Dans les pas de l'orme - Petit essai sur les mythologie de la marche

Publié le par GOUPIL Stéphane

J'ai des ancêtres qui ont vécu à Ormes, près du Neubourg, dans le département de l'Eure (27). Mais en cherchant l'origine du mot Orme, j'ai trouvé un essai sur le sujet que je souhaite partager avec vous :

Un certain nombre d’explications préliminaires sont nécessaires afin d’éviter tout égarement du lecteur.

 

Chez Rabelais, et bien d’autres écrivains, le choix d’un mot n’est pas le fruit du hasard. Le romancier utilise toutes les possibilités d’équivoque du mot, comme nous allons le manifester avec l’orme.

L’arbre lui-même se prête à plusieurs désignations qui jalonnent un pèlerinage onomastique ; l’ « ormeau, avec des variantes selon les âges et les régions, « ormel », « oumeau », « hommeau », « ulmeau », et pour l’orme, « olme », « oulme », « humiau », un diminutif, « ormeteau », un calembour avec « homme », et un homonyme avec « ormeau », l’animal marin. Cet arbre magique, mot qui prête aux calembours naturels et aux greffes symboliques, végétal compagnon de la vigne, sera la borne réelle et mythique entre deux mondes, les régions du cœur, les frontières de l’esprit et les régions de la raison.

 

Les langues italiennes et française se calquaient l’une sur l’autres, pour ensuite entrecroiser leurs significations.

 

Orma, en italien « trace », « marque », « marche des pas ». Dante – référence : La divine Comédie – désigne la façon dont il va poursuivre son trajet vers l’Enfer, au Purgatoire et au Paradis : il suivra tout simplement les traces de pas de son guide, empreintes de pieds qu’il désigne par « orma », ou au pluriel « orme ».

 

Entre l’orma et l’orme s’effectue un échange sémantique par homophonie et identité symbolique : le premier terme (orma comme trace, vestige, pas, signe) joue le rôle d’une signalétique et d’une géographie symboliques que le second terme joue dans le texte rabelaisien et dans le réel (orme comme arbre frontalier, signal géographique, et arbre de Virgile) – on peut rappeler le célèbre épisode de l’abattage de l’arbre de Gisors (aux confins de la Normandie).

 

Orma nous a jalonné un trajet à travers les Marches de France, ces terres limitrophes, ces terres-frontières indivises, dont l’origine germanique s’applique aux anciennes zones frontières et militaires de France, et dont il nous reste encore le nom d’une région, la Marche Limousine, nom que l’on retrouve dans les Marches Séparantes d’Anjou, de Bretagne et de Poitou, et de toutes zones aux rivages d’un pays. A la fois terres-césures, terres de limites, confins, les marches sont autant de marques extrêmes que des signaux postés aux carrefours, là où se partagent les pouvoirs, les peuples, les légendes : terre de transition et terres de seuil, véritables portes des mondes, elles bornent la reconnaissance d’une géographie mythique.

 

Guillaume Postel, cabaliste chrétien de la Renaissance, était hantée par la fonction messianique des lieux et des noms. Il aborde, de ce fait, les mythes frontaliers, et se rend compte que les traces de l’orme dans l’œuvre rabelaisienne endossent une fonction identique de délimitation territoriale, horizontale, puis verticale ; enfin il juxtapose sa déambulation terrestre, mentale et culturelle, en projetant ses regards au cœur de la France où un orme géant, au milieu de la Marche, indique, à qui veut bien le remarquer, la porte du monde des Enfers.

 

 

Le trajet de l’orme

 

 

C’est sur la ligne séparant le pays normand et le pays de Basse Bretagne que Guillaume Postel a choisi de concentrer sur la Normandie tous les signes d’élection de sa France messianique, dans un contexte prophétique renforcé par le milieu alchimiste et orientaliste de certains de ses disciples normands, comme les Robert Duval de Rugles, Pierre Vicot de Flers, ou les Fèvre de la Boderie, natifs de Falaise, sur l’Orne. Le Mont-Saint-Michel, le pays de Dol, le hameau natal de la Dolerie, près de Barenton, franges de l’extrême Occident, présages de la Venue de l’Antéchrist, puis de la Parousie.  Ces bornes sont le lieu idéal de la projection paradisiaque.

 

Reprenant les mythes gargantins du lieu, relisant la légende de Saint Michel terrassant le dragon, Guillaume Postel fait du Mont-tombe la vigile du Paradis Terrestre des Hyperboréens - dans la mythologie grecque, peuple bienheureux vivant dans des contrées mythiques situées au-delà des régions où souffle Borée, le Vent...- :

 

I.                     Il assigne à cette limite et à la Normandie la triple conjonction d’Ariès, Lion, Sagittaire, qui préside aussi, à la ville de Jérusalem ; la Normandie devient la terre finale de l’extrême Occident.

 

II.                  Par le biais des étymologies et des généalogies revues et corrigées par la mythologie imaginaire d’Annius de Viterbe [voir référence page 197 du texte extrait de l’ouvrage la Renaissance de Christian Hermann (pseudo-Bérose), les mythes nationalistes d’un Jean Lemaire de Belges [voir également le texte cité auparavant], Postel fabrique une justification spiritualiste et messianique aux Normands, à son lieu natal, le hameau de la Dolerie, selon un processus analogique et linguistique qui utilise des informations mythographiques, prophétique et les ressources du plurilinguisme, en considérant que les langues modernes préservent une mémoire quasi généalogique des règnes et des civilisations antérieures : ainsi, la Normandie (ou d’après lui, Westereich), indique précisément qu’il s’agit d’une région du nord, région peuplée par les descendants des terres hyperboréennes, îles Ogygie nouvelles, endroit de l’Aquilon où le Diable est enchaîné. Guillaume Postel fait concorder ici ses interprétations cabalistiques du livre Bahir et des versets de Job et de Jérémie : « Or il est tout prouvé que comme l’Aquilon, à cause du siège de Satan, a procédé tout le mal du monde, aussi à cause de la divine intention dominatrice dudit Satan audit lieu plus qu’autre part, comme Job écrit : « De l’Aquilon s’apporte l’or. »

 

Postel fait encore écho aux celtisants néoplatoniciens qui attribuent aux Normands une origine extrême septentrionale, vers les confins de la scandinavie. En effet, généalogiquement et linguistiquement, les « Nordmans » sont issus des Danois, tribus hyperboréennes du « Danemarque » (aujourd’hui « Danemark »), Marches de la tribu de Dan, comme le spécifient les prophéties de Merlin, et que Guillaume Postel désigne dans sa cosmographie sous le terme de « Danemarkia. »

 

La tribu de Dan  est encore celle qui délimite le Septentrion de la Terre Sainte, région de l’Antéchrist occidental, et dont le peuple émigra vers l’Occident, conformément aux orientations messianiques du Christ mourant en croix. La Normandie, et plus particulièrement le Mont-Saint-Michel, deviennent l’orient absolu.

 

Le hameau natal de la Dolerie, consonnant avec « Dol », permet à notre « sérieux rêveur géographe » de dénouer une série d’associations polysémiques, qu’il relie aux confréries des Compagnons Tonneliers, tonneau diogénique – dans le sens : reconnaître Diogène dans le Christ et faire - subrepticement - du premier des Adages un adage diogénique; s'assimiler à Diogène roulant son tonneau pour illustrer la fabrique du Tiers Livre -  dont Rabelais entonnera le chant « vinifique», dans la mesure où la langue perd la mesure de sa grammaire et confond les autres langues dans un concert universel : c’est ainsi que la DOLerie devient, par la magie incantatoire du Verbe, la région de l’amère DOUleur et de la DOLoire qui aplanit le bois, frappe et polit la pierre tel Hiram, roi de Tyr, rabote et unifie la matière pour construire le temple de Salomon. La Dolerie est le lieu idéal pour façonner le tonneau, thème cher à Postel, lui qui convertissait la matière des mots et des choses à la matrice de son désir, et qui « visionnait » dans le nom de son disciple préféré, Guy le Fèvre de la Boderie, un FEVRE-FABER, le Charpentier. Ce dernier a par ailleurs également donné à la Normandie un nom araméen, Nourman-Iah, « feu du vaisseau de Dieu ». Petite anecdote : la famille de la Boderie possédait une maison dans la paroisse de Saint-Gervais, à Paris, place où l’orme des Compagnons du Devoir s’élevait au milieu du carrefour, orme que l’on dessine sur les vieilles cartes postales, orme qui orne toujours de ses branches, le point de départ et le point de ralliement des Compagnons du Tour de France.

 

L’orme fait partie des « remarques » de voyage des Compagnons, il est encore présent sur la seule carte qui reste de Guillaume Postel : posté aux confins des régions qu’il partage, l’orme divise les 4 provinces du Berry, Bourbonnais, Auvergne et Limousins. Considéré au XVIe siècle comme un signal frontalier, appelé « arbre de remarque » par les géographes. Il signale par son superbe isolement dans la marche limousine les marges de la Creuse qui, descendant vers la Vienne, traversent le port de Piles, littéralement « Porte-Bornes », les deux piliers qui marquaient autrefois les limites de la Touraine et du Poitou.

 

Remontant encore vers le nord-ouest, cette lisière frontalière traverse la région de Chinon, s’insinue entre Candes, lieu où mourut Saint martin, et Montsoreau, aux confluences de la Vienne et de la Loire, et nous amène ainsi au Gué de Vède, à l’arbre de Saint Martin, et à l’Arceau Gualeau de François Rabelais. Là, au premier chapitre de Gargantua, les vignerons découvrent la Généalogie Pantagruélique, « non en parchemin, non en cere, mais en escorce d’ulmeau. » 

 

Pourquoi donc cette insistance de la matière « ormique », c’est-à-dire « ulmique » (ulmus, en latin) de son parchemin, qui débite des origines de sa chronique ? Rappelant un endroit nommé Ormeau de Saint Martin près de Coudray, au sud de la Devinière (maison soi-disant natale de Rabelais), ou bien les Ormes-Saint-Martin en Poitou (substitut de l’ancien nom, Hommes-Saint-Martin, ce qui favorise le jeu entre « orme » et « homme », ou bien encore le champ des Ormeaux, orné d’un Palet de Gargantua, « ormeau » en tourangeau se disant « humiau » ; l’ «écorce d’ulmeau » évoque la généalogie des hommes « ulmiques », hommes tenaces, échappant aux noyades, sauvés des eaux diluviennes. Nous savons que les géants bibliques, fruit d’une bâtardise entre les « fils des Elohim » et les femmes terrestres, ne doivent leur subsistance, raconte la tradition orale, qu’à un des leurs qui chevauchait l’arche de Noé. Or l’orme est le bois le plus résistant et le plus étanche pour toutes les parties du bateau touchant l’eau, utilisé pour les outils des tonneaux, les charpentes, les joints de roues, vis de pressoir, arbres de roues de moulins, conduites d’eau. La matière du manuscrit généalogique atteste de ce prodige narré en filigrane de l’histoire biblique.

 

Les vertus de l’orme sont nombreuses, mais trois caractéristiques reviennent le plus souvent : la signalisation des frontières, plus spécifiquement des carrefours,la traversée protégée des frontières, plus particulièrement celles des eaux, et l’alliance avec la vigne. C’est l’arbre qui permet à Achille, dans l’Iliade, de bâtir un pont pour échapper aux deux fleuves conjurés, c’est encore lui qui reverdit spontanément, dans un des miracles de Saint Martin ou dans une histoire racontée par Pline. Lui encore, qui soigne les plaies…

 

Arbre de vie à la ténacité généreuse, à la capacité de reverdie spontanée, l’orme n’en garde pas moins une ambivalence due à son genre hermaphrodite, arbre hybride des monstres qui longera les Enfers, arbre stérile des lieux déserts ou les tombes avoisinent son tronc. Médiation diabolique, ajoute Bouchet, compagnon de Rabelais, à propos de l’arbre : Saint Hilaire déjoue le diable, avec sa mule effrayée qui laisse là la forme de son pied, sous un « hulmeau », comme lorsqu’elle s’inclina devant Saint Martin. Marques du pied de l’âne, ormes et creux de bois perpétuent le souvenir du miracle. Dans Merlin le prophète ou le livre du graal, deux ormes signalent la Forêt Périlleuse, en route vers le royaume de Logres. Au milieu du chemin, ces deux ormes isolés dans une immense plaine sont flanqués de deux trônes merveilleux, où deux joueurs de harpe jettent des sorts aux passants qui meurent sur place. Une nymphe ne se transformera-t-elle pas en orme, aux accents de la lyre d’Orphée ? « Ils chevauchèrent une partie de la matinée puis arrivèrent dans une belle et vaste plaine où ne poussaient en tout et pour tout que deux ormes d’une taille extraordinaire : les deux ormes étaient au milieu du chemin et entre deux se dressait une croix. Tout autour, il y avait bien une centaine de tombes ou plus encore et, à côté de la croix, on pouvait voir deux trônes magnifiques, dignes d’un empereur et protégés de la pluie par un arc d’ivoire. Sur chacun d’eux était assis un homme qui tenait une harpe et qui jouait quand il lui, plaisait. »

 

Arbre des morts, au goût duquel meurent les mouches à miel (Columelle) car, raconte Ovide, le tronc de l’arbre est plein de cette précieuse substance, l’orme profile encore son tronc noueux dans un tableau de Piero di Cosimo, à la croisée des chemins.

 

La place de l’orme à la fourche de la vie et de la mort, du bien et du mal, de la Vérité et du mensonge est capitale, plante intermédiaire, plante duelle, l’orme puise la force de son symbole comme arbre de la vie doublée des songes.

 

L’orme figure l’arbre du croisement, de l’hybride et c’est pourquoi il est l’arbre à la croisée du monde infernal et du monde terrestre, à la croisée du passé, du présent et du futur, et c’est pourquoi il rappelle le déluge traversé, qu’il signe un long trajet balisé de signes contradictoires, et c’est pourquoi encore son feuillage s’offre à la nidation des songes, voie de la vérité et du mensonge.

 

Arrivé à ce point du parcours, l’orme dilue le temps, il le désoriente, trace, signe frontalier, il efface les traces de l’espace, il veille éternellement à la croisée des temps, en attente permanente : est-ce la raison pour laquelle, en plaisantant, on dit à quelqu’un « attendez-moi sous l’orme », pour ainsi dire que l’on ne viendra pas au rendez-vous et que dupé, l’autre « peut toujours attendre » ?...

 

Plante hypnotique du Dieu qui naît en son tronc, l’orme marque le carrefour des Enfers, borne du monde, borne du temps, borne des hommes, au-delà de laquelle n’est plus qu’une ombre « olmée », le temps lui-même s’étant retourné, à cette frontière spéculaire.

 

Ainsi l’atteste Pline, au livre XVI de son Histoire Naturelle : « L’orme, le tilleul, l’olivier, le peuplier blanc et le saule ont une particularité merveilleuse : leurs feuilles se retournent après le solstice et aucun autre signe n’indique  avec plus de certitude que l’astre est passé. »

 

 

Source : Dans les Pas de l’orme – Petit essai sur les mythologie de la marche – Christine Escarmant 

 

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