millau, 1936

     

  2. L’Echo de la Dourbie, journal de l’arrondissement de Millau, 1869

     

  3. Revue Religieuse du diocèse de Rodez et de Mende, 1871

     

  4. P. Le loyer, livre des spectres ou apparitions et visions d’esprits, anges et démons se montrant sensiblement aux hommes, 1586

     

  5. M.L. Tenèze, L’Aubrac, t. V : Ethnologie contemporaine, 1975

     

  6. C. Seignolle, Le Folklore du Languedoc, 1977

     

  7. J.-C. Bouvier, « Elaboration légendaire des récit de peurs » in Croyances, récits et pratiques de tradition, Mélanges Charles Joisten, Monde Alpin et Rhodanien, n°1-4/1982

     

  8. N. Belmont, « croyances et légendes populaires en France. » Article « Fées » in Dictionnaire des Mythologies, t. I

     

  9. H. Affre, Dictionnaire des institutions, mœurs et coutume du Rouergue, 1903

     

  10. D. Bernard, L’homme et le loup, 1981

     

  11. J.-G. Frazer, Le Rameau d’Or, t. II, 1908

Cet article est le chapitre 1 du dossier "Les êtres fantastiques dans la culture traditionnelle"

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Voir également en complément l'article intitulé "la peur la nuit" : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-215188.html

 

Le diable, les fées, les personnages fantastiques effrayaient une population pauvre et démunie. Ces êtres insaisissables, multiformes, peuplaient la nature, se cachaient derrière les rochers, dans les bois. Ils inquiétaient, tourmentaient le voyageur égaré.

Divers conteurs dans le passé ont perpétué cette tradition orale. Certains ont fait référence, à travers leurs écrits, à cette culture traditionnelle. A la fin du XVIIIe siècle, le poète rouergat Claude Peyrot évoquait, dans sa longue élégie de L’Hiver, les êtres de peur, sorcières (voir l'article : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-397183.html), loups-garous (voir l'article : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-477529.html), revenants qui se manifestaient la nuit ou dans la brume et menaçaient les demeures paysannes.

Les veillées d’hiver, étaient le lieu essentiel de transmission des contes et légendes, tous comme les points de rencontre traditionnels : fontaine de la place publique, « goûter » de fin d’après-midi où les femmes alimentaient la chronique villageoise, bergeries, écuries où les hommes s’enquéraient du travail des voisins…

Plus près de nous, les rares livres qui circulaient, les almanachs leur fournissaient le calendrier annuel, la liste des foires et des fêtes, quelques conseils agronomiques mais aussi des récits en Français propres à divertir jeunes et anciens pendant les longues soirées d’hiver. Les manuels de catéchisme, les missels de paroisse, les images saintes fortifiaient leur éducation morale et religieuse, se substituant aux anciens livres de colportage comme Les Trois Chemins de l’éternité ou Le Miroir du Pêcheur 

 

 

 

 

En l'an 1643, une vilaine histoire secoue violemment les esprits chrétiens de la bonne ville de Louviers (voir l'article : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-484350.html). La jeune Magdelaine Bavent, religieuse au couvent des Hospitalières de Saint-louis et Sainte-Elisabeth est prise de convulsions, de manière régulière et répétée, et se trouve rapidement accusée de sorcellerie. Les autorités religieuses s'empare des évènements qui se retrouvent au centre des fantasmes et superstitions les plus vivaces.

 

Du point de vue de Magdelaine Bavent ...

Les faits sont ceux qu'elles a exprimés lors d'une version recueillie par Jacques Le Gentil pour la Duchesse d'Orléans. Ce dernier est tellement surpris par tout ce qu'il apprend autant que celles qui lui sont rapportées qu'il préfère avertir les futurs lecteurs, en ces termes : " les choses prodigieuses dont cette histoire est remplie me persuadent aisément que plusieurs douteront de sa fidélité (...) je te supplie que tu liras les abominations qui se trouvent dedans, tu loues Dieu de sa bonté et de sa patience à souffrir les iniquités des hommes, et détester les ruses et les artifices dont le diable se sert pour les attirer dans le précipice ". Il s'excuse également auprès de la duchesse qui y lira plusieurs choses étranges. Ces dernières, il les tient d'un homme de mérite et de probité.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, la jeune Magdelaine Bavent raconte les conditions dans lesquelles elle a grandi et qui l'ont forgée à être humble et soumise dès le plus jeune âge. Orpheline à neuf ans, elle vit à Rouen et est recueillie par son oncle où elle reste jusqu'à ses douze ans puis part en apprentissage chez une couturière. Pendant plusieurs années, elle ne connaît aucune structure familiale solide et formule le souhait de devenir religieuse. C'est donc à seize ans qu'elle entre au monastère de Louviers et commence, sans tarder, son noviciat. Mais la jeune fille n'est pas naïve. Elle se rend très vite compte que certaines pratiques sont tout à fait anormales dans un tel lieu : " David qui nous conduisait toutes, était un horrible prêtre et tout à fait indigne d'un état si saint et si divin."  Les religieuses sont non seulement spectatrices de faits abominabes, qui vont de la profanation d'objets de cultes aux rituels sexuels, mais elles sont forcées d'être les actrices de nombreux fantasmes du prêtre qui les soumet à des danses lascives et attouchements de toutes sortes, et les contraint à communier toutes nue. Puis Pierre David vient à mourir brutalement, au retour d'un voyage à paris. Ce qui s'annonce comme une délivrance pour la pauvre Magdelaine se révèle être, en réalité, l'enfer. Jusque-là, la jeune femme n'avait été qu'une victime relativement épargnée. Mais l'arrivée de Mathurin Picard au sein de la communauté change considérablement les données à son égard.

A peine installé, le prêtre Picard déclare sa flamme à Magdelaine et commence à l'approcher physiquement. La jeune femme n'a pas la force de lui résister. Mais elle a beau se protéger, elle est encore loin d'imaginer la perfidie qui caractérise l'homme d'église qui la pourchasse sans cesse, la soumet à ses charmes et la terrorise. " J'ignorais encore en ce temps-là la pratique infernale qui me va bientôt envelopper dans ses malheureuses chaînes, et dans son maudit esclavage"  avoue-telle. Et l'épreuve du mal est, en effet, bien concrête car Magdelaine tombe souvent malade et la gravité de son état de santé inquiète les soeurs qui l'entourent. C'est à cette époque que les rumeurs commencent à courir sur le compte du couvent. Les religieuses murmurent contre le prêtre qu'elles pensent être la cause des maux endurés par Magdelaine, ce que celle-ci ne dément pas lors de ses nombreux délires, pendant lesquels elle accuse directement Picard. L'évêque d'Evreux est informé de l'affaire et parvient à l'étouffer, bien décidé à ne pas laisser les évènements prendre les proportions de ceux d'une affaire similaire à Loudun.

 

Quand l'affaire éclate ...

Pendant dix années, les évènements semblent se calmer. Mais en 1643, ils sont soumis à de nouveaux rebondissements qui, cette fois, atteignent l'opinion publique. Le prêtre Picard vient de mourir et sa "sainte" réputation fait qu'on l'enterre dans le choeur de la chepelle du couvent. C'est cet acte qui vraisemblabement va choquer le reste de la communauté : les soeurs, qui commencent à s'exprimer sur le sujet, manifestent leur vif sésaccord. Elles n'acceptent pas que ce grand pêcheur puisse reposer en ces lieux et ne cachent pas leur crainte de rester sous son influence s'il reste là. Les religieuses ont vraiment peur et certaines d'entre elles deviennent véritablement hystériques, poussant de grands cris et se roulant par terre. Evidemment, on voit là des signes de possession due au fait que Mathurin Picard avait entraîné sept de ces femmes à l'exercice régulier et assidu su sabbat. Les religieuses l'affirment, en tout cas, à l'évêque d'Evreux qui est chargé de faire la lumière sur cette sombre affaire. La preuve est vite faite qu'il s'agit bien là de cas de possessions. L'officialité, tribunal religieux présidé par l'évèque d'Evreux, décide alors de déterrer le cadavre de picard et de le faire inhumer dans un autre endroit, puis condamne Magdelaine Bavent à l'enfermement à perpétuité dans les prisons de l'évêché. Mais l'affaire rebondit encore. la famille de Picard proteste contre le jugement rendu et "l'expulsion hors de son caveau d'un prêtre auquel, de son vivant, rien n'avait été reproché."  L'évêque et le parlement de Rouen décident d'ouvrir une enquête qui doit déterminer s'il s'agit réellement d'un cas de possession.

Une commission écclésiastique à laquelle est convié le propre médecin de la reine Anne d'Autriche, Pierre Yvelin, est chargée d'inspecter et d'examiner les sept religieuses concernées par les faits et conclut à l'absence de possession : " le Diable qui s'exprime par la bouche de jeunes filles avait un fort accent normand pour venir de l'enfer", commente Guy Bechtel. Mais il ne les accuse pas de supercherie et croit plus volontiers à un grave dérèglement psychique. Toujours est-il que les "possesionnistes", très nombreux, se déchaînent et les libelles fusent. IL existe encore aujourd'hui toute une variété de réactions sur le sujet, à l'image de celle contenue dans le Traité des marques de possédés et la preuve de la véritable possession des religieuses de Louviers, attribué à Simon Pierre, docteur en Médecine qui le conclut en ces termes : par toutes les choses que le médecins virent et observèrent avec soin et diligence de l'affaire et par les raisons qu'ils en donnèrent à messieurs les commissaires (...) ils donneront leur rapport certain et véritable, que ces religieuses étaient possédées des diables, que les actions qu'ils avaient vues et remarquées, tant dépendantes du corps que de l'esprit, étaient surnaturelles excédant leur capacité et leur portée, et comme telles se rencontrant avec mille abominations, blasphèmes, impiétés, mensonges et calomnies."  Tandis que le débat relatif à la possession se multiplie entre Paris et Rouen, à Louviers, la tension monte et les évènements prennent une tournure plus dramatique.

Thomas Boullé, vicaire de Mathurin Picard se voit, à son tour, accusé des mêmes méfaits et trainé devant la justice écclésiastique. Mais le pire qui lui est reproché est d'avoir mise enceinte Magdelaine Bavent, à plusieurs reprises, et d'avoir sacrifié ensuite les bébés pour en faire des poudres et des onguents. L'opinion publique est scandalisée. Par ailleurs, les autorités religieuses normandes ont la plus grande difficulté à imposer leur point de vue à Paris qui, depuis le diagnostic d'Yvelin, ne prend plus cette affaire tout à fait au sérieux. Le parlement de Rouen décide alors de se faire entendre et d'asseoir son pouvoir juridictionnel, coûte que coûte, en condamnant à mort le fameux Thomas Boullé. Ainsi le 21 août, après avoir été soumis à la question, le vicaire est exécuté, sans avoir avoué quoi que ce soitlié à des actes de sorcellerie. Il a juste reconnu quelques faits de luxure. Il brulé vif et les ossements de Mathurin Picard rejoignent son bûcher. Mais, à Paris, le conseil d'Etat va reprocher à Rouen la procédure, d'autant plus que, depuis 1625, il refuse de confirmer toute mise à mort pour sorcellerie, et il interdit au parlement de Rouen de poursuivre ses condamnations, dans ce domaine. Ainsi, la supérieure du couvent, soeur Françoise-de-la-Croix qui avait été accusée par ses religieuses de complicité, va profiter de cette accalmie dans la justice parisienne pour faire appel directement au Conseil privé du roi. En 1653, elle est jugée innocente par le tribunal diocésain de Paris et, en 1654, le Conseil privé du roi annule toutes les actions en cours.

" L'affaire de Louviers (...) acheva de retourner l'opinion publique cultivée contre les possessions diaboliques et les accusations de sorcellerie", explique Jean-michel Sallmann. Avec celle de Loudun, elle a "marqué tout à la fois l'apogée de la chasse aux sorcières en France au XVIIe siècle et l'amorce d'une réaction des élites intellectuelles contre les abus qu'elle entraînait. " Si le procès pour sorcellerie sont de moins en moins nombreux, les histoires de ce type ne cessent pas et se ressemblent toutes. "La volonté royale ne faiblit cependant jamais, parce qu'en France ces affaires de possession (...) ne cessaient d'essaimer, l'une étant à l'origine de l'autre, entraînant débats, contestations, batailles, troubles locaux, et cela pendant toute la première moitié du XVIIe siècle, provoquant en particulier les interrogations de la fraction dirigeante du pays que constituaient médecins et juristes", précise Guy Bechtel. Les historiens se sont beaucoup interrogés sur ces comportements qualifiés de diaboliques, constatant qu'ils concernaient toujours des religieux. pour les uns, il s'agit de troubles psychologiques issues de vocations souvent imposées par l'entourage, pour les autres, c'était une manière pour ces femmes de revendiquer un certain droit à la liberté, à une époque où les établissements étaient très surveillés par les autoriés diocésaines, où les religieuses étaient soumises à un enfermement catégorique et définitif. IL ne faut pas oublier non plus, que " la fréquence des phénomènes visionnaires et extatiques est une caractéristique de la vie monastique du XVIIe siècle, comme le rapelle Jean-Michel Sallmann. Toujours est-il qu'à louviers, la population a souhaité oublié les faits et a laissé détruire, sans regrets, le couvent dont l'emplacement est, aujourd'ui, occupé par la Mairie et la bibliothèque.

 

Une Vieille histoire ...

Louviers a déjà été le cadre d'une vieille affaire de possession, en 1591. C'est René le Tenneur qui l'évoque en ces termes :"   le 16 août vers minuit, on entendit de grands bruits dans une maison qui estoit vis-à-vis du portel de la grande Eglise...; on crut à des ennemis et l'alarme fut donnée "par toute la ville". Le capitaine Diacre et ses soldats virent passer par les fenêtres de ladite maison, tables, chaises, landiers et d'autres meubles, la femme Le Gay et la femme Deshaies apparurent à la fenêtre, criant à l'aide et "se voulans jetter du haut en bas disant que c'estoit un esprit qui les avoit  tourmentées et avoit tout renversé sens dessus dessous les meubles...". Toutes les autorités se déplacèrent. "

La  servante, Françoise Fontaine, âgée de 22 ans, fut interrogée. "Les procès-verbaux des interrogatoires de la jeune fille décrivent des scènes fantastiques " qui font dire qu'elle est possédée.

Dans son constat  du 31 août 1591, Loys Morel relate que, devant le corps convulsionné de Françoise il la frappa de  plusieurs coups de balai mais sans succès. Au cours des interrogatoires, Fraçoise dit qu'une nuit, réveillée en sursaut, " ...elle avoit apperçeu ung grant homme tout vestu de noir, ayant une grande barbe noire ..." il lui rappela qu'elle s'était donnée à lui (...) elle fournit les détails les plus scabreux sur cette copulation satanique, détails que les magistrats consignèrent gravement.

Le prévôt  relate encore qu'un jour "... Françoise prestoit l'oreille a quelqu'un qui parloit a elle derrière son doz, encores que nous n'entendions ni ne vissions personne, nous avons usé de ces mots : "Diable, par la puissance que j'ay comme juge estably par le Roy, ayant la justice de Dieu en la main pour punir les meschantz, je te fais commandement de laisser ce corps" ". Au cours d'und'un autre interrogatoire, les chandelles s'éteignirent inexplicablement ; pendant que le curé allait chercher des fambeaux, le prévôt, resté seul avec Françoise, se trouva saisi par les membres et immobilisé.

Le 2 septembre, on amena Françoise dans l'église et le curé Pellet voulut, après maintes conjurations la faire communier, " ... tout aussi tost il s'apparut comme une ombre noir hors l'Eglise, qui cassa un lozenge de vitres de la chapelle et souffla le cierge qui estoit sut l'Autel..."

" On dut renoncer à faire communier françoise et après de nouveaux exorcismes et des aspersions, elle fut reconduite en prison."  

 

Bibliographie :

Bechtel Guy - la Sorcière et l'occident - Plon, 1997.

Dubos Roger - les possédés de louviers, Histoire de Magdelaine Bavent - Charles Corlet, 1990.

Le Tenneur René - Magie, sorcellerie et fantastique en Normandie -  Editions Heimdal, 1991.

Salmann Jean-Michel - Les Sorcières fiancées de Satan - Découvertes Gallimard, 1987.

Après avoir étudié, en classe, le roman d'un auteur normand bien connu Une vie de Guy de Maupassant (1850, Seine Maritime -1893, Paris), les élèves d'une classe de seconde ont choisi, avec leur professeur de Lettres d'orienter leurs lectures dans une perspective particulière, la SORCELLERIE.

Ils se sont appuyés sur la lecture et l'étude d'une œuvre du XIXe siècle, L'Ensorcelée, écrite par un autre natif de notre région, peu connu des élèves, Jules Barbey d'Aurevilly (1808, Saint Sauveur-Le-Vicomte, petit bourg du département de la Manche - 1889, Paris).

Cinq groupes se sont constitués autour de cinq thèmes :

o     La Normandie dans le roman de Barbey d'Aurevilly, o     L'Histoire dans cette œuvre,

o     Le Fantastique,

o     Les personnages principaux,

o     La construction de l'œuvre et l'écriture de celle-ci.

Ces recherches ont fait l'objet d'exposés à la classe et de discussions étayées des lectures diverses de chacun.

Il a parfois été difficile de canaliser les réflexions ; le sujet était quelquefois trop sensible pour certains : de nos jours, quelques croyances, quelques pratiques de "sorcellerie" sont encore présentes dans certaines familles.

Afin de prolonger toutes ces recherches, débats et études de l'œuvre romanesque, une dissertation dont le sujet est emprunté à deux lettres de Barbey à son ami Trébutien, éditeur à Caen, a été réalisée par chaque élève.

Voici la copie d'une élève qui donnera un aperçu du travail et de la perception de la nature du fantastique au XIXe siècle.

Sujet :

Barbey d’Aurevilly qualifie son œuvre ainsi : "C’est un drame horrible, mais qui a, si je ne m'abuse, une incontestable grandeur. Le pinceau qui a peint ces têtes étranges et ces mœurs accentuées et à caractères, s'étale sur la toile en peignant, comme la Griffe du Lion sur le sol. Je n'ai rien fait d'aussi mâle de pensée et d'exécution. il n'y a pas là dedans une mignardise. C'est plus de la littérature d'homme que de femme, quoique la passion qui est toute la vie de la femme, l'amour, y bouillonne jusqu'au délire, et jusqu'à la mort volcanique de la pauvre créature humaine. Puis il y a là dedans, encore, l'audacieuse aventure d'un fantastique nouveau, sinistre et crânement surnaturel, - car on voit que l'auteur y croit sans petite bouche et sans fausse honte.

Que pensez-vous des propos de l’auteur ?

Ce n’est pas évident pour un auteur d’imaginer son œuvre avant son accomplissement. Pourtant, Barbey d’Aurevilly qui confirme l’idée qu’il avait eue précédemment et qualifie son œuvre en termes de "drame horrible ayant une incontestable grandeur, personnages et paysages peints magnifiquement ; littérature masculine, malgré son héroïne, où tout est important, fantastique nouveau." Non seulement le roman possède d’effroyables scènes, mais aussi une supériorité reconnue. De plus, les divers personnages et paysages dans lesquels ils opèrent, nous sont décrits admirablement. Mais, en dépit de l’importance de cette femme, le roman reste un genre masculin qui ne possède, de plus, aucune mignardise et où réside un fantastique certain ; nous verrons s’il est nouveau. Enfin, Barbey d’Aurevilly connaît son roman plus que quiconque ; pourtant, nous remarquerons qu’il n’évoque ni le style ni la composition de celui-ci.

Ce récit se base sur un fait dramatique. En effet, rien n’aurait eu lieu sans la présence de l’abbé de la Croix-Jugan. Personne, du moins on peut le croire, n’aurait été ensorcelé sans cet ancien frère Ranulphe. De plus, la présence de ces mystérieux bergers laisse parfois paraître de terribles choses. Nous avons d’une part, l’événement qui constituera le déroulement de cette histoire. En effet, le moment où le visage de cet abbé est sujet à d’horribles mutilations changera son existence. C’est une scène de souffrance dans laquelle aucun détail ne nous est épargné : " …saisissant avec ses ongles les ligatures de son visage, il les arrache d’une telle force qu’elles craquèrent, se rompirent, et durent ramener à leurs tronçons brisés des morceaux de chair vive… " (Chap. 3). D’autre part, l’instant où les bergers reflètent une scène à l’aide de leur miroir est également épouvantable. Ainsi, les bergers ont tout de même le pouvoir de "réveiller " certaines personnes sur divers faits. En effet, cet événement permettra au maître Thomas le Hardouey de voir la vérité en face : " Le Hardouey s’étrangle, et son corps eut des tremblements convulsifs, je crois qu’il vient de tressauter sur la broche quand ma femme l’a piquée de la pointe de son couteau… " (Chap 11). C’est pourquoi l’histoire sort de l’ordinaire et les personnages s’adaptent à cette originalité.

En effet, les différentes têtes de ce récit ne sont pas banales. Ils représentent tous un caractère, une qualité ou un défaut, bien particulier. D’une part, nous avons Jeanne et l’abbé de la Croix-Jugan qui sont les principaux personnages. Jeanne ne craint rien ni personne et l’ancien frère Ranulphe, lui, fait peur ou du moins, provoque la curiosité de la majeure partie du village. Ces personnages sont parfois comparés à d’autres personnes. Prenons l’exemple de Nônon Cocouan, laquelle est la commère de Blanchelande. Celle-ci a peur de tout, elle craint et croit toutes les légendes ; c’est l’exemple type de la superstition. C’est pourquoi, nous pourrions donc dire que Nônon Cocouan constitue un faire-valoir pour Jeanne. En effet, ces héros sont mis en valeur par le peuple ordinaire, énormément croyant. Quant à l’histoire, elle n’en demeure pas moins mystérieuse. Non seulement par son contexte et son originalité, mais aussi par sa finalité. Le fait qu’un abbé tente de se suicider, se fasse mutiler le visage, aimer par une femme, puis tuer ; cela demeure de toute évidence un fait étrange. En revanche, nous remarquons tout de même que ce récit se finit par une grande question. Nous nous demanderons si la mort des deux héros aura été provoquée par les bergers ou par un individu quelconque. Ou encore sur l’identité de l’abbé, si c’était le diable, du moins un représentant (envoyé) ou le dieu. Ce roman constitue donc une histoire à énigme. C’est pourquoi Barbey d’Aurevilly laisse planer le doute et nous fait part d’une de ses pensées : " …j’ai voulu me justifier ma croyance… je ne pus jamais réaliser mon projet. " Celui-ci fait tout de même un très bon conteur et nous décrit parfaitement les différents paysages et personnages.

En d’autres termes, Barbey a su nous faire imaginer les différents personnages qu’il a mis en scène ainsi que les lieux dans lesquels ils "jouent ", les mœurs y sont aussi évoquées. En effet, nous apprenons en grande partie la vie des principaux personnages car l’auteur nous dresse leurs portraits en détail. Notamment lors du suicide de l’abbé : " ses vêtements étaient d’un gris semblable au plumage de la chouette, couleur que les chouans avaient… " (Chap. 3). L’auteur effectue un retour en arrière pour évoquer la vie de celui-ci, si bien que l’on sait qu’il était l’aîné de la famille, donc destiné à devenir prêtre selon les coutumes de sa famille. Du fait que les mœurs dans cette région sont courantes et importantes, elles sont respectées. Tout comme l’église de Blanchelande qui avait pour habitude, le dimanche, d’être bondée par la foule ; surtout à Pâques. Cependant, les paysages choisis pour cette histoire sont tout spécialement adaptés. En effet, rien qu’au début de ce récit, ceux-ci nous plongent dans une atmosphère mystérieuse et fantastique. D’une part, il y a la lande de Lessay située sur la presqu’île du Cotentin qui nous est définie par une métaphore : " …le Cotentin, cette Tempé de France… " (Chap. 1), ce lieu est donc assimilé à une vallée grecque réputée pour la fraîcheur de ses ombrages. D’autre part, le cabaret nommé le "taureau Rouge " nous met effectivement dans l’ambiance du récit : " …ce cabaret isolé, qui semblait bâti par le diable devenu maçon pour l’accomplissement de quelque dessein funeste… " (Chap. 1). Tous ces éléments attachés au texte nous sont décrits avec une telle habileté, que l’imagination du lecteur se doit de fonctionner, parfois, sous le contrôle de l’auteur.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ces nombreux détails que l’auteur nous fait parvenir, sont tous importants à un moment ou à un autre du récit. Ceux-ci peuvent nous faire comprendre une situation ou encore, nous permettre, à nous ou à l’un des personnages, de reconnaître une personne ou nous donner la preuve de son identité. C’est le cas de l’enterrement de Jeanne où "la Clotte " (Clautilde Mauduit) se rend. Néanmoins, dans l’hypothèse où Barbey d’Aurevilly ne nous aurait pas prévenus du handicap de celle-ci, nous n’aurions pu comprendre la quantité de temps qu’elle mit à parvenir à l’église de Blanchelande. Ou encore, lors de la rencontre de Le Hardouey avec les bergers. Au cas où l’auteur ne nous aurait pas fait part de la collection d’épinglettes de Jeanne, la rencontre de celle-ci avec les bergers n’aurait pu être démontrée à Monsieur le Hardouey (ni à nous) : " …le Hardouey discerna très bien une épinglette d’or émaill酠" (Chap. 11). Tout a donc de l’importance.

En revanche une chose essentielle n’a pas été prise en compte pour déterminer le genre littéraire du roman. Effectivement, Barbey d’Aurevilly qualifie son œuvre, comme étant une littérature d’homme ; il émet tout de même l’importance de la femme dans le récit. Nous pouvons l’approuver lorsqu’il dit que la femme trône à l’intérieur du roman. C’est à dire que Jeanne est au centre du récit. En effet, son amour pour l’abbé lui fera tout faire. Elle ira jusqu’au vieux presbytère redouté, et fréquenté par les bergers tant craints, pour demander de l’aide. Le berger lui donnera un conseil pour gagner l’amour de l'abbé : " …Le misérable…a fini par me dire qu’il fallait porter une chemise sur ma poitrine, l’imbiber de ma sueur et de la faire porter à Jéhoël… " (Chap. 10). Rien n’y changea. Nous pouvons ainsi émettre la possibilité du suicide par amour, puisque, ne l’oublions pas, c’est une des morts qui est restée mystérieuse. Cependant, les avis seront partagés quant à la qualification du genre littéraire. Car, malgré la place de la femme, les hommes restent très importants aussi. L’abbé est l’être qui constitue le délire de Jeanne et Maître le Hardouey peut être le présumé coupable du meurtre de celui-ci ; sans oublier les bergers, parmi lesquels il n’y a que des hommes. De toute façon, Barbey définit son roman ainsi.

Pourtant, Barbey d’Aurevilly pense, de son récit, qu’il est doté d’un fantastique nouveau. Cette remarque constitue le seul point sur lequel nous pouvons discuter. En effet, ce fantastique sera repris par Alphonse Daudet. En revanche, ce genre littéraire, portant sur l’imagination, avait déjà été utilisé par un grand écrivain du XIXème siècle, un dénommé Balzac. Celui-ci avait, effectivement, adopté ce style de roman. Le fantastique reste tout au long du XIXème siècle. Comme dans l’Ensorcelée, les histoires de messes non achevées et de prêtres punis à réciter celles-ci tout au long de leur mort, furent plus qu’existantes. Nous pouvons donc dire que ce fantastique ci n’est pas entièrement nouveau. Cependant, évoquer sa nouveauté, n’est peut-être pas complètement inexact.

En effet, puisque chaque auteur possède son style d’écriture et sa façon de conter ses récits, nous pourrions parler de sa nouveauté dans son roman. Tout d’abord, il est le premier à adopter les retours en arrière. Il utilise ceux-ci afin de nous décrire le passé et les origines de ses différents personnages. Ce n’est donc pas une composition traditionnelle. Contrairement à certains romans, nous ignorons le narrateur. Le style de Barbey d’Aurevilly lui est tout aussi personnel. Le fait qu’il utilise du vocabulaire précieux ("foulard ponceau" voulant dire "foulard rouge vif"), des mots dont le lecteur peut comprendre ce qu’il veut dire ainsi que du vocabulaire réaliste, malgré le fantastique qui demeure dans ce récit ; tout cela constitue un style qui lui est propre. De plus, Barbey d’Aurevilly utilise, tout comme Maupassant, beaucoup de qualificatifs ; il existe une grande expansion nominale : " …dans ces paysages frais, riants et féconds, de soudaines interruptions de mélancolies, des airs soucieux, des aspects sévères. " (Chap. 1). Cela nous permet donc de mieux imaginer, pour ceux qui ne connaissent pas la région du Cotentin, les paysages. Pour en revenir au narrateur, bien qu’il soit inconnu, il ne cesse de nous rappeler sa présence ainsi que celui qui l’accompagne, Maître Tainnebourg. Enfin, nous dirons que quel que soit le genre littéraire qu’un auteur adopte, la nouveauté sera toujours présente grâce au style différent et à la manière de s’exprimer diverse que chaque écrivain possède.

Ainsi, nous avons pu constater l’horreur de certains passages ainsi que l’originalité des personnages et de leurs histoires. Ceux-ci nous sont contés et définis avec une grande habileté. Nous avons démontré l’importance de la femme malgré le genre littéraire de ce roman. Nous avons pu réévaluer la définition quant à la nouveauté du fantastique.

En définitive, nous avons la possibilité de dire que tous ces éléments constituent la grandeur de ce roman. En revanche, la forme littéraire que Barbey a omise d’évoquer est aussi importante. Du fait que chaque auteur possède son style et sa façon de s’exprimer, chaque forme et chaque genre littéraire deviennent nouveau. Cependant, nous pourrions analyser le fantastique dans son ensemble, car Barbey d’Aurevilly n’est qu’une étape, en citant Alphonse Daudet qui, avec certaines Lettres, surpassera le domaine du fantastique (d’ailleurs, Barbey en commente certaines, dont "le portefeuille de Bixiou " invoqué par Balzac).

Langue Française et Institutions :

CORPUS SORCIERE

- Dictionnaire Français-Latin Robert Estiennne, 1549

Sorcier, Fascinans, Veneficus

Sorcière, Saga, Venefica.

Une forte grande sorcière, Trivenefica.

Sorcellerie, Falcinatio, Veneficium

- Dictionarie of French and English compiled by Randle Cotgrave, 1611

Sorcier : m.A sorcerer, charmer, inchanter, wizard.

Sorciere : f.A sorceresse, inchantresse, charmeresse, hag, witch.

- Dictionnaire universel d'Antoine Furetière, 1690

Sorcier, ière (sous sorcellerie). Subst.m & fem. Magicien, Enchanteur qui a communication avec le Diable & qui fait plusieurs choses merveilleuses par son secours. On tient que les sorciers vont au Sabbat, qu'ils y sont transportez sur un balay, qu'ils y adorent le Diable, qu'ils ont une marque qui rend la partie insensible. Ceux qui ont écrit de Démonomanie, comme Delrio, Bodin, & C. en racontent mille merveilles, dont la plus part sont visiblement fabuleuses. On excommunie au prône les sorciers & sorcières, Devins & Devineresses. Les Anciens ont appelé sorciers, ceux qui prédisoient l'avenir par des forts Homériques, Virgilians, ou par autres divinations semblables. Ce mot vient de Sorciarius, qui se trouve dans les capitulaires. Ménage.

Sorcier, se dit proverbialement en ces phrases. Il est sorcier comme une vache, pour dire, il ne fait rien d'extraordinaire. On dit à ceux qui se vantent de faire une chose que plusieurs autres font, qu'il ne faut pas être grand sorcier pour cela. On dit aussi par injure à une laide qui est âgée, que c'est une vieille sorcière.

- Dictionnaire de l'Académie Française, 1694

Pas d'entrée : sorcier, ière, ce mot est sous SORT qui contient 22 sous-entrées telles que : consort, sorcellerie, sortilège, ensorceler, etc. car ils contiennent : SORT :

Sorcellerie } voy SORT

Sorcier } voy SORT

Sorcier, ère : Subst, celuy qui, selon l'opinion commune, a un pacte exprès avec le Diable, pour faire des maléfices, & qui va à ces assemblées nocturnes qu'on nomme le Sabat

On accuse un tel d'estre Sorcier. On dit que les Sorciers se frottent d'un onguent pour se faire transporter au Sabat. On brusle les sorciers. On dit prov . qu'Un homme n'est pas grand sorcier, pour dire, qu'il n'est pas fort habile. Il ne faut pas estre sorcier, grand sorcier, pour faire, pour deviner telle chose.

- Dictionnaire de l'Académie Française, 1718

Sorcier, ère. Substan. Celuy qui, selon Dict. de l'Ac. Fr. Tome II. l'opinion du peuple, a un pacte exprès avec le Diable, pour faire des maléfices, & qui va à des assemblées nocturnes qu'on nomme le Sabbat. On accuse un tel d'estre Sorcier. On dit que les Sorciers se frottent d'un onguent pour se faire transporter au Sabbat. Il y a des pays où l'on brusle encore les sorciers.

On dit figur. d'un homme vieux & méchant, & d'une vieille & meschante femme, que c'est un vieux Sorcier, une vieille Sorcière.

On dit prov qu'Un homme n'est pas grand Sorcier, pour dire, qu'il n'est pas fort habile.

On dit dans le mesme sens, il ne faut pas estre grand Sorcier pour faire, pour deviner telle chose.

- Dictionnaire de TREVOUX, 1721

SORCIER, IERE, S.m & F. Magicien, Enchanteur ; celui qui, selon l'opinion commune, a communication avec le Diâble, & qui fait plusieurs chôses mèrveilleûses par son secours.

Veneficus, magus. On tient que les sorciérs vont à des assemblées nocturnes qu'ils nomment Sabat, qu'ils y sont transportez sur un balai, qu'ils y adôrent le Diâble, qu'ils ont une marque qui rend la partie insensible. Ceux qui ont écrit de la Démonomanie, comme Delrio, Bodin, &c. en racontent mille mèrveilles, dont la plûpart sont visiblement fabuleûses. On éxcomunie au prône les sorciérs & sorcières, Dévins & Dévineresses. Le peuple, qui souvent juge de travèrs, a accusé plusieurs grands hommes d'être sorciers. Naudé. Le Parlement de Paris ne reconnoît point de sorciérs ; le Parlement de Roüen les brûloit autrefois ; on ne le fait plus. On ne doit punir ceux qu'on a accusé d'être sorciérs, que lorsqu'ils sont dûëment convaincus de méléfice, de quelque manière qu'ils l'ayent fait. Les Anciens ont appelé Sorciérs, ceux qui prédisoient l'avenir par des sorts Homériques, Virgilians, ou par aûtres divinations semblables. Ce mot vient de Sorciarius, qui se trouve dans les Capitulaires. Mén. Voyez Magicien.

SORCIER, se dit aussi de ceux qui gagnent le coeur des aûtres par quelques charmes, par quelques bonnes qualitez qu'ils ont en leur pérsonne. Incantator, praestigiator. Cette beauté a tant d'attraits, que c'est une aimable sorcière, une aimable enchanteresse.

Circé n'a passé pour grande sorcière que sur ce principe. Cet homme est si adroit, si prudent, qu'il prévoit, qu'il découvre les chôses les plus cachées ; il faut qu'il soit sorciér.

SORCIER, IERE, est aussi adjectif tant dans le propre que dans le figuré. Veneficus. Il y a plus de femmes sorcières, que d'hommes sorciérs. THIERS.

SORCIER, se dit proverbialement en ces phrâses. Il est sorciér comme une vache, pour dire, il ne fait rien d'extraordinaire. Nihil spectandum efficit. On dit à ceux qui se vantent de faire une chôse que plusieurs aûtres font, qu'il ne faut pas être sorciér pour cela. On dit aussi par injure à une laide qui est âgée, que c'est une vieille sorcière.

- Dictionnaire de Richelet, 1730

SORCIER, S.m. Celui qui va au Sabat, qui y révère le diable & se sert d'enchantement, de sortilège & de magie pour faire quelque chose. [Le Parlement de Paris ne reconnoit point de Sorciers. Le peuple qui souvent juge de travers a accusé plusieurs grands hommes d'être sorciers. Voiez l'Apologie de Naudé. Il y a des lieux où l'on brûle les sorciers & sorcières. C'est un indigne sorcier. L'Eglise reconnoit des Sorciers & des Sorcières & les excommunie tous les Dimanches.]

SORCIERE, S.F. Celle qui fait pacte avec le Diable, se transforme & va au Sabat où elle adore le démon. [Sorcière condamnée à être brûlée.]

* SORCIER, SORCIERE, adj : qui enchante.

[Gagné d'une Sorcière flamme

J'avois mis les clefs de mon ame

En la garde de ce voleur.

Voiture, Poësies.]

- Dictionnaire de Trévoux, supplément, 1752

SORCIER, ERE, S.m. & F. On dit dans le Dict. que le Parlement de Paris ne reconnoit point de sorciers. On s'est trompé. Bodin rapporte deux arrêts du Parlement de Paris contre deux sorciers, qui en sont la preuve. Le premier est de 1548, qui condamne la mère de Jean Harvillier, près de Compiègne, â être brûlée vive & l'autre du onzième janvier 1578, contre Barbe Doré, qui la condamne aussi au feu pour Sortilège. Le P. Crespet, dans la Haine de Satan, en rapporte un troisième du même Parlement du 19 janvier 1577, contre une autre sorcière condamnée au même supplice.

Lambert Daneau en cite un quatrième contre un Aveugle de quinze-vingts, convaincu du même crime. Le Dictionnaire même, au mot Charge, à l'antépénultième article de ce mot, parle du nommé Bras-de-Fer, fameux sorcier à la conciergerie du Palais, dans le procès duquel il y a, dit-il, des choses si extraordinaires, qu'elles poussent à bout l'incrédulité de ceux qui nient les sortilèges.

- Dictionnaire de Trévoux, 1771

SORCIER, ERE, F. on nomme ainsi celui ou celle qui dans l'opinion du peuple a fait un pacte exprès avec le Diable pour opérer par son secours des prodiges & des maléfices, & qui va à des assemblées nocturnes, qu'on nomme le Sabbat.

Voyez ce mot. Veneficus, magus ; Venefica, maga : dans la basse latinité, Sortiarius & Sortiaria. On prétend que les sorciers vont à des assemblées nocturnes qu'ils nomment Sabbat, qu'ils y sont transportés sur un balai, qu'ils y adorent le diable, qu'ils ont une marque qui rend la partie insensible. Ceux qui ont écrit de la Démonomanie, comme Delrio, Bodin, &c. en racontent mille mèrveilles, dont la plûpart sont visiblement fabuleûses. On éxcomunie au prône les sorciérs & sorcières, Devins & Dévineresses. Le peuple, qui souvent juge de travèrs, a accusé plusieurs grands hommes d'être sorciers. Naudé. Bodin rapporte deux arrêts du Parlement de Paris contre deux sorciers, qui en sont la preuve. Le premier est de 1548, qui condamne la mère de Jean Harvillier, près de Compiègne, à être brûlée vive ; & l'autre du onzième janvier 1578, contre Barbe Doré, qui la condamne aussi au feu pour sortilège. Le P. Crespet, dans la Haine de Satan, en rapporte un troisième du même Parlement du 19 janvier 1577, contre une autre sorcière condamnée au même supplice.

Lambert Daneau en cite un quatrième contre un Aveugle de quinze-vingts, convaincu du même crime.

Voyez le mot CHARGE, où il est parlé de Bras-de-Fer, fameux sorcier : Il y a longtemps que le Parlement de Paris ne reconnoit plus de sorciers. Il ne les punit plus, dès qu'il n'y a point d'autres crimes mêlés à la prétendue magie.

Le Parlement de Rouen les bruloit autrefois ; on ne le fait plus. On ne doit point punir ceux qu'on a accusé d'être sorciers, que lorsqu'ils sont dûëment convaincus de méléfice, de quelque manière qu'ils l'ayent fait. Les Anciens ont appelé sorciérs, ceux qui prédisoient l'avenir par des sorts Homériques, Virgilians, ou par aûtres divinations semblables. Ce mot vient de Sorciarius, qui se trouve dans les Capitulaires. Mén, voyez Magicien.

On dit figurément et populairement d'une femme vieille & méchante, que c'est une vieille sorcière, ce qui s'applique aussi à un homme vieux & méchant. C'est un vieux sorcier. Quand un homme fait des choses extraordinaires, on dit qu'il faut qu'il soit sorcier.

SORCIER, ERE, est aussi adjectif tant dans le propre que dans le figuré. Veneficus. Il y a plus de femmes sorcières, que d'hommes sorciérs. THIERS. Sorcier, se dit proverbialement en ces phrâses. Il est sorciér comme une vache, pour dire, il ne fait rien d'extraordinaire. Nihil spectandum efficit. On dit à ceux qui se vantent de faire une chôse que plusieurs aûtres font, qu'il ne faut pas être grand sorciér pour cela. On dit aussi par injure à une laide qui est âgée, que c'est une vieille sorcière.

- Dictionnaire de l'Académie Française, 1786

SORCIER, IERE, S. Celui qui, selon l'opinion du peuple, a un pacte, exprès avec le Diable, pour faire des maléfices, & qui va à des assemblées nocturnes qu'on nomme le Sabbat.

On accuse un tel d'être Sorcier. On dit que les Sorciers se frottent d'un onguent pour se faire transporter au Sabbat. Il y a des pays où l'on brûle encore les sorciers.

On dit figurément et populairement d'un homme vieux & méchant, & d'une vieille et méchante femme, que c'est un vieux sorcier, une vieille sorcière.

On dit proverbialement, qu'un homme n'est pas grand sorcier, pour dire, qu'il n'est pas fort habile, & dans le même sens, il ne faut pas être grand sorcier pour faire, pour deviner telle chose.

- Dictionnaire critique de la Langue Française : J.F. Féraudl, 1787

Pas d'entrée SORCIER, ERE mais sorcellerie :

Sorcellerie, SF. Sorcier, ière, s.m et f. [Sorcèlerie, cié, cière : 2ºe. moy au 1er et au 3è, é.fer au 2d : 3ºe muet au 1er et au 3º.]

Sorcier vient de sort : c'est celui, qui suivant l'opinion du peuple a un pacte avec le Diable pour faire des maléfices, et assiste aux assemblées du Sabat. VOY SORT nº4 et SABAT.

- On dit bâssement, d'un homme vieux et méchant que c'est un vieux sorcier, et d'une vieille et méchante femme : vieille sorcière. Et proverbialement, n'être pas grand sorcier, n'être pas fort habile : “  Cet homme n'est pas grand sorcier : ” Il ne faut pas être grand sorcier pour deviner, ou pour faire telle chôse. - Sorcellerie, opération de sorcier. - Par extension ou en plaisantant, ce qui parait au dessus des forces de la Nâture : il faut qu'il y ait de la sorcellerie. Cela ne se peut faire, ou deviner sans sorcellerie.

- Dictionnaire général de la langue Française : A. Hatzfeld

SORCIER, IERE, [sor-syé,-syèr] s.m et F. [Etym du latin pop* Sortiarium, m.s dérivé de sors, tis, sort, §§ 40, 297 et 291.

VIII ème S. Se déduit de Sorcerus, dans Gloss de Reicheneau, 1095]

Celui, celle à qui on attribue un pouvoir surnaturel qu'il tient d'un pacte avec les esprits infernaux. On les tient pour sorciers dont l'enfer est le maitre. CORN, poly IV

6.-! je l'en défie, LAF.fab IV, 4. Il ne faut pas être sorcière, pour deviner cela. Il ne fallait pas être une grande sorcière pour voir ... MOL. Dép am IV 1.

- Grand dictionnaire Universel du 19è Siècle. Pierre Larousse, 1866

Cf polycopiés pages suivantes.

- Dictionnaire de l'Académie Française, 1878

SORCIER, IERE, S. Celui, celle qui, selon l'opinion des temps d'ignorance, a un pacte avec le diable, pour opérer des maléfices, et qui va à des assemblées nocturnes, qu'on nomme le Sabbat.

On accuse un tel d'être sorcier. Il fut un temps où l'on brûlait les sorciers.

Fig et pop, c'est un vieux sorcier, une vieille sorcière, se dit d'un homme vieux et méchant, d'une vieille et méchante femme.

Prov, cet homme n'est pas sorcier, n'est pas grand sorcier, il n'est pas fort habile. Il ne faut pas être grand sorcier pour faire, pour deviner telle chose, il ne faut pas avoir beaucoup d'habileté pour la faire, beaucoup de pénétration pour la deviner.

- Dictionnaire de l'Académie Française, 1884

SORCIER, IERE, S, celui, celle qui, selon l'opinion des temps d'ignorance, a un pacte avec le diable, pour opérer des maléfices, et qui va à des assemblées nocturnes, qu'on nomme le Sabbat. On accuse un tel d'être sorcier. Il fut un temps où l'on brûlait les sorciers.

Fig et pop, c'est un vieux sorcier, une vieille sorcière, se dit d'un homme vieux et méchant, d'une vieille et méchante femme.

Prov, cet homme n'est pas sorcier, n'est pas grand sorcier, il n'est pas fort habile. Il ne faut pas être grand sorcier pour faire, pour deviner telle chose, il ne faut pas avoir beaucoup d'habileté pour la faire, beaucoup de pénétration pour la deviner.

- Dictionnaire de l'Académie Française, 1935

SORCIER, SORCIERE : n, Celui à qui on attribue un pouvoir surnaturel qui serait dû à un pacte avec le diable.

Fig et pop, c'est un vieux sorcier, une vieille sorcière, se dit d'un homme vieux et méchant, d'une vieille et méchante femme.

Fam. Il ne faut pas être grand sorcier pour faire, pour deviner telle chose, il ne faut pas avoir beaucoup d'habileté pour la faire, beaucoup de pénétration pour la deviner.

On dit aussi très familièrement cela n'est pas sorcier pour signifier qu'une chose n'est pas difficile à deviner, à faire.

 

I Introduction

Les dictionnaires d'Ancien Régime ne donnent pas de définition précise concernant le terme “ sorcier, sorcière ” mais ils donnent plutôt des informations concernant l'idée qu'on en avait et concernant surtout la mentalité de l'époque.

Les dictionnaires sont en fait les porte-parole d'une certaine pensée et nous allons voir la manière dont on considérait la sorcière au XVIème siècle jusqu'au début du XXème siècle à travers les dictionnaires de Furetière, Trévoux, Richelet ou encore dans ceux de l'Académie Française.

II Sens du mot

Les dictionnaires bilingues de R. Estienne et de R. Cotgrave donnent les divers termes utilisés pour désigner les sorciers et sorcières en latin et en anglais : ils sont désignés par charmeur(euse), enchanteur(teresse)...

Dans le dictionnaire Universel d'A. Furetière de 1690, “ qui a communication avec le Diable...son secours ”, ce trait est imaginaire, il tient aujourd'hui de la superstition mais à l'époque cette définition était considérée comme vraie.

Seule, la suite n'est pas véritablement affirmée : “  On tient que... ” mais c'est ce qu'on rapporte, des ragots... ce qui est affirmé ici n'est pas une définition mais concerne ce que l'on entend... “ Une marque qui rend la partie insensible ” ; jusqu'à la fin du XVIème siècle, les sorciers et sorcières étaient considérés comme des devins et guérisseurs, ils étaient donc indispensables dans les villages où les ruraux qui étaient superstitieux (car ils ne connaissaient rien du corps humain ni de la nature) considéraient les maladies, la famine, les tempêtes, la mort comme des phénomènes surnaturels ainsi les devins étaient utiles pour protéger les villageois... mais, à partir du XVIème siècle, les magistrats du Parlement de Paris et l'Eglise, afin d'éliminer ces croyances pour développer le pouvoir central, associèrent la sorcière au démon et au mal mettant ainsi en place une théorie démonologique et lançant alors une véritable chasse aux sorcières. Pour rechercher les sorcières, il existait plusieurs épreuves telles que l'épreuve de l'eau ou celle effectuée par le “ Piqueur ” qui était chargé de trouver la marque du diable : La sorcière avait soi-disant pactisé avec le diable et la signature de ce pacte n'était rien d'autre qu'une marque particulière sur la peau de la sorcière. Cette marque devait être insensible à la douleur, ainsi le piqueur bandait les yeux de la sorcière puis il la piquait avec des aiguilles sur tout le corps, “ même dans la bouche et aux parties honteuses ” ; dès lors que le piqueur avait trouvé un endroit insensible à la douleur, il fallait faire avouer à la sorcière sa participation au Sabbat, la copulation satanique etc. ; et pour cela, les inquisiteurs avaient recours à la question ordinaire puis extraordinaire qui étaient des séances de torture sous laquelle la sorcière avouait tout ce que l'on voulait entendre ... c'est pourquoi on “  a une marque qui rend la partie insensible ”. L'épreuve de l'eau consistait à mettre une “ sorcière ” pieds et mains liées dans une grande quantité d'eau, si elle coulait, ça n'était pas une sorcière, si elle flottait,elle en était une car les sorcières savaient défier toutes les lois y compris celles de la nature.

“ Ceux qui ont écrit de Démonomanie ... ” : plusieurs se sont intéressés à la théorie démonologique et aux choses extraordinaires soi-disant effectuées par les sorcières. Ici ce trait est historique et culturel.

“  On excommunie au prône... ” ici, on a un trait religieux : L'Eglise rejetait les devins et devineresses, les sorciers et sorcières et tous ceux qui avaient recours à des pratiques superstitieuses...

“  Les Anciens ... semblables ”, là encore cette phrase assimile des devins aux sorciers ; de plus “ Les Anciens ”, ce mot vient ici montrer que le fait d'associer les devins au démon est incontestable car justement affirmé par “ Les Anciens ”, ce mot a une connotation imparable, on ne peut pas affirmer le contraire puisque ce sont “ Les Anciens ” qui ont dit cela ... C'est un trait culturel.

SORCIER, se dit proverbialement, ici on a un trait culturel, ce qui se dit dans la langue, c'est une expression lexicalisée : “ Sorcier comme une vache ” pour signifier qu'on ne fait là rien de miraculeux...

Il y a par contre une seconde phase : “ on dit par injure à une laide qui est agée, que c'est une vieille sorcière ”, là cette phrase n'est pas juste un proverbe ni une expression, cette phrase a eu des répercussions importantes dans les villages lors des chasses aux sorcières ; en effet, la Royauté voulait étendre son pouvoir dans tout le Royaume c'est pourquoi la chasse aux sorcières avait lieu à la périphérie du Royaume et dans les campagnes où il fallait absolument faire comprendre aux populations qui dirigeait le pays. Devant les résistances rencontrées, les administrateurs envoyés par le Roi voyaient en la sorcière le prototype mythique du rebelle absolu : la sorcière était en fait un bouc émissaire ; les administrateurs fabriquaient des coupables d'après le stéréotype de la vieille sorcière : en général, les sorcières étaient des femmes âgées, veuves c'est à dire sans contrôle patriarcal ; elles étaient également socialement isolées car elles n'avaient plus d'enfant, elles étaient dépositaires privilégiés des croyances populaires car elles appartenaient aux générations superstitieuses, elles transmettaient les connaissances et les recettes anciennes lors des veillées villageoises aux plus jeunes ... Ainsi, en s'attaquant directement à elles, les administrateurs voulaient éliminer les anciennes croyances pour mieux établir le pouvoir royal et pour développer le christianisme ; de plus, au niveau de l 'Eglise, les femmes représentaient les filles d'Eve, la première femme qui a commis le péché originel ainsi les femmes étaient considérées comme inférieures, comme des bêtes sans âme à cause desquelles la mort était entrée au monde.

On voit donc le poids que cette phrase a eu à l'époque ... Ca n'est pas simplement un proverbe car les “ laides agées ” ne se sont pas simplement fait traiter de “ vieille sorcière ” mais ont bel et bien souffert durant la répression...

Dans le dictionnaire de L'Académie Française de 1694, il n'y a pas d'entrée “ SORCIER, ERE ” mais c'est une sous entrée de l'entrée principale “ SORT ”.

Sorcier : “ Celuy qui, selon l'opinion commune ... ”, on a un trait culturel et social, “ l'opinion commune ”, est un fait de société.

On a ensuite le même trait superstitieux, imaginaire : “ pacte avec le Diable, pour faire des maléfices & qui va à ces assemblées nocturnes qu'on nomme le Sabat ”.

La différence avec le Furetière, c'est que ici on a pas “ on tient que ” mais on a “ selon l'opinion comme, celuy qui ... ” C'est donc là une accusation plus stricte, ça n'est plus un ragot : “ on tient que ” mais une affirmation confirmée par l'opinion commune.

“ Le Sabat ” ou “ Sabbat ” consistait en une assemblée nocturne à laquelle se rendait la sorcière et où elle se livrait à la copulation satanique, elle y utilisait des poudres et des onguents maléfiques. La sorcière était aussi censée avoir des relations avec son diable familier dans la vie quotidienne ; en fait toutes ces pratiques sont issues de la théorie démonologique développée par le Parlement de Paris au XVI - XVIIème S.

“ on accuse un tel d'estre sorcier ... on brusle les sorciers ”, cet exemple résume tout à fait l'ouverture d'un procès ; en effet celui-ci était dû à une rumeur, une accusation de la part d'un ennemi ; une information voyait alors défiler des témoins puis on interrogeait le suspect, on lui faisait subir l'épreuve du piqueur ou de l'eau, puis on “ l'aidait  ” à avouer sous la torture et enfin on l'exécutait en le brûlant publiquement.

“ On dit prov qu'Un homme n'est pas grand sorcier pour dire qu'il est pas fort habile, il ne faut pas estre grand sorcier pour faire, pour deviner telle chose ” ; ici, on a un trait culturel, une expression lexicalisée mais peut-être que le fait de dire “ qu'il ne faut pas être grand sorcier pour deviner telle chose “ est dû à l'assimilation faite entre les devins et les sorciers à partir du XVIème siècle.

Dans le dictionnaire de L'Académie Française de 1718, on a le même trait imaginaire et superstitieux que dans le dictionnaire de L'Académie Française de 1694 : “ pacte exprés avec le Diable ... va à des assemblées nocturnes ... ” . Les phrases suivantes servent d'exemple : “ On accuse un tel d'être sorcier ... Il y a des pays où l'on brusle encore les sorciers ”, en 1718, les sorciers et sorcières étaient encore brûlés à certains endroits, l'actant est “ on ” car l'Académie Française ne veut pas citer le Parlement de Paris qui est responsable de ces condamnations.

On a ensuite : “ on dit Figur. d'un homme vieux & méchant ... une vieille sorcière ”, comme dans le Furetière, cette phrase est ici utilisée figurément “ alors qu'elle a connu un impact considérable dans la vie de ces veilles femmes et de ces hommes vieux. On a donc ici un trait culturel, ce qui se dit figurément puis ce qui se dit proverbialement puisqu'on a encore : “ on dit prov qu'Un homme ... fort habile et on dit dans le mesme sens, il ne faut pas ... telle chose ”. Là encore trait culturel comme dans le dictionnaire de L'Académie Française de 1694 et expression lexicalisée : “ estre grand sorcier ”.

Dans le dictionnaire de Trévoux de 1721, là encore même trait imaginaire et superstitieux : “ Magicien ... selon l'opinion commune par son secours ” et aussi trait social et culturel : “ opinion commune ”. On a ensuite, puisque le Trévoux est un dictionnaire Français-latin, l'équivalence latine : Veneficus, magus ; magus signifiant magicien n'était pas dans le dictionnaire de R. Estienne en 1549.

On a ensuite, comme dans le Furetière, le trait là aussi culturel, qui tient au ragot car on a “ on tient que ”, ça n'est donc plus une définition mais ce qui se dit...

Le contenu du Trévoux de 1721 est le même que le Furetière : “ une partie insensible ... on excommunie au prône ” puis on a un paragraphe supplémentaire : “ Le peuple, qui souvent juge de travers, a accusé plusieurs grands hommes d'être sorciers ”. Naudé.

On a vu que le Parlement de Paris a envoyé des administrateurs dans les campagnes pour mettre fin aux pratiques superstitieuses des villageois et également pour chasser les détentrices de ces pratiques à savoir les vieilles femmes... pour cela, ces administrateurs ont terrifié les paysans qui se sont mis à dénoncer les sorcières (de peur d'être accusés à leur tour de sorcellerie) et à participer à ces chasses aux sorcières à tel point que l'effet inverse que celui désiré par le pouvoir central se produisit : La Royauté voulait instaurer son autorité dans les campagnes mais peu à peu les paysans firent justice eux-mêmes, se vengeant de leurs malheurs sur un bouc émissaire... Ainsi, le Parlement, voyant le pouvoir et la justice lui échapper au profit du pouvoir villageois, décida de mettre fin à la chasse aux sorcières et de poursuivre ces justiciers improvisés qui tuaient et chassaient des soi-disant sorciers et sorcières... pour cela le GRAND CONSEIL de MALINES, dans une lettre du 30 avril 1596 au conseil privé siégeant à Bruxelles, dénonça de tels abus et conseilla aux juges subalternes de prouver la culpabilité des accusés. Ainsi, l'Etat Absolutiste ne pouvant admettre l'existence d'une autre justice que la sienne, freina la chasse aux sorcières : “ Dieu et Satan cessent d'intervenir quotidiennement dans le cours naturel des choses et dans la vie ordinaire des hommes ”. C'est pourquoi on a ici cette phrase : “ Le peuple ... d'être sorciers ” qui concerne le peuple ayant fait justice lui-même sans prouver la culpabilité des accusés....

“ Le Parlement de Paris ne reconnoit point de sorciers ”, c'est un trait politique, institutionnel et social, cette phrase signifie que le Parlement de Paris ne participe pas aux condamnations ni aux exécutions publiques, or ceci est évidemment faux puisque c'est le parlement qui a envoyé des inquisiteurs dans les villages pour éliminer les croyances populaires, les superstitions et les prétendues sorcières.

“ Le Parlement de Roüen les...;on ne le fait plus ”, là encore, c'est un trait politique, cette phrase insiste sur la non responsabilité du Parlement de Paris concernant tous ces meurtres de vieilles femmes et de vieils hommes et par contre, cette responsabilité est rejetée sur le Parlement de Roüen.

Selon certaines données tirées aux Archives Départementales du Nord notamment à Lille et également à la Bibliothèque Municipale de Lille par Robert Muchembled pour son livre intitulé : “ La Sorcière au Village XV-XVIIIè S. ”, il est impossible d'estimer exactement le nombre des persécutions pour le territoire français car certains procès ont été parfois brûlés avec les sorcières, les bûchers ont cependant été moins nombreux qu'on ne l'a cru : moins de 150 pour le Nord, moins d'un millier pour l'ensemble du Jura-Suisse et français entre 1537 et 1683.

“ On ne doit punir ceux qu'on a accusé d'être ... dûëment convaincus de méléfice, ... qu'ils l'ayent fait ”, là aussi c'est un trait culturel et social reprenant l'idée contenue dans la phrase : “ Le peuple qui souvent juge de travers ... sorciers ” car il faut prouver la culpabilité des accusés avant de prononcer la sentence et de procéder à l'exécution...

“ Les Anciens ... semblables ”, là encore comme dans le Furetière de 1690, on a ce trait imparable concernant l'irréfutabilité de cette phrase. De plus, on a ici des références à Virgile et Homère puisqu'on a des “ sorts Homériques et Virgilians ”. De même, on a un renvoi aux capitulaires. Ceux sont donc des traits historiques et culturels.

“ Sorcier, se dit aussi de ceux qui gagnent le coeur des autres par quelques charmes, ... leur personne ”. Incantator, praestigiator. Cette phrase concerne cette fois le caractère et le charisme, c'est un trait caractériel et charismatique.

En fait, ici on explique certains traits particuliers qu'ont certains individus par le terme “ sorcier ” ; comme c'est écrit plus haut,avant de lancer la chasse aux sorcières et de développer la théorie démonologique, la sorcellerie était plutôt considérée comme de la magie sans rapport avec le diable, ici on explique quelques exceptions par de la magie, et donc par de la sorcellerie, d'ailleurs le mot latin “ praestigiator ” signifie “ magicien ” (prestidigitateur).

“ Cette beauté a tant d'attraits que c'est une aimable sorcière ”, là encore c'est une sorcière car elle est d'une beauté exceptionnelle, que l'on ne rencontre pas souvent et qui tient donc de la magie.

Ici, le terme “ sorcier, sorcière ” est donc lié non plus à la démonologie mais à la magie, au fait d'être exceptionnel ... de même dans la suite de l'article : “ cet homme est si adroit ... il faut qu'il soit sorcier ”, là ça n'est pas la beauté qui tient lieu de la magie mais l'habileté de cet homme ; en fait son habileté est si exceptionnelle qu'elle paraît surnaturelle et donc magique en ce sens “ qu'il faut qu'il soit sorcier ” car l'ordinaire des hommes ne saurait être aussi habile.

De même,on a un trait historique et étymologique avec la référence à Circé qui, dans l'antiquité avait transformé les compagnons d'Ulysse en pourceaux.

“ SORCIER, IERE est aussi adjectif tant dans le propre que dans le figuré... ” là, on a un trait culturel au sens où “ sorcier ” est utilisé comme adjectif aussi bien au sens propre qu'au sens figuré ; le sens figuré est celui qu'on a dans le dictionnaire de l'Académie Française avec : “ on dit Figur d'un homme vieux & méchant, & d'une vieille & méchante femme que c'est un vieux sorcier, une vieille sorcière ”. le sens propre concerne le fait d'être un véritable sorcier c'est à dire de porter la marque du diable, de participer au sabbat ... et d'avouer sous la torture... “ Il y a plus de femmes sorcières, que d'hommes sorciers ” Thiers. En effet on emploi plus souvent le terme de sorcière que celui de sorcier mais il est impossible de connaître le nombre exacte des persécutions car certains procès ont été brûlés avec les sorcières mais on sait que les persécutions visaient surtout les femmes : 7 à 9 sur 10 accusés (toujours selon l'étude faite par R. Muchembled).

Puis on a de nouveau le proverbe : “ sorcier comme une vache ” comme dans le dictionnaire de Furetière 1690, on a aussi la traduction latine : Nihil spectandum efficit : il ne fait rien d'extraordinaire.

On a également : “ on dit à ceux qui se vantent ... qu'il ne faut pas être grand sorcier pour cela ”, comme dans le dictionnaire de l'Académie Française de 1718 et celui de 1694 ainsi que dans le Furetière 1690. C'est un trait culturel et aussi une expression lexicalisée encore utilisée de nos jours : “ il ne faut pas être sorcier... ”. Enfin on a : “ on dit aussi ... c'est une vieille sorcière ”, on a là encore la même phrase que dans le Furetière et que dans le dictionnaire de l'Académie Française de 1718 qui est utilisée figurément mais qui a pourtant eu des impacts désastreux dans la société du début du XVII siècle ... On a donc là encore un trait culturel et social.

Dans le dictionnaire de Richelet de 1730, on n'a pas selon “ l'opinion commune ” ni “ on tient que ” on a directement : “ Celui qui va au sabat ... se sert d'enchantement ... de magie pour faire quelque chose ”. On a encore le même trait imaginaire et superstitieux puis le même contenu que dans le dictionnaire de Trévoux : “ [Le Parlement de Paris ne reconnoit pas de sorciers. Le peuple qui souvent juge de travers ... d'être sorciers] ”. On a le même trait politique et culturel. De plus tout ce paragraphe est entre crochets afin de montrer que c'est ici tout ce qui se dit à propos des sorciers mais ça n'est pas le dictionnaire qui le dit ... “ [Il y a des lieux où l'on brûle les sorciers & sorcières] ” : là encore trait politique, on brûlait les sorcières mais on ne précise pas à quel endroit ; c'est un fait qu'il y ait eu des sorcières condamnées au bûcher mais quelque part ... on ignore où.

“ [c'est un indigne sorcier. L'Eglise reconnoit ... tous les dimanches...] ”, comme dans les dictionnaires ci-dessus, on a un trait religieux car les personnes soupçonnées d'être des sorciers et sorcières étaient refusées dans les Eglises... et “ l'Eglise reconnoit des sorciers & sorcières ” signifie également que c'est “ l'Eglise ” autrement dit l'autorité religieuse qui reconnaît l'existence de ces sorciers et sorcières...

Cela montre que même l'Eglise est superstitieuse...

A la sous-entrée “ sorcière ”, on a le même trait imaginaire et superstitieux : “ pacte avec le Diable, se transforme & va au Sabat... ” puis entre crochets : [“ sorcière condamnée à être brûlées] ”. On a donc ici le destin des sorcières qui étaient brûlées dès qu'elles étaient accusées de sorcellerie...

Enfin, on a le sens adjectival de “ sorcier, sorcière ” qui signifie “ qui enchante ” et non pas ici qui “ produit le mal ” de même on a une poésie de Voiture.

Dans le supplément de 1752 du dictionnaire de Trévoux, on a un trait culturel, historique et politique très intéressant car il s'attaque directement au pouvoir puisqu'il contredit ce qui était écrit dans le Trévoux de 1721 : “ Le Parlement de Paris ne reconnoit point de sorciers ”. On a ici “ on s'est tromp頔. L'actant est “ on ” car Trévoux ne tient pas à préciser qui s'est trompé, il s'attaque en fait indirectement au Parlement de Paris. Pour augmenter le fait que quelqu'un se soit trompé, il se réfère aux écrits de Bodin qui rapporte deux arrêts au Parlement de Paris contre deux sorciers... Ces arrêts sont d'ailleurs très précis : en 1548, la mère de Jean Harvillier a été brûlée vive près de Compiègne et en 1578 Barbe Doré est aussi condamnée au feu pour sortilège...

Il existe également d'autres arrêts et pour cela Trévoux nous renvoie au mot “ charge ” où là encore on parle d'un autre procès concernant un dénommé Bras-de-Fer dans le procès duquel il y a des choses si extraordinaires qu'elles poussent à bout l'incrédulité de ceux qui nient les sortilèges.

On a là un trait culturel et historique qui traite encore de la superstition... Il y a une phrase intéressante : “ dans le procès duquel il y a des choses si extraordinaires qu'elles poussent à bout l'incrédulité de ceux qui nient les sortilèges ”. En effet, il faut savoir que lors des procès, on entendait des accusations totalement irréelles, imaginaires concernant les rapports des sorcières avec le diable etc. ... En fait, la théorie démonologique terrifiait les populations des villages ainsi les ruraux dénonçaient leurs voisins ( de peur d'être accusé à leur tour) dès lors que ceux-ci pratiquaient un acte superstitieux, pour protéger leur demeure ou leurs récoltes, chose qui était courante avant que ne soit lancée la chasse aux sorcières.

Ainsi, dès l'ouverture d'un procès, les juges ; qui maniaient la culture écrite et parlée alors que les accusés et les témoins étaient analphabètes et parlaient un patois ; terrifiaient les comparants incapables de se défendre convenablement puisqu'ils ne parlaient pas le même langage c'est pourquoi les juges pouvaient faire dire aux accusés ce qu'ils voulaient entendre et les condamner pour des actes incroyables que ces soi-disant sorciers n'avaient pourtant pas commis...

Les procès étaient donc des machines à produire les coupables en broyant des innocents.

Par exemple, Robert Muchembled dans son livre intitulé “ La Sorcière au Village ” montre l'exemple, tiré des Archives Départementales du Nord, de Madeleine Desnas, sorcière de Rieux en Cambrésis qui affirme être innocente mais qui sait que l'on veut faire d'elle une coupable et qu'elle ne peut lutter contre ceux qui savent écrire : “ Le papier est douce et on y melt ce qu'on veult ”. Elle fut exécutée le 26 Août 1650. On voit ainsi comment lors des procès on pouvait entendre des “ choses poussant à bout l'incrédulité de ceux qui nient les sortilèges ”.

Dans le dictionnaire de Trévoux de 1771, on a le même trait imaginaire et superstitieux : “ pacte exprès avec le Diable ... Sabbat ”. Ici on a selon “ l'opinion du peuple ” qui n'est plus l'opinion commune mais là on précise que c'est celle du peuple ; le peuple joue donc un rôle ici, c'est le peuple qui décide d'accuser telle ou telle personne de sorcellerie... C'est un trait constitutionnel car le peuple intervient dans les “ décisions ”.

Là encore on a, comme dans le dictionnaire de Trévoux de 1721, la traduction latine mais en 1721, on avait seulement le masculin : Veneficus, magus or là on a le féminin : Venefica, maga et un supplément puisque Trévoux donne l'équivalence de la basse latinité : Sortiarius et Sortiaria.

Il existe encore une différence par rapport au dictionnaire de 1721 car on avait : “ On tient que les sorciérs ... ” alors que désormais en 1771 on a : “ On prétend que les sorciers... ”. Il y a donc un changement de mentalité car maintenant on est moins sûr : le verbe “ prétendre que ” est moins expressif que “ tenir que ” ainsi on se rend compte que des faits tels que le sabat, le transport sur un balai etc. ne sont que des histoires imaginaires ... et impossibles.

Le reste de l'article est identique à celui de 1721 : “ Ceux qui ont écrit ... Naud頔 et également au dictionnaire de Furetière de 1690 ; ceux sont donc des traits culturels et historiques.

Puis à partir de “ Bodin rapporte deux arrêts ... du même crime ”, c'est le même contenu que dans le supplément du dictionnaire de Trévoux de 1752 ; de même on a le renvoi au mot “ charge ”.

Ensuite, “ Il y a longtemps que...sorciers. ” ; cette fois, on a l'adverbe “ longtemps ” afin d'éloigner le plus loin possible dans le temps toutes les accusations concernant les prétendus sorciers ; de même, avant on avait “ point ”, désormais, on a “ plus ”, ce qui signifie bien que le Parlement de Paris a reconnu des sorciers mais maintenant, il ne le fait plus ; en effet, la chasse aux sorcières et la théorie démonologique se sont éteintes progressivement à partir du XVIIè- XVIIIè Siècle et le regard de la société sur les “ sorcières ” a changé.

“ Il ne les punit plus, dès qu'il n'y a point d'autres crimes mêlés à la prétendue magie ”, là encore, on voit l'évolution des mentalités car “ on ne punit plus ” signifie qu'on ne fait plus d'exécutions publiques concernant “ une prétendue magie ”, désormais, on considère que la magie n'est plus réelle, elle est “ prétendue ” et on n'emploi plus le terme “ sorcellerie ” mais “ magie ” .Le Parlement devient donc plus tolérant et moins superstitieux car il ne croit plus à la sorcellerie. On a donc ici un trait culturel, politique et social qui s'applique surtout au changement de mentalité.

“ Le Parlement de Roüen...magicien ”, là encore, on retrouve le même contenu qu'en 1721 : trait politique, culturel et historique.

“ On dit figurément et populairement...méchant ”,cette fois, apparition de l'adverbe “ populairement ” qui signifie que désormais, c'est dans le peuple que l'on dit cela ; c'est une façon de rejeter le fait de traiter les vieilles femmes de sorcières dans le peuple car on sait l'impact qu'ont eu ces accusations lors de la répression...

Le reste de la définition était déjà présent dans le dictionnaire de Trévoux de 1721.

Dans le dictionnaire de l'Académie Française de 1786, on a le même trait superstitieux et imaginaire que dans les autres dictionnaires : “ celui, celle...Sabbat.”. Puis les mêmes exemples : “ On accuse...sorciers ” et la même phrase que dans le dictionnaire de Trévoux de 1771 : “ On dit figurément et populairement...sorcière ”. On a également : “ On dit proverbialement...chose ”, comme dans le dictionnaire de l'Académie Française de 1718, c'est un trait culturel, une expression lexicalisée : “ être grand sorcier ”.

Dans le dictionnaire de J.F.Féraudl de 1787, il n'y a pas d'entrée principale “ sorcier, ère ” mais ce mot est une sous entrée du mot “ sorcellerie ”. C'est un dictionnaire plus moderne car il donne des indications phonétiques : “ [3è e muet au 1er et au 3è...] ”. On a d'abord un trait étymologique : “ sorcier vient de sort ”, puis la même phrase que dans les autres dictionnaires : “ C'est celui, qui suivant...Sabat ” ; cette fois, on a pas “ celle ” mais juste le masculin : “ celui ”, on parle donc de sorciers et non plus de sorcières. Ensuite, on a comme chez Trévoux en 1771 et dans le dictionnaire de l'Académie Française de 1786 : “ l'opinion du peuple ” pour montrer l'intervention du peuple lors des accusations pour sorcellerie. Féraudl nous renvoie ensuite aux mots SORT et SABAT.

“ On dit bâssement...sorcière ”, cette phrase existait jusqu'alors dans les autres dictionnaires mais c'était “ figurément ” puis “ figurément et populairement ” mais désormais, c'est “ bâssement ” pour signifier que cette “ insulte ” n'est utilisée que dans la lie du peuple, c'est don rait social qui permet à ceux qui n'appartiennent pas à la lie du peuple de s'éloigner de ces accusations ; c'est une manière pour le “ haut ” de la société de dire qu'il n'a pas participé à la chasse aux sorcières.

“ Et proverbialement...chose ”, là encore, c'est une expression lexicalisée “ être grand sorcier ” comme dans les autres dictionnaires, c'est un trait culturel.

“ -Par extension ou en plaisantant, ce qui parait au dessus des forces de la Nâture : ...sans sorcellerie. ”, c'est la première fois que l'on a “ en plaisantant ”, jusqu'alors ce qui était au dessus des forces de la nature comme le fait de flotter durant l'épreuve de l'eau par exemple, était considéré comme de la sorcellerie diabolique contre laquelle il fallait lutter ; désormais on “ plaisante ” sur ce qui “ paraît ” au dessus des lois de la nature ... on voit que ça n'est pas vraiment au dessus des forces de la nature mais cela “ paraît ”, c'est un trait culturel qui marque le changement de mentalité car en 1787, la chasse aux sorcières est en voie de disparition.

Dans le dictionnaire de Hatzfeld, là aussi il y a des indications phonétiques comme dans le dictionnaire ci-dessus ainsi qu'un trait étymologique : “ [Etym. du latin pop* sortiarium, m. s, dérivé de sors, tis, sort...] ”.

Cette fois, la définition commence différemment de celles vues dans les autres dictionnaires : “ Celui, celle, à qui on attribue un pouvoir surnaturel qu'il tient d'un pacte avec les esprits infernaux. On les tient pour sorciers dont l'enfer est le maître ”. C'est une citation dans laquelle on voit bien que le sorcier ou la sorcière sont des individus à qui “ On attribue ”, “ on les tient ” alors qu'auparavant c'était l'opinion commune qui les accusait d'être des suppôts de Satan (dans le Trévoux de 1721) et dans d'autres dictionnaires comme dans le Furetière de 1690 ou le Richelet de 1730, on affirmait : “ celui qui va au Sabat... ” c'était un fait défini et considéré comme vrai alors que désormais on insiste sur le fait que le sorcier et la sorcière ont été accusés ” comme tel par “ on ”, l'actant est indéfini pour montrer que c'est tout le monde aussi bien le Peuple que le Parlement qui ont accusé ces hommes et femmes... C'est un trait culturel qui montre là aussi le changement de mentalité car on se rend compte que les sorcières sont des inventions du Parlement puis du peuple. Dans la suite de la définition, on a d'autres citations, une de Lafontaine et une de Molière dans lesquelles on a une référence à l'expression lexicalisée “ être grand sorcier ”.

Le Grand Dictionnaire du 19è Siècle de Pierre Larousse de 1866 ressemble plutôt à une encyclopédie. L'article “ sorcellerie ” est très intéressant au point de vue historique : il donne des informations concernant la magie et la sorcellerie dès l'antiquité : “ Il y a eu, dans tous les temps, des sorciers et surtout des sorcières. Il en existait chez les Egyptiens et chez les Juifs... ” ; “ A Rome, on croyait également aux sorciers et aux magiciens... Horace, notamment a décrit ce tableau sinistre, qui a peut-être inspiré une célèbre scène de Macbeth... ”.

La suite de l'article est en fait l'historique du mot “ Sorcellerie ” englobant les “ sorciers et sorcières ” ; il donne des indications sur la manière de considérer la sorcellerie à différentes époques,il nous renseigne également sur les conditions de détention et sur les procès des prétendus sorciers... : “ Montrelet raconte qu'en 1449, les prisons d'Arras étaient encombrées de personnes accusées d'assister au Sabbat et appartenant aux conditions les plus diverses. elles furent toutes soumises à la torture ; mais les riches parvinrent à échapper au bûcher, sur lequel montèrent les hommes du peuple... ”

L'article contient ainsi un grand nombre d'exemples de procédures.

La fin de l'article donne des références bibliographiques concernant des livres sur la sorcellerie, les procès etc.

L'article “ SORCIER, ERE ”, donne d'abord l'étymologie : “ (du latin sortiarius venu lui même du latin sors, sortis, sort. Le sorcier est donc proprement le diseur de sorts, de bonne aventure) ” ; ainsi au point de vue étymologique, le sorcier est un diseur de bonne aventure.

“ Celui, celle, qui suivant l'opinion des temps d'ignorance, a fait un pacte avec le diable ... Sabbats ”, on a la même phrase imaginaire, le même trait superstitieux mais cette fois-ci, on sait que cela existait “ aux temps d'ignorance ”, on se rend ainsi compte que tout ce qui était dit à propos des sorciers n'était dû qu'à l'ignorance et à la superstition. C'est un trait historique et culturel qui marque la fin de l'ignorance et surtout des superstitions ; en 1866, on connaît les lois de la nature et on ne rejette plus les malheurs du monde sur l'existence du diable ni de ses prétendus suppôts...

On a ensuite plusieurs citations qui sont des traits historiques : “ Louis XI empêcha que le Parlement et l'Université de Paris ne poursuivissent comme sorciers les premiers imprimeurs qui vinrent d'Allemagne en France (Volt) ” ; également d'autres citations comme celles de Madame de Staël, Michelet... ou Madame de Ségur : “ Jadis, on envoyait au supplice des SORCIERS qui, s'ils l'avaient été, ne se seraient certainement pas laissé griller ”. On voit dans ces citations des faits historiques et surtout la crédulité et l'ignorance de ceux qui croyaient aux sorciers, la citation de Mme de Ségur est en effet judicieuse mais à l'époque de la répression, ceux qui croyaient à la sorcellerie ne pensaient même pas que, s'ils existaient, les vrais sorciers auraient pu s'échapper par quelques tours... Les citations suivantes s'appliquent aux différentes utilisations de “ sorcier ” : figurément, adjectivement et proverbialement ; on a également des traits spécifiques, spécialisés car le dictionnaire donne les différentes choses appelées “ sorcier ” en botanique, etc.

On a ensuite le synonyme de sorcier : “ Magicien ” puis un renvoi à l'article “ Sorcellerie ” de l'Encyclopédie.

Enfin, le dictionnaire cite des oeuvres littéraires et théâtrales, la première référence s'intitule “ La Sorcière ”, c'est une étude historique et philosophique publiée par Michelet en 1862 ; le second exemple est une tragi-comédie anglaise de Middleton ; la troisième référence concerne une comédie en deux actes intitulée “ Le Sorcier ” et présentée sur le Théatre-Italien le 2 janvier 1764 ; le quatrième et dernier exemple étant un opéra comique en un acte présenté au Théâtre Lyrique le 15 juin 1800.

Ce dictionnaire ressemble donc plutôt à une encyclopédie au sens où il donne beaucoup de références historiques, culturelles, littéraires et théâtrales...

Il faut noter que ce dictionnaire reflète désormais la culture, l'intelligence et non plus la superstition et la crédulité de la société.

Dans le dictionnaire de l'Académie Française de 1878, on a la même expression que dans le dictionnaire de Pierre Larousse : “ des temps d'ignorance ”. Le regard que l'on porte désormais sur le mot “ sorcier, ière ” n'est plus le même qu'au XVè S., on sait maintenant que tout ceci n'était que de la superstition.

Les exemples sont cependant restés les mêmes : “ on accuse ... sorciers ”. On remarque qu'avant c'était le Parlement de Roüen qui brûlait les sorciers mais maintenant, l'actant est indéterminé puisque c'est : “ on ”. L'Académie ne cite personne mais englobe tout le monde par ce procédé, aussi bien le peuple que le Parlement de Paris.

L'Académie donne ensuite l'utilisation de “ sorcier ” figurément et populairement mais non plus “ bâssement ” comme dans le dictionnaire de Féraudl de 1787 ; en effet, on ne distingue plus en 1887 le peuple et la lie du peuple... On essaie de ne pas faire de découpages sociaux trop appuyés. C'est un trait culturel et social.

Enfin, on a l'utilisation proverbiale, l'expression lexicalisée “ être grand sorcier ” pour dire “ être fort habile ”, là aussi ce trait est culturel.

Le dictionnaire de l'Académie Française de 1884 présente la même définition que celui de 1878.

Dans le dictionnaire de l'Académie Française de 1935, la définition a évolué : “ celui, celle à qui on attribue un pouvoir surnaturel qui serait dû à un pacte avec le diable ”. Cette définition est proche de celle donnée par Hatzfeld dans le dictionnaire générale de la langue française. La différence est qu'ici, on a “ diable ” au lieu de “ esprits infernaux ”. Ce trait est culturel.

“ On attribue ”, l'actant est indéterminé pour montrer que tout le monde a participé à cette “ attribution ” d'un pouvoir surnaturel à des prétendus sorciers, là encore ce trait et culturel et historique.

Comme dans les éditions précédentes, l'Académie Française donne l'utilisation figurée et populaire : “ c'est un vieux sorcier... méchante femme ”.

Il existe cependant un changement avec les définitions de 1878 et de 1884 car désormais, l'expression lexicalisée “ être grand sorcier ” n'est plus proverbiale mais utilisée familièrement et “ cela n'est pas sorcier pour signifier qu'une chose n'est pas difficile à deviner, à faire. ” est utilisée très familièrement ; on a donc ici un trait culturel et social.

III Organisation du monde

Tous ces dictionnaires ont présenté dans la définition du terme “ sorcier, sorcière ”, la présence du diable et de traits imaginaires et superstitieux. On peut cependant différencier deux groupes de dictionnaires :

- un premier regroupant les définitions où les faits décrits étaient considérés comme réels, ce sont les dictionnaires datant de 1690 jusqu'à environ 1780, date correspondant à la fin de la théorie démonologique et au début des découvertes scientifiques, historiques, etc.

- le second groupe contient les dictionnaires où la définition reflète le changement de mentalité de la société vis-à-vis des sorciers et sorcières. Désormais, dans ces dictionnaires, on admet que tout cela n'était que superstition et délire. Ce changement de mentalité s'explique par le fait que le monde a évolué et découvert les lois naturelles qui sont la cause des catastrophes naturelles telles que les comètes, les tremblements de terre, etc.

V Conclusion

Grâce à l'étude des dictionnaires d'Ancien Régime, on peut voir l'évolution du terme “ sorcier, sorcière ” au cours des siècles et notamment voir l'évolution des mentalités car la société ne considérait pas la sorcière de la même façon au XVè S. qu'au XIXè S. La sorcière liée au diable et à la théorie démonologique ont été construites de toutes pièces au XVè S. pour instaurer le pouvoir Royal dans toutes les provinces. Peu à peu la société s'est rendu compte que tout cela n'était que superstitions et imaginations... et la chasse aux sorcières a alors disparu.

Mais, aujourd'hui, au XXè S., les sorcières et superstitions ont-elles disparu ?

En effet, la sorcière diabolique n'existe pas dans notre société mais l'attrait du surnaturel existe de nos jours sous une autre forme : les tireuses de cartes, le spiritisme, la parapsychologie, la voyance et même l'horoscope.

De même, il existe encore aujourd'hui dans les campagnes certaines superstitions, par exemple, les villageois des environs d'Hazebrouck disent bonjour les premiers afin d'éviter d'être ensorcelés par celui qu'ils rencontrent ; et pour la même raison, ils mettent le pouce dans la main quand ils parlent à un inconnu.

Beaucoup de comportements de ce genre sont donc encore présents de nos jours, par exemple, certains ont recours pour se soigner à des remèdes de grand-mère plutôt qu'à la médecine, là aussi c'est de la superstition, tout comme le fait d'éviter de passer sous une échelle...

Ainsi, aujourd'hui, les superstitions sont loin d'avoir disparu et désormais les sorciers et sorcières sont joignables par téléphone, serveur Minitel ou même ils passent des annonces dans les journaux . Voici d'ailleurs des exemples de “ sorciers ” nous invitant à les contacter par le biais du quotidien : “  Info Annonces ” de Grenoble, du 18 février 1997.

Mrugala Karine

Licence de Sciences du Langage, Lille 3

Au XVIIe siècle, époque où Descartes tente de faire prévaloir la raison, l'Europe entière et notre pays en particulier sont touchés par une vague de procès en sorcellerie. Il faudra l'intervention du Parlement de Paris, puis celle de Louis XIV, pour que les abus prennent fin...

Par Colette Arnould*


Aux XVIe et XVIIe siècles, une épidémie de sorcellerie gagne l'Europe qui s'engage dans une répression sans merci. Résultat de tout un contexte passé et présent, certains pays seront plus touchés que d'autres. La France, qui s'est déjà heurtée aux hérésies et que les guerres de Religion ont ensanglantée entre 1562 et 1598, va dramatiquement s'illustrer.

Le passé, c'est d'abord le travail de codification et le fatal glissement opéré par le Moyen Age. Peu à peu, l'Inquisition, née pour lutter contre l'hérésie, exacerbe la hantise du diable et d'un personnel à son service. En 1233, Grégoire IX admet la réalité du sabbat ; en 1326, Jean XXII autorise la poursuite contre la sorcellerie sous couvert d'hérésie. Le 9 décembre 1484, Innocent VIII publie la bulle Summis desiderantes affectibus dans laquelle il revient sur la nécessité d'extirper par tous les moyens la « perversion hérétique » et confirme la réalité de la sorcellerie. En 1486, Institoris et Sprenger, deux inquisiteurs allemands font paraître à Strasbourg le Malleus maleficarum, dont l'influence sera déterminante. S'il donne les armes de la répression, le Malleus est aussi à l'origine de la chasse aux sorcières (voir article : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-397183.html) car si l'ouvrage évoque les sorciers - indéniablement il y en a -, le titre ne laisse aucun doute : c'est bien des sorcières, maleficarum , qu'il s'agit.

En fait, depuis toujours on a admis que la femme est davantage tournée vers les pratiques magiques. Ce qui est nouveau, c'est la diabolisation de celle-ci qui, maintenant, donne une réalité à ce que l'Eglise, pendant longtemps, a rejeté comme relevant de la superstition. La fragilité affirmée de la femme devant la tentation, sa crédulité, son imagination aussi, en font la proie toute trouvée du diable auquel elle se lie corps et âme. En conséquence, la femme, capable de transgresser tous les tabous, de porter atteinte aux hommes, aux bêtes et aux fruits de la terre, de se métamorphoser comme de métamorphoser les autres, est « un monstre ». Désormais, on dispose d'une procédure claire et nette pour agir. Non seulement tous les crimes sont méthodiquement recensés, mais on sait comment interroger et quelles ruses utiliser ; comment se protéger, car les juges ne sont pas davantage à l'abri des maléfices ; on sait, la torture aidant, comment faire avouer et quelles peines infliger : presque toujours la mort. La sentence de toute façon ne parle jamais d'innocence, mais prend bien soin de mentionner que l'on n'a rien pu prouver légalement. Ainsi, la moindre récidive est fatale et, pour peu que l'on ait des ennemis, il faut s'attendre un jour ou l'autre à être à nouveau dénoncé, avec l'assurance de finir sur le bûcher. C'est la procédure inquisitoriale appliquée à la lettre que, dès 1539, l'ordonnance de Villers-Cotterêts introduit dans la juridiction française. Entre-temps, non seulement l'ampleur prise par le protestantisme a incité François Ier à sévir, mais une même peur du diable animant catholiques et protestants, chaque Eglise diabolisant l'autre, on s'est mis à voir des sorciers partout.

Si les grands bûchers coïncident avec la Réforme et les guerres de Religion, on ne saurait cependant tout expliquer par les conflits religieux, même s'ils restent omniprésents du XVIe siècle à la révocation de l'édit de Nantes, en 1685. Si hérétiques et sorciers, accusés de remettre en cause la société, ont toujours permis de justifier la répression, si de tous temps la répression a servi à camoufler les intérêts les plus divers, cela non plus ne saurait tout expliquer. Il faut encore prendre en considération un sentiment général d'insécurité fait de peurs réelles ou diffuses (guerres, famines, épidémies), qui, à la fois cause et conséquence, contribue à engendrer une véritable psychose collective et exacerbe des superstitions si profondément ancrées dans les esprits que sorciers et sorcières en sont les victimes toutes trouvées. Il est enfin impossible de faire abstraction du rôle des convictions s'illustrant dans une justice où le bien, nécessairement, s'oppose au mal. Sinon, comment expliquer un tel acharnement ? Et comment expliquer que tant de juges peuvent se mettre au service d'une telle cause, tomber dans de telles aberrations et devenir de véritables tortionnaires ? Or, tous sont d'éminents juristes, des hommes brillants occupant de hautes fonctions, des érudits capables, par ailleurs, tel Bodin, de faire preuve d'une réelle ouverture d'esprit. Certains sont mariés, bons maris et bons pères. Comment expliquer ? Sinon, par la force des convictions qui ignore la Renaissance et bafoue la raison au siècle de Descartes.

Procureur du roi à Laon, Bodin justement, s'est non seulement montré à la hauteur de sa tâche mais a cru bon de transmettre ses connaissances et son expérience. En 1580, il publie, le premier, une Démonomanie qui n'a rien à envier au Malleus dont il s'inspire. Bientôt suivi par ses confrères qui multiplient les preuves de l'omniprésence de Satan ici-bas, la peur incite à désigner des coupables tandis que les esprits les plus fragiles en arrivent à se croire sorciers ou possédés, ce qui achève de conforter les juges dans la nécessité de la répression. Alors, partout, les bûchers s'allument.

La Lorraine déchirée entre l'Allemagne et la France, en proie à toutes les calamités, voit encore sa situation s'aggraver depuis que Nicolas Rémy y sévit (voir page 60) . Surnommé le Torquemada lorrain, semant partout la terreur au point que les accusés préfèrent se suicider avant même d'être jugés, il se vante de ses exploits qui touchent également hommes et femmes. Ses victimes se comptent par centaines. En 1595, paraît sa Démonolâtrie, dont les « bons » effets se prolongeront puisque la malheureuse petite ville de Toul, où la répression engagée en 1584 ne s'achèvera qu'en 1623, comptabilisera à elle seule quelque 70 condamnations.

Après cela Boguet, qui exerce en Franche-Comté (alors espagnole), n'impressionne guère avec seulement 30 procès en une dizaine d'années. Mais si l'on ignore le nombre exact de ses victimes, on sait qu'il a réussi à débarrasser le pays des réfugiés savoyards... Son Discours exécrable des sorciers , publié en 1602 et suivi d'une Instruction pour les procédures , a dû, en revanche, exercer une énorme influence et le rendre indirectement responsable d'autres condamnations.

Conseiller au Parlement de Bordeaux, Lancre est désigné en 1609 pour s'occuper du Labourd, un « pays infesté en tous endroits » et où les habitants vivent dans la peur, dit Henri IV. Il n'en faut pas tant pour convaincre Lancre qui en déduit immédiatement que « tous les habitants de la Navarre [sont] sorciers ». Non seulement les bûchers se comptent par centaines, mais on en arrive à brûler 400 personnes à la fois. Lancre doit également rédiger deux beaux ouvrages chargés de transmettre ses idées (ou ses fantasmes) et son expérience.

En Anjou, sévit Pierre Le Loyer qui rédige un savant traité sur les apparitions ; le Bourbonnais possède Gilbert Gaulmin, célèbre pour sa traduction du De operatione daemonum de Psellos, mais, sceptique, il n'en prononce pas moins des condamnations. Chinon, Loudun, Louviers (voir articles : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-458448.html ; http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-484350.html), Aix-en-Provence, Marseille s'illustrent dans des affaires de possession. Le lien hérésie-sorcellerie se retrouve tant dans le Languedoc, où le Parlement de Toulouse aurait fait brûler 400 sorciers en 1577, que dans les régions montagneuses, depuis toujours suspectes, tandis que la Réforme, qui touche essentiellement l'Allemagne et la Suisse, incite à réprimer plus durement les zones frontalières. D'autres régions sont prises en tenaille : le Jura où protestants et catholiques s'emploient également à persécuter la population ; l'Alsace, qui ne sera française qu'en 1648 (à l'exception de Strasbourg et Mulhouse) et où les catholiques se montrent plus impitoyables que les protestants. De plus, constamment traversée par des bandes de mercenaires, en particulier durant la guerre de Trente Ans, le climat d'insécurité, favorable à la sorcellerie, est encore aggravé par la suspicion envers les communautés juives. Des procès s'y dérouleront après 1682 qui ne semblent cependant pas avoir été suivis de condamnations. L'actuel Nord de la France (qui relevait des Pays-Bas espagnols et ne sera conquis qu'entre 1667 et 1678) connaît deux grandes vagues de répression en 1590-1600 et 1610-1620, en période de paix, mais après une longue guerre civile expliquant probablement la nécessité de mettre un peu d'ordre...

La Bretagne, relativement épargnée, semble s'être spécialisée dans la recherche des prêtres-sorciers, qui ne sont pas une sa spécialité exclusive bretonne, puisque Lancre en a exterminé quelques-uns en Navarre. Quant à la Normandie, si elle a aussi ses prêtres-sorciers, c'est que le diable s'est réfugié dans les couvents ; dans les campagnes, elle s'obstinera à voir bergers-sorciers et empoisonneurs de bestiaux jusqu'au XVIIIe siècle. La Brie aussi, où la dernière grande affaire se situe à la fin du XVIIe siècle. Curieusement, seul le Forez échappe aux procès.

Les persécutions touchent indifféremment villes et villages, riches et pauvres, hommes et femmes, avec une majorité écrasante de femmes (80 à 82 %). Une moyenne d'âge de 60 ans pour les deux sexes vient confirmer le stéréotype de la sorcière vieille, seule (ce sont surtout des veuves) et de préférence laide. Quant au verdict, on obtient à peu près 40 % de condamnations à mort, mais dans les régions de fortes épidémies (Lorraine, Labourd), seuls 5 % des accusés parviennent à éviter le bûcher. Autant dire que tout le monde est suspecté ! Enfin, en vertu du principe selon lequel la sorcellerie est héréditaire, les enfants ne sont pas épargnés : poussés à dénoncer leurs parents, condamnés à assister au supplice, voire à entretenir le bûcher, quand ils ne sont pas brûlés eux-mêmes. Tout cela laisse les juges insensibles : la pitié, disent-ils, les aurait rendus complices de Satan...

Dès 1563, Jean Wier, un médecin rhénan, qui a fait ses études à Paris et Orléans, publie ses Histoires, disputes et impostures dont le titre se suffit à lui-même : c'est une condamnation en règle des folles croyances au nom desquelles on brûle tant de malheureux. Des voix indignées s'élèvent tandis qu'une violente polémique s'engage - Bodin réfutant point par point les arguments de Wier. Ce dernier trouve cependant un écho auprès de ses confrères et de quelques magistrats. L'initiative du Parlement de Paris qui, en 1589, décide de confier à Pigray, médecin de Henri III, et à trois de ses confrères le soin d'examiner 14 condamnés pour sorcellerie, est à cet égard significative. Tous tombent d'accord : ce ne sont que de « pauvres hères à l'imagination dépravée » qui ne méritent pas la justice qu'on leur réserve. Et on les renvoie. Pigray, qui énonce déjà les grands principes de la dissimulation hystérique, est suivi par d'autres : Laurens parle d'illusions, Jean Taxil assimile les démoniaques à des épileptiques, Jean Nydauld réfute la transformation d'hommes en loups. Marescot ne se laisse pas impressionner par Marthe Brossier « prétendue démoniaque » et la tient si fermement qu'elle ne peut plus faire ses contorsions : « J'ai chassé le démon », conclut-il ironiquement. Pierre Yvelin, médecin d'Anne d'Autriche, s'interroge, à propos des possédées de Louviers, sur ces diables qui n'entendent pas le latin ou n'en connaissent que quelques mots fortement teintés d'accent normand. Guy Patin laisse entendre que la fièvre démoniaque pourrait bien être récupérée par le « cardinal tyran » [Richelieu] pour mettre en cause les protestants, et Gabriel Naudé s'étonne de ce que « le diable, tant que vivait le cardinal, lui portait respect, ou du moins restait muet sur son compte », tandis que, maintenant il se montre fort irrévérencieux.

Parallèlement, prédicateurs et théologiens (qui sont aussi parfois des juges) pèsent de tout leur poids pour que l'on continue à lutter contre Satan. Pourtant, eux aussi, ont leurs contestataires. Parmi ces jésuites venus prêter main forte aux dominicains, Freidrich von Spee, un Allemand, s'insurge dans sa Cautio criminalis : « Si nous n'avons pas tous avoué être sorciers, c'est que nous n'avons pas tous été torturés. » L'ouvrage est paru sans le nom de l'auteur, mais Spee est démasqué et connaît toutes sortes d'ennuis. Trente ans après, en 1661, paraît la traduction française par un médecin de Besançon qui, après avoir préfacé l'ouvrage, préfère signer de ses seules initiales. Entre-temps, en 1657, le pape est intervenu pour dénoncer les abus.

Dès la fin du XVIe siècle, le Parlement de Paris atténue, à plusieurs reprises, les condamnations. En 1601, il interdit l'épreuve de l'eau ; en 1624, il institue l'appel de plein droit et décrète que toutes les procédures ayant conclu à une quelconque peine corporelle doivent lui être transmises. Afin que nul ne l'ignore, l'arrêt est expédié dans tous les sièges de son ressort. En 1640, il prend des sanctions contre les juges subalternes qui ne se soumettent pas. Enfin, il se refuse à reconnaître le crime de sorcellerie pour s'en tenir à ce qui peut être rationnellement prouvé. A partir de ce moment-là, fait révélateur, les parlementaires cassent systématiquement toutes les décisions des juges subalternes.

Pourtant, les effets restent encore limités d'autant que c'est précisément dans les années 1640 qu'éclate une nouvelle épidémie de sorcellerie.

En 1635, Dijon a suivi Paris, puis viennent Dole et Toulouse (avec un peu moins de rigueur). Mais, très vite, les cours souveraines sont submergées et la dénonciation des abus ne suffit pas à changer les mentalités quand les superstitions, vivaces chez les uns, servent de prétexte à d'autres - ce que la Fronde vient encore aggraver. Enfin, si le Parlement de Paris couvre presque la moitié du royaume, il ne peut s'imposer aux autres cours souveraines qui conservent leur indépendance. Grenoble, Aix, Pau, Bordeaux, Rouen s'obstinent, et il faudra l'intervention du roi pour les faire céder.

C'est en 1663 que le Conseil du roi intervient pour la première fois, à Auxonne, dans une nouvelle affaire de possession où les juges partisans de la thèse diabolique - et en opposition avec le Parlement de Dijon -, se voient contraints d'abandonner les poursuites. Puis, la sorcellerie rurale continuant de faire des ravages, il intervient à plusieurs reprises dans les années 1670, en Normandie et dans le Sud-Ouest pour faire cesser les accusations en chaîne. Le 26 août 1670, d'ailleurs, le Parlement de Paris enregistre l'ordonnance signée par Louis XIV à Saint-Germain-en-Laye. Le texte ne parle pas de la sorcellerie mais appuie sans équivoque les efforts des magistrats pour décider en dernier recours. Reste à vaincre les ultimes oppositions dont on ne parle pas davantage, mais que l'on prévoit de régler par une ordonnance générale que l'on dit imminente. L'affaire des Poisons (voir page 68) , qui éclate au même moment, la renverra à 1682, mais durant ces douze ans se multiplieront les interventions royales pour imposer une même juridiction dans tout le royaume. Et c'est finalement avec Rouen que s'engagera la dernière lutte.

C'est donc en juillet 1682, et grâce aux efforts de Colbert, que sera mis officiellement un terme aux procès de sorcellerie. Mais, si le titre de l'édit royal mentionne bien qu'il s'agit de « la punition de différents crimes qui sont devins, magiciens, sorciers, empoisonneurs », on ne parle guère des sorciers, sinon pour les assimiler à des illusionnistes. On ne parle plus de sorcellerie, mais de « prétendue magie », et on insiste sur les « détestables abominations » par lesquelles des « personnes ignorantes ou crédules » sont abusées. Trois articles sont consacrés aux « séducteurs » (ce qui permet de condamner divination, superstitions et magie), huit aux empoisonneurs, passibles, comme les sacrilèges, de la peine de mort. La logique est donc respectée par le refus même d'entrer dans des détails... qui n'existent pas, tels le pacte avec le diable, le sabbat ou les maléfices, résolument passés sous silence. En conséquence, il n'y a pas de sorciers, il n'y a que de prétendus sorciers.

Le siècle des Lumières achève de s'en convaincre et, après quelques ultimes soubresauts, les bûchers s'éteignent partout en Europe. Une page de l'histoire se tourne, mais tandis que triomphent les idées de Montaigne et de Malebranche, Voltaire ne se laisse pas abuser : « Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage ; c'est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique », pouvait-on lire à l'article « Fanatisme ».

* Colette Arnould, professeur de philosophie, a publié une Histoire de la sorcellerie en Occident (Tallandier, 1992) et La Satire, une histoire dans l'Histoire (PUF, 1996).


 En complément, vous pouvez consulter l'excellent site sur la sorcellerie dans le nord de la France : http://perso.wanadoo.fr/morel.and.co/sorcieres.html

Pierlot était assis sur la paille de son cachot humide, la tête entre les mains. Il avait perdu toute l'audace et l'insolence dont il avait fait preuve durant tout son procès. Sa dernière heure était proche, il ne le savait que trop. En ce jour maussade de janvier 1786, le bourreau l'attendait sur la place comble du marché. Le peuple s'était déplacé en masse pour assister au supplice, l'un des plus rigoureux que la justice humaine eut inventé. Pierlot allait être tenaillé huit fois avec un fer chaud et rompu vif. Le fait d'être ecclésiastique n'avait guère infléchi la décision des juges, au contraire. Qu'un prêtre ait commis un crime d'une telle cruauté méritait une peine exemplaire. De plus, il avait agi avec la plus grande préméditation, répétant mentalement des dizaines de fois le scénario de son horrible forfait.
Pierlot était résigné. Résigné à mourir, résigné à souffrir et résigné également à soulager sa conscience. Il désirait parler s'expliquer, se libérer du poids qui oppressait son âme...
Pierlot habitait à Verviens, petite ville à six lieues de Liège. Son sinistre projet avait pris corps un jour de décembre 1785... Ecoutons les confessions du meurtrier :

" C'est le jeu qui, par degré, m'a conduit au crime et de là, au supplice affreux qui m'attend... "

" Depuis longtemps, j'ai contracté et conservé la malheureuse passion du jeu de la loterie : j'y avais perdu des sommes considérables. Et ces pertes, par l'espoir funeste et chimérique de les réparer par quelque chance heureuse, m'avaient enfoncé de plus en plus dans le précipice.
" Je croyais à chaque tirage apprendre que, parmi les numéros que j'avais choisi, il en était sorti quelques-uns qui, par leur combinaison, me donneraient une somme suffisante tout à la fois pour me mettre en état d'acquitter mes dettes et me procurer une aisance capable de me mettre au-dessus du désir du gain. Car c'est cette fatale illusion qui, loin d'éteindre la fureur du jeu ne fait que l'alimenter. C'est elle qui, par degré, m'a conduit au crime et de là, au supplice affreux qui m'attend et qui y en conduira bien d'autres après moi.
" J'ai commencé par confier au hasard des sommes dont la modicité n'était pas capable d'altérer ma fortune. De temps en temps, il m'échoit quelques petits lots qui n'étaient pas équivalent aux pertes que j'avais faites en détail. Mais il me donnait lieu de penser que, si j'avais mis une plus grosse chance sur les numéros qui étaient sortis en ma faveur, j'aurais fait un gain relatif à ma mise. Je m'accoutumai insensiblement à multiplier mes mises à la hausse. Enfin, je m'abandonnai à tous ces calculs chimériques qui promettent des lots suffisants pour réparer toutes les pertes passées et même de fournir une fortune suffisante pour un sage qui sait borner ses désirs.
" De petits hasards, dont le produit était bien éloigné d'approcher de mes pertes, alimentaient mes funestes espérances. Et d'espérance en espérance, je parvins à ma ruine totale, sans cependant être corrigé des illusions qui m'y avaient conduit.
" Je devais, le 12 décembre 1785, rembourser à une demoiselle Franquinet une somme de 1 200 livres qu'elle m'avait prêtée pour en faire un emploi honnête et profitable que j'avais supposé et sur lequel, elle avait eu la confiance de me croire. Il m'était impossible de satisfaire à cet engagement. Je craignais l'éclat des poursuites qu'elle n'aurait pas manqué de faire contre moi. J'ose dire que ma réputation était intacte et que je l'avais méritée par une vie régulière qui ne me donnait lieu, à moi-même, de me faire aucun reproche, jusqu'au moment où je me laissai entraîner par la passion de la loterie. Cette réputation m'était précieuse et pour la conserver, il me fallait prévenir l'atteinte qu'elle allait recevoir par une poursuite juridique qui m'allait faire passer pour un dissipateur. Peu de personnes étaient instruites de mon goût pour la loterie et je n'avais garde de faire connaître à ceux auxquels je n'avais pu le cacher jusqu'à quel point il m'avait emporté.
" Je roulais dans ma tête les moyens par lesquels je pourrais me tirer d'embarras. La réputation dont je jouissais dans la ville était mon idole et il n'y avait rien que je fusse prêt à lui sacrifier, excepté peut-être la fureur de jouer à la loterie. Pour satisfaire ces deux passions, qui seules occupaient toute mon âme, mon imagination que je tournais dans tous les sens, ne m'offrait qu'une seule manière de les concilier et de me mettre en état de les satisfaire toutes les deux à la fois. Elle était horrible. Dans tout autre temps, l'idée seule aurait révolté toutes les facultés de mon âme : mais je ne voyais d'horrible que la perte de ma réputation et la privation de la faculté de m'intéresser à la loterie.
" J'avais pour ami intime, je peux dire même pour protecteur, le conseiller Delmotte. Il avait en moi toute la confiance que j'ose dire avoir mérité jusqu'à l'espace de mon crime. J'avais chez lui un accès aussi facile, aussi libre, aussi familier que je l'avais chez moi. Sa maison était presque la mienne. Je n'ignorais pas qu'il jouissait d'un revenu fort honnête et que, vivant d'économie, il ne consommait pas ce revenu, qu'il cumulait ses épargnes et qu'elles devaient avoir produit un trésor considérable. Ce trésor pouvait me procurer la ressource à laquelle j'aspirais pour satisfaire les deux passions qui me dévoraient à la fois : mais il fallait s'en rendre maître sans obstacle.
" M'étant fixé sur cette idée, connaissant parfaitement l'intérieur et les usages domestiques de la maison du sieur Delmotte, je compris, après les avoir bien combinés, que je ne pouvais réussir dans mon dessein sans assassiner le maître et mon aveuglement était tel que j'en conçus le dessein sans horreur.

" Mais il restait une difficulté : c'était de commettre ce crime sans témoin et sans obstacle. En un mot, de cacher à jamais la main qui devait accomplir l'exécution abominable que j'avais résolue
" Plusieurs obstacles s'opposaient et à l'exécution du crime et au secret dont tout me faisait une nécessité. Le conseiller Delmotte avait à son service deux filles qui étaient sœurs. L'état d'infirmité auquel il était réduit ne leur permettait pas de le quitter et à peine de le perdre de vue. Je les dévouai pour être les premières victimes du projet affreux que je méditais.
" Au-dessus de la chambre qu'occupait le conseiller, logeait l'abbé Songné. Je pensais que trois assassinats successifs dans la maison où il logeait ne pouvaient se commettre à son insu, d'autant plus qu'il était intimement lié avec le conseiller et avait, comme moi, un accès libre dans toute la maison. D'ailleurs, quand le hasard et mes précautions m'auraient garanti de sa vue et eut empêché les plaintes des mourants de parvenir jusqu'à lui, je n'aurais pu lui dérober le bruit des ouvertures et peut-être les effractions que je prévoyais bien qu'il me fallait faire pour parvenir au trésor que je convoitais. Je pris donc le parti de l'envelopper dans les prescriptions que j'avais prononcées contre les autres habitants de la maison. Voici comment je procédai à l'exécution du projet horrible qui va me conduire au supplice que j'ai trop mérité et qui ne peut-être trop rigoureux.

" Je lui donnai trois ou quatre coups de massue dans la tête et je le laissai pour mort sur son lit... "
" Pour me débarrasser d'abord des deux servantes, je les appelai, les fis descendre et leur dit que leur mère était à la mort et souhaitait les voir encore une fois. Elles remontèrent dans la chambre du conseiller pour lui demander la permission de sortir. Je dis à la première qui se présenta que je la conduirai d'abord et que je viendrai chercher l'autre parce qu'il ne convenait pas de laisser la maison seule.
" Nous sortîmes avant le jour et j'eus beaucoup de peine à l'assassiner : elle se défendit si bien que je ne doute pas que si elle avait eu un couteau, elle ne m'en eût percé. Enfin, après bien des efforts, je vins à bout de lui arracher la vie et l'on doit avoir trouvé ses mains très meurtries.
" J'allai chercher l'autre que j'assommai en deux coups sans qu'elle ait fait d'autre mouvement que d'étendre un peu la jambe droit. Après cette exécution, je me saisis de la clef de la maison qui était dans la poche de la seconde et montai directement à la chambre du conseiller que je trouvai sur son séant dans son lit. En me voyant entrer, il me demanda comment allait la mère de ses servantes et si elles étaient déjà revenues.
" Le sang que je venais de répandre n'avait pas encore éteint en moi tout sentiment d'humanité. En voyant tant de confiance et tant de bonne foi, je fus saisi d'un mouvement de remords. Mais je vis d'un coup d'œil qu'il ne m'était pas possible de reculer sans m'exposer à faire découvrir l'auteur du crime que je venais de commettre. Je surmontai le mouvement de repentir que j'éprouvais et, pour toute réponse, je lui donnai trois ou quatre coups de massue dans la tête et je le laissai pour mort sur son lit.
" Je remontai de suite à la chambre de l'abbé Songné. Pour mon malheur et contre mon attente, elle se trouva fermée : c'est cette circonstance qui m'a perdu et m'a livré entre les mains de la justice. Je l'appelai, il vint ouvrir. Je lui dis de descendre promptement chez le conseiller qui faisait, lui dis-je, un vacarme épouvantable parce que des deux servantes étaient près de leur mère mourante.
" Quand il fut dans l'attitude qu'exigeait l'action de se vêtir de sa culotte, je lui donnai un coup de massue qui lui renversa la tête sur son lit. Ce coup fut suivi de deux autres dont la violence fut amortie par les rideaux de son lit qui se trouvèrent entre sa tête et ma massue. Etant un peu flottants, ils amortirent la force des coups de manière qu'ils ne faisaient point d'impression. Il revint de son étourdissement, reprit tout à coup ses esprits, il se releva, me saisit, me terrassa et me tira hors de sa chambre.
" Voyant mon coup manqué, sans ressource, il ne me restait d'autre partie à prendre que la fuite. Je pris la route de Spa, j'y déjeunai au Grand Cerf où je demandai un guide pour me conduire à travers le bois de la Sauvenière pour aller au Cheneux chez ma tante à laquelle je fis la confession de mes crimes. J'y restai caché pendant huit jours, ayant cependant l'indiscrétion d'y prendre régulièrement mes repas avec la famille. Le soir, je me retirai dans un petit réduit nouvellement construit auprès de la maison qui n'est pas encore couvert. On m'y avait fait un lit caché derrière la provision de tourbe.
" Cependant la justice me faisait chercher et, de mon repaire, j'ai entendu deux fois la patrouille qui cherchait ma trace, faire des perquisitions dans la maison de ma tante. Je compris que j'étais en danger et que, tôt ou tard, je serais découvert. Je crus, en conséquence, qu'il était essentiel pour ma sûreté que j'allasse plus loin et que je sortisse des terres de la domination de Liège. Je fis part à ma tante de mes inquiétudes et lui témoignai que je croyais qu'il était nécessaire que je m'éloignasse si la chose était possible.
" Loin de contredire mon dessein, elle l'approuva. Elle était sans doute fort aise de se débarrasser de moi et me dit que, dès la nuit même, un des mes cousins m'accompagnerait et que nous tâcherions de parvenir ensemble au-delà des confins du territoire soumis aux lois de l'évêque de Liège.
" Nous partîmes effectivement la nuit et arrivâmes vers le commencement du jour à Outrée, grosse métairie isolée où était encore un de mes cousins qui y demeurait en qualité de valet. Je demandai asile au fermier après lui avoir fait l'aveu sincère de mes crimes. Le ton pathétique et repentant dont j'accompagnai mon récit le touchèrent. Il ne vit dans mon action qu'une effervescence momentanée d'une passion éteinte par le danger et le remords et remplacée par une frayeur salutaire qui avait remis mon caractère dans son état naturel. J'y restai huit jours.
" Au bout de huit jours, le temps de l'engagement de mon cousin allait expirer et il allait être obligé de quitter la maison. Je n'y pouvais pas rester lorsqu'il n'y serait plus. Quand même on aurait consenti à m'y souffrir, je ne pouvais plus y être en sûreté. Mon histoire était universellement répandue. Mon signalement était donné partout et les agents de la justice rôdaient dans tous les chemins, tant grands que de traverse. Mes hôtes étaient instruits de ces circonstances et ne manquaient pas de mes les peindre avec les couleurs les plus capables de me causer les plus vives alarmes.
" Mon cousin m'offrit de m'accompagner jusqu'au Trois-Vierges. Il y a un couvent de récollets où je pourrais espérer de trouver un asile. Je consentis volontiers à prendre ce parti. Je fis part à mon hôte de ma résolution. Il approuve fort le parti que j'allais prendre, bien satisfait sans doute, d'être débarrassé de moi. Je partis donc avec mon cousin pour me rendre aux Trois-Vierges. Je fus reçu par les récollets. J'ignore quel a été mon dénonciateur mais c'est dans leur couvent que j'ai été arrêté.

Avant de l'exécuter, on procéda à sa dégradation2. Voici le cérémonial qui fut observé. A 7h 30 du matin, il fut amené sur un tombereau au lieu du supplice. Il était habillé de noir et avait un rabat. Arrivé sur la place publique, on le fit descendre et on le plaça au bas des degrés de l'église de Saint-Lambert où étaient préparés, sur une espèce d'autel, un calice et tous les vêtements d'un prêtre qui va célébrer le saint sacrifice.
Le coupable avait fait le trajet de la prison à la place avec une contenance assurée et qui avait même une nuance d'insolence. En descendant de son tombereau et approchant de l'autel, il ne se déconcerta point. Il revêtit lui-même successivement et avec le même sang-froid, l'aube, l'amict, la manipule, l'étole et la chasuble et demanda tranquillement à s'asseoir en attendant l'arrivée des prélats qui devaient venir le retrancher du corps sacerdotal.
Le criminel se mit à genoux. Le suffragant de monseigneur l'évêque de Liège lui adressa alors un discours dans lequel, après lui avoir représenté l'énormité des crimes dont il s'était rendu coupable et par lesquels il avait profané son ministère, il lui annonça qu'il allait en être dégradé et livré à la vengeance des lois humaines. On lui gratta les doigts et la tonsure. On le dépouilla des habits sacerdotaux. Et enfin, le suffragant, s'adressant aux échevins député, leur dit qu'il remettait le prisonnier entre leurs mains, mais qu'il leur recommandait d'user d'indulgence et d'épargner l'effusion de sang autant qu'il serait possible.
Les sergents s'emparèrent alors de Pierlot qui devint dès ce moment leur prisonnier. On le revêtit d'un habit séculier et on le conduisit dans la prison civile. C'est alors que l'audace qu'il avait montrée jusqu'alors parut terrassée et qu'il fit la déclaration que l'on vient de lire.

Il subit son supplice avec résignation. Au bout d'une heure de souffrance inouïe, le premier évêque de Liège y mit fin en ordonnant qu'on l'étranglât.

1 Causes célèbres et intéressantes avec les jugements qui les ont décidés ; rédigés de nouveau par M. Richer, Amsterdam ; M. Rhey, 1772-1788, tome XX.
2 En 1785, la dégradation des ordres sacrés se pratique encore à Liège. Elle n'est plus d'usage en France, quoique présente par une de nos ordonnances et par le droit romain. Dès le début du XVIIe siècle, l'usage de cette cérémonie commençait à disparaître et elle est totalement tombée en désuétude à la fin du XVIIIe siècle.

" Organisées par Louvois en 1688, les milices provinciales sont recrutées dans les paroisses par tirage au sort de célibataires de 20 à 40 ans, à l'exclusion de la noblesse (qui fournissait les cadres) et du clergé. Le Roi fixait par ordonnance le nombre d'hommes appelés et son Conseil répartissait ce nombre dans les provinces. L'enrôlement n'avait lieu qu'en temps de guerre. Les Listes, fort arbitraires dans la pratique, étaient dressées par les intendants qui déterminaient alors le contingent d'hommes à fournir par chaque communauté d'habitants. Ensuite les enrôlés tiraient au sort ceux qui devaient partir. Licenciées en 1697, les milices sont à nouveau levées de 1701 à 1714 (guerre de Succession d'Espagne).

Le service était de 10 ans.

En 1726, le duc de Bourbon rend les milices provinciales permanentes (service de 4 ans puis de 6 ans après 1736) et en fait une véritable armée".

 

Aux Services des Archives départementaux, en série C, listes de soldats des milices provinciales qui étaient levées dans les élections (arrondissement).

 

Source :

Les Milices provinciales par Marguerite DELARBRE

Revue Généalogique Normande N°45, page 14

" Un plaid extraordinaire tenus à Maransart le VIIIe de juing an 1587 " rend compte du procès intenté contre " Gertrud le Marchant, vefve de feu Godefroid de Boys ". Jehan Tamineau, maïeur, mène les débats. Qui était Gertrud le Marchant, la servante du diable ou la victime d’une civilisation qui se cherchait?

 

La grande chasse aux sorcières des XVIe et XVIIe siècles aurait fait selon VOLTAIRE 100 000 victimes sur tout le continent européen. Aujourd’hui, le chiffre semble un peu exagéré mais ce qui est attesté c’est que 80% des victimes de cette chasse meurtrière sont des femmes.

Sans doute, Gertrud le Marchant présente-t-elle en tout ou en partie un profil qui fera d’elle presque naturellement la sorcière du village : elle est veuve et pauvre. Sous l’Ancien Régime, le statut de la veuve revêtait deux visages fort différents, visages qui se mesuraient à l’aune du statut social des intéressés. Celui de Gertrud n’est pas des plus enviables, elle " redoubte d’aller mendier et demander son pain par les villaiges et hamiaux diez allentour ".

Selon Yves CASTAN, la persécutée se définit sur base de trois propositions : la servante du diable, une femme révoltée et pourchassée ou encore un bouc émissaire, exutoire parfait aux angoisses d’une époque de grandes mutations sociétale et mentale.

Les femmes, compte tenu de " la fragilité de leur sexe " affirme Le Marteau des Sorcières de SPRENGER et INSTITUTORIS - paru à la fin du Xve siècle à l’usage des juges pour confondre les possédées - se laissent plus facilement envoûter par le prince des ténèbres. Cette thèse lie directement la sorcellerie au péché originel et " aux dangers de la chair ". Heureusement, Gertrud ne semble pas entretenir de rapports contre nature avec le malin.

Nous devons la thèse de la femme révoltée contre sa condition inférieure à l’historien romantique MICHELET qui fait de la sorcière une martyre. Gertrud a-t-elle conscience d’être la victime d’une injustice sociale ? On ne peut l’affirmer. Le XVIIe siècle s’il engendre des mutations, est encore et toujours l’héritier des valeurs inhérentes à la société dite " d’ordre ", société qui ignore le principe d’égalité entre les hommes.

Il semble bien, à la lecture du document que Gertrude fut le bouc émissaire d’une période agitée. De quoi l’accuse-t-on ? Jehan Charmant, propriétaire d’une vache se plaint que sa bête ne donnait plus de lait. Après avoir " reprins et menassez " Gertrud, " lendemain au matin elle (la vache) commencha a rendre du bon laict ". Pierre Babau l’accuse d’avoir provoqué la maladie de son cheval. Pour d’autres témoins encore, les filles de Gertrud sont également vouées au malin, ce à quoi la veuve aurait répondu : hélas au moins mes filles ne le sont pas. Le document précise encore que Gertrud " a aussi faict une infinite d’aultres maux sy comme d’avoir faict mourir plusieurs hommes femmes enfans chevaulx vaisches comme aultrement ".

In fine, les " eschevins de Maransart […] et monsieur le mayeur " affirment " que ledit demandeur nat encore suffisant informations pour parvenir a sa conclusion "

Quel fut le destin de Gertrud le Marchant? A ce stade de nos recherches, nous l’ignorons. En revanche, on peut s’interroger sur le statut de la paysanne dans le monde rural de ce siècle tourmenté. Souvent guérisseuse, détentrice de la culture populaire qu’elle transmet à la veillée, elle mène inconsciemment deux combats : celui du monde rural qui représente à la fois un danger et un enjeu pour une élite qui prend toute la mesure des phénomènes de proto-industrialisation et de la nécessité de la domination des élites sur les masses productives  et celui de la femme légataire de la culture populaire orale considérée comme un danger par l’élite culturelle détentrice du patrimoine écrit.

 

Brigitte O. Barès – historienne des mentalités.

Edition du texte réalisée par Viviane Soenen, historienne.

Pour le Cercle d’Histoire de Lasne

 

Bibliographie succinte

Pour nos régions :

DUPONT-BOUCHAT, M-S., FRYHOFF, W., MUCHEMBLED, R., Prophètes et Sorciers dans les Pays-Bas, XIe – XVIIIe siècles, Paris, 1978.

De manière générale, une grande part des écrits de M-S. DUPONT-BOUCHAT.

Pour l’aspect juridique, se referer spécifiquement aux écrits de X. ROUSSEAUX, notamment L’Activité judiciaire dans la Société rurale en Brabant wallon, XVIIe – XVIIIe, Bruxelles, 1987.

En France :

CASTAN, Y., Magie et Sorcellerie à l’Epoque moderne, Paris, 1979.

MUCHEMBLED, R., La Sorcière au Village (Xve- XVIIIe siècles), Paris, 1979.

Qui étaient les sorcières ? Robert Muchembled, spécialiste de l'histoire culturelle et sociale du XVIe au XVIIIe siècle, à l'université de Paris-XIII, répond.

Inquisition : au nom du dogme. Une émission diffusée sur Arte.

Quelle ampleur a pris en Europe la chasse aux sorcières ?

Robert Muchembled. Près de 30 000 personnes ont été brûlées en Europe pour sorcellerie. Les femmes étaient les premières victimes de cette chasse aux sorcières : en moyenne, quatre femmes pour un homme passaient devant les tribunaux. L'Europe du Nord a été particulièrement touchée : l'Allemagne a ainsi brûlé près de 22 000 sorcières, la Lorraine (qui n'était pas encore française) près de 3 000 personnes... Comparativement, il n'y a pas eu beaucoup de bûchers en France, et ils étaient quasi inexistants au Sud de l'Europe. Pour une raison simple : en Italie et en Espagne régnait une Inquisition (dirigée par l'Eglise) très puissante. Et les inquisiteurs poursuivaient surtout les juifs ou les Morisques (des musulmans convertis qui continuent à exercer leur confession en secret). La vraie Inquisition considérait les sorcières comme des magiciennes, qu'il fallait rééduquer. Ailleurs, ce sont des tribunaux laïcs qui ont été responsables de la chasse aux sorcières.

Pour quelles raisons ces procès ont-ils commencé ?

Robert Muchembled. Tout était prêt en Europe pour que ces procès s'instaurent. L'Inquisition du Moyen Age avait bâti l'image de l'ennemi de Dieu : c'était un hérétique, genre vaudois ou cathare. Or, à la fin du Moyen Age, on manque d'hérétiques " réels ". La société fantasme alors sur de nouveaux hérétiques, en leur appliquant des recettes vieilles de 1 500 ans. · la fin du XVe siècle, on voyait le démon partout. Le pape Innocent VIII a envoyé deux enquêteurs, Spenger et Institoris, en Allemagne, pour enquêter sur le phénomène. Ces deux inquisiteurs ont rédigé un gros rapport, en 1486, le Malleus Maleficarum (" le Marteau des sorcières "). Parallèlement, Martin Le Franc, au milieu du XVe siècle, a émis les premières réflexions sur la démonologie. C'est lui qui a inventé le vol des sorcières sur un manche fourchu pour aller au sabbat, par exemple. Et le reste a suivi : les sorcières sont une secte d'humains dénaturés qui ont fait un pacte avec le diable. Ils sont marqués à un endroit de leur corps qui reste insensible à la douleur. Ils ont des relations sexuelles avec le diable, lui obéissent et reçoivent ou fabriquent des philtres avec des cadavres d'enfants mort-nés ou non baptisés... L'Eglise est en pleine crise, prépare sa Réforme : les endroits où le conflit entre protestants et catholiques a été le plus marqué sont les territoires les plus propices à la chasse aux sorcières (Allemagne, Suisse). L'Eglise a créé les instruments pour cette chasse aux sorcières, mais c'est le pouvoir civil qui s'en est emparé, bien longtemps après.

Pourquoi les femmes ont-elles été les premières touchées ?

Robert Muchembled. Parce qu'il y eut à cette époque une puissante poussée antifemmes. Le Moyen Age, ses épidémies, ses famines et ses guerres ont aggravé l'idée ancienne de la faute d'Ôve dans le péché originel... Les médecins considéraient alors que la femme est froide et humide, donc tentée par l'enfer, et l'homme chaud et sec, donc plus près de Dieu... La femme devient alors l'hérétique idéal. Il faut la tenir en sujétion. Les femmes mariées étaient surveillées. Mais les veuves, ou les femmes libres, inquiétaient. Elles n'étaient pas encadrées, donc dangereuses. L'image de la sorcière est d'ailleurs celle d'une vieille femme édentée, qui a encore des désirs sexuels, alors que cela ne sert plus à rien, selon les critères de l'époque, puisqu'elle ne peut plus faire d'enfants.

Pourquoi les punir par le feu ?

Robert Muchembled. Le bûcher est réservé aux hérétiques. Il permet de se débarrasser définitivement de la personne gênante : ses cendres dispersées, elle ne pourra même pas se reconstituer le jour du Jugement dernier. Enfin, le feu évoque les flammes de l'enfer...

Comment s'est arrêtée la chasse aux sorcières ?

Robert Muchembled. En France, un édit de Louis XIV et Colbert, en 1682, interdit de poursuivre les sorcières. La Pologne, la Suisse, l'Autriche, brûlent encore au XVIIIe siècle. En vérité, les bûchers ont réellement cessé avec le siècle des Lumières, l'arrivée d'idées nouvelles... et de la raison.

Propos recueillis par Caroline Constant

· lire : Une histoire du diable. XIIe-XXe siècle, Robert Muchembled, Le Seuil, 2000.

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