La société paysanne

Publié le par GOUPIL Stéphane

La notion de «paysannerie» se définit principalement en termes de collectivité, par rapport au travail de la terre, dont le paysan tire ses ressources. Par-delà les singularités géographiques et les évolutions historiques, les communautés liées à la terre par leur travail dépendent à la fois des contraintes naturelles et de l'organisation sociale globale, qui conditionnent leur rapport au temps et à l'espace.

Les définitions de la paysannerie

Pour l'historien, le monde paysan est considéré comme une collectivité territoriale nouant des rapports spécifiques et évolutifs avec la société globale. Pour le géographe, cette même collectivité est envisagée sous l'angle de son rapport à l'environnement, qu'elle utilise ou qu'elle façonne suivant ses besoins, ses ressources humaines et ses capacités techniques. Le sociologue, voire l'anthropologue, cherche à savoir s'il existe une logique paysanne, par-delà les singularités géographiques et les évolutions historiques, et de quelle manière et dans quelle mesure cette logique est liée à la nature de l'activité paysanne.

  1. L'appropriation des terres par les paysans

  2. La forêt

  3. Les différents types d'exploitation

  4. Les différentes catégories de paysans

 

  1. L'APPROPRIATION DES TERRES PAR LES PAYSANS

    Les paysans ne possédent pas la terre qu'ils travaillent et sont assujettis à ceux qui jouissaient sur elle d'un droit éminent, seigneuries locales ou pouvoir central. Il existe donc plusieurs modes d'appropriation des terres et plus exactement trois modes différents:

    • domanial et d'usufruit portant sur les manses: voir le chapitre précédent.

    • allodial: voir le chapitre précédent.

    • communautaire et d'usufruit: Les communaux sont un ensemble de biens dont la communauté des habitants possède l'usage : pâquis, friches, landes, buissons, herbages, marais, forêts. Cette zone sert essentiellement à l'élevage du bétail, surtout celui des petits paysans et des pauvres. Les communaux contribuent largement à assurer l'unité de la cellule rurale. La gestion des espaces communaux (droits de pacage, de vaine pâture, d'essartage, d'écobuage), qui comprennent aussi bien les chaumes, les parcours que les forêts, existait avant l'ordre féodal et a alors été réglementée et re-délimitée à la baisse à côté des manses et des domaines seigneuriaux; à côté aussi de la propriété allodiale. Au milieu du XVIIe siècle, la communauté a perdu beaucoup de ses biens. Les enquêtes des intendants révèlent l'ampleur de l'usurpation des communaux par des seigneurs, les riches robins et marchands, et les notables locaux. De nombreux procès éclatent entre communautés voisines. Le sentiment de la propriété du communal fortifie l'esprit de groupe. Au XVIIIe siècle, la grande usurpation seigneuriale et bourgeoise est terminée. Si la restitution des communaux n'a pas pu être réalisée, la monarchie, par ses intendants, assure la protection de la communauté et de ses biens. Mais une autre menace se dessine avec l'essor de l'individualisme et avec l'influence des théories physiocratiques, qui gagnent les pouvoirs. Les droits et usages communaux sont perçus comme contraires à la liberté naturelle et aux progrès économiques. De 1769 à 1781, le partage des communaux est autorisés par édits dans les Trois-Évêchés, la Lorraine (mars 1767), l'Alsace, le Cambrésis, la Flandre, l'Artois, la Bourgogne, la généralité d'Auch et de Pau. Ailleurs, des opérations identiques sont faites localement. L'on pousse à la mise en culture des anciens terrains de pacage collectif. Parallèlement, la liberté de clore les terres individuelles est accordée, mettant fin au libre parcours, jusque là pratiqué après les récoltes en pays de champs ouverts. La résistance paysanne s'exprime plus ou moins spontanément par les bris individuels ou collectifs des clôtures. Dans les faits, les partages de communaux sont assez rares : les villages restent en général fidèles à la propriété collective.

      Ce sont ces communaux qui ont inspiré la tradition municipale républicaine, dont les baux communaux emphytéotiques.

       

  2. LA FORET

    Pendant les guerres de religion, les opérations militaires, les besoins des armées, les difficultés financières des rois et des princes entraînent un désordre dont souffrent les forêts, malgré les ordonnances des souverains. Sous Henri IV, le relèvement est lent et incomplet en dépit de la création d'une surintendance générale des eaux et forêts. Ni Richelieu, ni Mazarin ne parviennent à enrayer la décadence des forêts françaises, tombées depuis le début du XVIe siècle d'environ 35% du territoire à 25-26%. C'est Colbert qui mène à bien la tâche de réformation par la grande ordonnance des eaux et forêts, prise à Saint-Germain-en-Laye en août 1669 : les forestiers royaux ont une compétence accrue; des règles précises d'exploitation doivent être suivies dans les forêts seigneuriales et privées. Mais en raison des guerres, des constructions navales et des forges, d'importants dégâts sont commis dans les forêts au cours de la seconde moitié du règne de Louis XIV. La situation paraît s'améliorer ensuite jusque vers 1750. La fin de l'Ancien Régime est marquée par le déclin des forêts, réduite par la demande d'une population plus nombreuse et plus exigeante, les défrichements, les besoins des armées, de la marine et des industries. Les cahiers de doléances regorgent de réclamations sur la rareté et la cherté du bois. 

    Le rôle de la forêt est considérable pour les paysans sous l'Ancien Régime, avec divers droits d'usage, soumis aux usages locaux : 

    • droits d'affouage: droit d'usage concédé, à l'origine, de la propre volonté du seigneur à une communauté d'habitants, l'autorisant à se servir du bois de feu. La plus part des coutumes limitent le droit de l'usager au bois mort, ou au bois vif des essences inférieures de la forêt. L'affouage peut aussi être le produit de la forêt de la communauté, destiné au chauffage est délivré aux habitants. La forêt, qui fournit l'affouage, s'appelle souvent la fourasse.
    • droits de maronage: droit, pour un membre d'une communauté d'habitants, d'obtenir du bois, appelé bois de maronage ou de marnage, bois merrain ou merrien, destiné à la construction ou à la réparation des maisons (pièces de charpente,etc)
    • droits de ramassage du miel ou des fruits sauvages
    • glandée (ou panage ou paisson): c'est le droit d'envoyer les porcs rechercher glands et faînes dans les forêts pendant une période déterminée; selon les régions, cela va du 8 septembre (Notre-Dame de septembre), du 29 septembre (Saint-Michel), ou du 1er octobre (saint Rémy) au 30 novembre (saint André), parfois au 1er février. Selon certaines coutumes, cette période est prolongée jusqu'au 23 avril (saint Georges): c'est le temps de recours, d'arrière-paisson ou d'arrière-panage. La redevance qui correspond à cet usage de première nécessité permet de faire des baux de glandée un placement assez important, dont les règles sont précisées par l'ordonnance de 1669, avec fixation du nombre maximum des porcs par les maîtres particuliers des eaux et forêts
    • droits de vaine pâture: pour les bêtes à laine ou pour le gros bétail (pacage), pâture sur les friches, les bords des chemins, les bois de haute futaie, les bois taillis après 4 ou 5 ans, et sur les terres débarrassées des cultures. Chaque membre de la communauté d'habitants peut y envoyer ses bêtes sans frais, elle est réglée par les coutumes
    • droits de chasse aux animaux nuisibles ou aux oiseaux de passage.

    La sylviculture cependant progresse au cours du XVIIIe siècle. Duhamel du Monceau préconise d'implanter en France des espèces étrangères, d'allonger le cycle des taillis jusqu'à 30 ans, d'éclaircir les futaies feuillues. En 1786, Brémontier commence le reboisement des Landes.

     

  3. LES DIFFERENTS TYPES D'EXPLOITATION

    Plus que la propriété, c'est l'exploitation qui définit les différentes catégories de paysans :

    • Au sommet, les grands exploitants (de l'ordre de 30 hectares), tenanciers exploitants généralement désignés sous le terme de «laboureurs», exploitent une centaine d'hectares dont dans la plupart des cas, ils ne sont pas tenanciers de la totalité (faire-valoir mixte) car ils  en louent une partie à un propriétaire absent (évêque, chanoine du chapitre de la cathédrale, notaire, médecin, etc...). Cette terre est  reçu à ferme, un propriétaire  la loue pour un certain temps: ils deviennent donc fermiers et le loyer dû est le fermage, la terre donnée est dite terre affermée. Ils disposent de «charrue et attelage». Les paysans indépendants s'en tirent même pendant les mauvaises années. Les plus aisés, ceux à qui il reste un surplus de grains négociables, sont souvent nommés «coqs de paroisse», ou, dans le nord, «fermiers à grosses bottes» et «matadors». Ce sont des notables ruraux, souvent alphabétisés; ils jouent un rôle prépondérant dans les assemblées villageoises. Le «coq de village» est souvent l'intendant du seigneur pour lequel il perçoit les rentes, dont il garde une partie.

    • En dessous, les petits exploitants : propriétaires parcellaires, fermiers ou plus souvent métayers, nommés selon les régions «ménagers, bordagers, closiers, personniers, faisandier». Leur condition, souvent précaire, dépend à la fois de l'étendue de leur exploitation, souvent morcelée (autour de 5 hectares) et de la conjoncture économique. Généralement, les paysans qui n'ont en faire-valoir direct que quelques parcelles insuffisantes pour les faire vivre (souvent moins de 2 hectares) sont contraints de cultiver principalement la terre d'autrui.

     

  4. LES DIFFERENTES CATEGORIES DE PAYSANS

    Le paysan français du XVIIIe siècle (souvent présenté sous le terme de laboureur) exerce l'une des professions suivantes.

    • Le fermier paye un cens important car ils possède beaucoup de terre. On le dit aussi censier, dans le sud on l'appelle maître de mas. Ce laboureur, gros exploitant, est le chef de son village et arrive en condition sociale derrière le seigneur mais parfois avant; en notabilité derrière le curé. Il se rencontre notamment dans les riches plaines de grande culture du Bassin Parisien ou de la région du Nord. Il appartient à la bourgeoisie rurale. Il peut avoir une vingtaine de vaches, 150 à 200 moutons, cinq à six chevaux de labour, des charrues à soc de fer, une centaine d'hectares. Il a une charrette, deux ou trois valets (ferme, écurie), deux ou trois servantes. Il a des journaliers par dizaines qu'il paye. Il prend à ferme les terres qui sont autour de ses tenures : celles de l'abbaye, de l'évêque, d'un riche robin... Il sait lire et écrire: il faut rédiger des comptes rendus. Il administre le village et est intendant du seigneur. Comme il est alphabétisé, il est souvent receveur des dîmes, de la taille. C'est lui qui opprime les paysans: il réclame des impôts plus forts que ceux demandés. C'est lui qui fixent les salaires de la région, qui consent les prêts aux autres paysans: prêts de bois, prêts de semence, prêts d'argent. Tous sont remboursables en travail.
      Il a des livres, est le seul à avoir des almanachs. Il forme avec les autres fermiers une société fermée pratiquant l'endogamie à niveau égal. Il devient souvent marchands (bois, vins, eau de vie). Chez le laboureur, la soupe est grasse, avec du cochon. Il porte des blouses tissées serrées (imperméabilisées). C'est un notable, il achète des terres et constitue la base de la société en renouvelant les élites.

    • Le métayer reçoit une terre à ferme. Le métayage est le mode de tenure le plus fréquent dans l'Ouest, le Centre et le Sud de la France. Le propriétaire apporte le capital foncier, du bétail et des semences; le métayer, ses outils et sa force de travail. Dans le bail à mi-fruit, tous les profits sont partagés par moitié. Parfois le propriétaire ne prend que le tiers, exceptionnellement le quart; il s'agit alors d'une amélioration du bien-fonds, apportée par le métayer, par exemple dans le cas de conversion d'une terre ou d'une friche en vigne. Dans la Gâtine poitevine, la métairie est «un domaine rural pourvu de bâtiments, exploité par un fermier ou un métayer, et dont l'étendue exige un cheptel abondant, en particulier un train de labourage très étoffé». Son étendue se situe entre 25 et 60 hectares. Les types de métayages sont en France très divers et de statut souvent complexe.

    • Le «manouvrier», «laboureur à bras» ou «brassier» (vivant du travail de ses mains ou de ses bras), «valet de ferme» (payé à l'année), «valet de charrue», «journalier» (qui se loue à la journée): Ils ne sont ni propriétaires, sauf de minuscules parcelles, ni exploitants. Ils appartiennent à la catégorie pauvre et majoritaire de la société. Cet énorme prolétariat rural, qui représente 60% de la paysannerie, est composé de salariés agricoles permanents, occasionnels ou saisonniers. Ils  trouvent parfois un complément de ressources dans l'artisanat rural: tisserand en Picardie, émigration temporaire comme instituteur ou colporteur dans les Alpes, maçon dans le Limousin, montreur d'ours dans les Pyrénées. 

      La maison est petite, en bois et en chaume. Ils ont une pièce ou deux, dorment à côté de la vache et des moutons. Les matelas sont en pailles (paillasse). D'où dans les contrats de mariage l'attention du retour de la couverture : prêt de dix ans. Il y a très peu de meubles : des bancs, un coffre dans lequel on met tout. Il n'y a pas d'armoire, de livres. Ils ont un jardin clos, non assujetti à la dîme, un ou deux champs qui font moins d'un hectare. Jamais de bœufs, de chevaux, donc pas de charrue. On creuse les sillons avec l'araire au soc en bois. Ils n'ont pas de charrette non plus. Les vêtements sont rapiécés en haillons. C'est la catégorie la plus menacée par la misère. La mort du père entraîne la misère de la veuve et des enfants. Ils sont la base de la violence et du grand banditisme. Cette population vit de braconnage et de cueillette. Le pain est noir : du seigle ou pain de pis. Ils mangent de la soupe matin et soir : c'est la nourriture de base. Elle est claire : choux et eau chaude dans laquelle où on fait tremper le pain rassis. On mange des œufs, assez peu de fruits frais : il n'y en a pas, mais des amandes, noix et fruits des bois (fraises, framboises), comme légumes : des pois cassés, lentilles, fèves (soupe), pas de pomme de terre, tomate ou haricots.

      Ces paysans on les voit souvent dans les archives avec deux professions. Par exemple, l'été ils sont marqués brassiers et l'hiver ils sont notés tisserand. La petite paysannerie travaille à domicile la laine, le chanvre, le lin et on tisse des toiles en fonction des régions. Ils font tous les travaux, ils sont tour à tour : charbonniers, bûcherons, faneurs, moissonneurs, vendangeurs, ... Ils ne peuvent se nourrir et donc se louent et vivent de la vente de leur basse-cour (canards, lapins, deux ou trois brebis), leur caractère essentiel est de d'être dépendants sur le plan économique. Cette paysannerie quasiment sans terre peut posséder quelque bétail grâce à l'existence des biens communaux et au droit de vaine pâture, d'où son attachement aux pratiques collectives, combattues en revanche par les gros exploitants. Mais même s'il est propriétaire, le manouvrier est hors d'état d'assurer la subsistance de sa famille. Il lui faut contracter avec un bourgeois de la ville un bail à cheptel, qui lui permet d'avoir un peu de lait, de beurre et de fromage. Il doit surtout travailler pour autrui au moment des fenaisons, moissons, vendanges. Le reste de l'année, il cherche du travail dans les bois, l'entretien des terres à céréales et des vignes, dans la construction de maisons. En fait, la situation est très variable selon les régions et les époques :

      • Dans le Midi, les manouvriers dépourvus de propriété et misérables se rencontrent partout, mais en nombre relativement réduit.

      • Dans l'Ouest, les bordagers exploitent des étendues inférieures.

      • Autour de Paris, il y a davantage de laboureurs que de manouvriers au XVIe siècle.

      • Dans les villages de Picardie, les manouvriers-sergers associent aux activités paysannes le travail de filature et de tissage pour le compte de marchands-entrepreneurs du bourg et de la ville voisine qui leur procurent matière première et métiers à tisser. Ce type se rencontre aussi dans les autres régions productrices de textile (Ouest, Champagne, Languedoc).

    • Les vignerons appartiennent à une catégorie en pleine expansion. Les vignerons ont de petites terres mais qui produisent un produit de qualité. Ils sont donc dans une catégorie assez aisée de la paysannerie. Pour en savoir plus voyez le dernier chapitre.

À peu près partout, l'évolution économique provoque, surtout à la fin du XVIe siècle et dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, l'endettement des paysans, et réduit progressivement leur propriété : le phénomène est surtout sensible dans les pays de vaste culture où, comme dans le Bassin Parisien, les manouvriers forment la grande majorité de la population rurale.

Source

un coup de coeur pour le site d'Estelle Biron que vous trouverez à l'adresse suivante :

http://perso.wanadoo.fr/estelle.biron/accueil/accueil.htm 

Voir aussi les articles suivant dans la catégorie "vie à la campagne" :

- http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-584774.html

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- http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-346274.html

- http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-339966.html

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- http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-248401.html

 

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Stéphan 14/12/2005 19:44

Quelques questions posées sur mon blog... Avez-vous quelques réponses ?