Les petits moulins du bout du monde

Publié le par GOUPIL

 Originalité bretonne

 

Il est d'autres moulins en Armor, terre de traditions et de légendes, où les coutumes varient presque de village à village, où les coiffes vont rejoindre l'envol des mouettes et les ailes des moulins... Ils ont recueilli, tous ces moulins, la fantasmagorie des images populaires, craintes et joies, murmures, espoirs...

COLLIGNON "Gardez-nous vos ailes, o moulin (1938)

Moulins du bout du monde, ils le sont en effet, et sont loin, eux aussi, d'avoir livré tous leurs secrets. Mystère des origines en particulier, à moins qu'ici 1e milieu ait été si pauvre et contraignant pour interdire toute "fantaisie". Le trait dominant qui relie "petits moulins-tours" des pointes du Raz et du Van, de la presqu'île de Crozon, des îles voisines, des découpures du littoral, et les "petits chandeliers" de la Pointe du Van et de l'île d'Ouessant, c'est, comme on le soulignera, la petitesse, le fruste, le rudimentaire.

Gardons-nous de dire le "primitif" : nulle date sur la plupart des plus frustes de ces moulins que l'on refait, répare, avec les "moyens du bord", c'est-à-dire ici les moyens du bord de mer, bois d'épaves à défaut d'arbres.

Ces régions au rivage battu par la mer, où se rompt le flot en écume et embruns, sont aussi battues des vents, la bruyère y est continuellement peignée, courbée ; pas un arbre : les arbustes ploient sans cesse l'échine. Ce n'est qu'un peu plus loin que des maisons, toutes les mêmes avec leurs cheminées de pignon, s'abritent et se groupent en hameaux, domestiquant quelques arbres et quelques cultures.

A part la pierre, c'est la pénurie de tous les autres matériaux, aucun exploit de charpenterie ici !

 

I. LE PETIT MOULIN-TOUR

 

= Presqu'île de Crozon :

"De place en place, pour nous dire la route, surgit un moulin, tournant dans l'air ses grandes ailes blanches. Le bois de leur membrure craque en gémissant, elles descendent, rasent le sol et remontent. Debout sur la lucarne tout ouverte, le meunier nous regarde passer."

Gustave FLAUBERT "Par les champs et  par les grèves" (1924)

Le petit moulin-tour mesure environ 4 à 5 m de haut, exceptionnellement 6 ou 7 ; on le reconnaît à Plovan, Primelin,  Cléden-Cap-Sizun, Crozon, Camaret. (Celui d'Erdeven, qui leur ressemble, a déjà une autre taille.)

Bien que 1'intérieur soit toujours très sommaire, la tour peut être bâtie de belles pierres, porter une date et même une inscription, ou garder la marque d'un style. Le moulin de Pendreff à Treffiagat (extrémité ouest du Sud-Finistère), à la porte en "anse de panier", pourrait dater du début du XVI° siècle.

Il n'est pas rare que soient inscrits dans la pierre un nom d'homme et un nom de femme : à Plozevet au moulin de Brunphuez, on relève "Lephuez Michel, Catherine Le Roux, 1862"; au moulin de Primelin, soigneusement construit, sont gravés dans la pierre du linteau la date de 1838 et les noms de Michel Arhan et Jeanne Louarn : une cheminée atteste qu'on pouvait y faire du feu et cuisiner, en face était le lieu de repos pour les journées consécutives passées au moulin, loin du village. A l'étage bas et unique, la machinerie est réduite au minimum nécessaires : rouet, fusée et l'unique paire de meules, reste un peu de place pour manipuler le grain, et, quand, il le faut, dresser la meule.

On remarquera ici le mode d'orientation : la queue subsiste, effleurant le sol où l'on découvre, disposés en couronne autour du moulin des pierres régulièrement espacées, leur intervalle étant marqué en creux. Le meunier, calant ses pieds contre elles, "épaulait" la queue du moulin, c'est-à-dire lui donnait de grands coups d'épaule et, lentement toit et ailes étaient amenés dans la bonne direction. Là où la terre était dure, au lieu d'une couronne de pierres, il y avait simplement des trous dans lesquels les sabots du meunier trouvaient appui.

Le cône du toit était couvert de chaume dans la presqu'île de Crozon (3 à Crozon, 6 à Camaret), d'ardoise dans le sud du Finistère et les Côtes-du-Nord. Le cône était bâti sur une couronne de bois, sablière tournante, glissant sur la sablière dormante, toutes deux enduites d'une épaisse couche de graisse : comme en bien d'autres endroits, quand on tuait le porc, on fondait la graisse dont on faisait deux parts. une pour la maison, l'autre pour le moulin.

La charpente du toit, l'arbre à peine incliné sur l'horizontale, posé sur une simple pièce de bois (avec petit coussinet de marbre) ainsi que les ailes sont particulièrement frustes, il s'agit en général de constructions locales d'artisans bretons devant composer avec la pénurie de bois de charpente.

On aura remarqué que la queue des moulins ne suit pas, en général, la pente du toit, d'où sa longueur : elle pénètre dans le cône où elle est fixée aux chevrons. L'île de Batz propose une formule unique : un moulin y possède un arbre prolongé par un petit axe qui servait à haubanner les ailes, et une queue "extérieure" longeant le cône du toit de haut en bas et descendant jusqu'au sol. (Autre particularité : la tête d'arbre du moulin d'Erdeven est ronde, ce qui a dû dispenser les constructeurs de chercher un tronc plus gros à équarrir. Pénurie de bois.)

Ces moulins-tours de petite taille diffèrent assez peu, si l'on se borne à leur apparence dans le paysage, des "chandeliers", plus petits encore, que nous allons étudier. Pourtant, en dehors de la technologie de mouture, tout les oppose, la formule architecturale aussi bien que la fonction économique et sociale !

 

II. LES PETITS CHANDELIERS DE LA POINTE DU VAN ET DE L'ILE D'OUESSANT

 

= Pointe du Van

Trois seulement subsistaient sur le continent en 1950. Ils se groupaient non loin de la Pointe du Van près du village de Cléden-Cap-Sizun. Ces moulins avaient tous été reconstruits entre 1868 et 1875 mais dans la manière traditionnelle.

Rex WAIIES

= Ouessant

I1 y a aussi les petits insulaires d'Ouessant, minuscules, arrivant à moudre par bon vent leurs deux sacs par jour. Rustiques, avec leur carcasse de bois, ils semblent hissés sur un monceau pierreux, comme des êtres trop petits dont les bras dépassent la taille. Veillés par un phare, gardés par des chèvres, ils sont les nains de leur grande famille, égrenant la même chanson du vent, des voiles qui frissonnent, des meules qui modulent en un langage tout fleuri de légendes, au pays des filles de la pluie, qui passent longues et noires comme des oiseaux solitaires de l'Océan"

COLLIGNON

"Deux ou trois de ces monticules, les plus élevés, portent encore de ces moulins à vent qui avaient déjà jalonné ma route aux alentours des derniers hameaux. On les voit de partout ces moulins, petits, comme tout ce qu'ont fait les hommes sur cette terre en raccourci, dressant sur des éminences leurs cabanes de planches noires posées sur un socle de pierre, qu'étoile la large croix des ailes étendues. Il en est quelques-uns qui tournent. La plupart, désentoilés, n'offrent plus que des squelettes de bras immobiles, dont la mince ossature s'effrite. Je dépasse le dernier, très délabré, assis de guingois sur son rude piédestal.

Yvonne PAGNIEZ "Ouessant" 1935

La population des hameaux et villages du littoral breton, particulièrement du Cap Sizun et des petites îles, présente certainement des traits uniques qui tiennent. Non seulement à l'originalité du mode de vie, mais encore et surtout au fait que ces "bouts du monde" constituent des "isolats" fort anciens, perpétués dans leurs traditions, et leur pauvreté, presque intacts, jusqu'à nos jours.

Durant des générations, les hommes se succèdent portant mêmes noms et mêmes prénoms, pratiquant le même métier, un double métier en fait : "marin et paysan". Genre de vie bien caractéristique d'un bout du monde : marin  signifie évidemment pêcheur mais aussi pilleur d'épaves, cela étant un droit, un privilège même.

De toute façon, les ressources du sol n'auraient pu suffire, la population y est donc. indissociablement, fille de la mer et de la terre...

A terre, on cuisait dans l'antique four des pains de 10 à 15 kg faits avec de la farine de froment, seigle et orge... Ces grains étaient moulus dans les 17 moulins à vent qui tournaient dans la commune pendant la guerre de 1914 et même après.

On comptait autrefois environ 2 000 habitants en moyenne par commune, chaque famille possédant 5 à 10 hectares. Ni fermiers, ni métayers. Cette population très dense vivait exclusivement de la mer et de la terre, sans le secours d'aucune industrie : on était paysan l'hiver, pêcheur l'été.

II faut distinguer entre les moulins-tours, "gagne-pain de meunier", et l'autre genre de moulin, plus petit, dont la base est en maçonnerie et le haut en bois : ces "petits chandeliers" étaient "privés" et servaient uniquement au paysan-propriétaire.

Quant à l'artisan meunier, en période de vent, il dormait dans son moulin, travaillant de nuit comme de jour. Il prélevait sur les céréales qu'il écrasait environ 10 % qu'il vendait par la suite aux familles des pêcheurs qui n'avaient pas de blé. Chaque famille cuisait alors son pain. Pour cela on brûlait des fagots d'ajoncs. Il ne faudrait pas croire que l'ajonc constitue la flore sauvage du Cap : on ensemence d'ajoncs des parcelles entières que l'on cultive pour nourrir les chevaux et brûler au four et à la cheminée.

On ne peut plus aujourd'hui voir un petit chandelier debout à la Pointe du Van, on est donc réduit à inspecter des ruines, à rassembler des documents figurés et des témoignages.

Le petit chandelier apparaîtrait donc comme un moulin appartenant à la famille d'un paysan-marin-pêcheur, "c'était un honneur pour une ferme d'avoir son moulin", comprenons que c'était un grand privilège. Souvent d'ailleurs, disposés entre deux fermes, ils appartenaient à deux familles. (Au contraire, ceux qui étaient "publics", les petits moulins-tours, appartenaient à des meuniers qui, ayant cheval et charrette, allaient de ferme en ferme collecter les sacs de blé et retournaient la farine ; leurs femmes s'occupaient en général de deux ou trois vaches.

Ils vivaient exclusivement de leur métier, dans le rez-de-chaussée, il y avait le lit-clos puis les sacs de blé et entre le rez-de-chaussée et la chambre des meules, le meunier entreposait les sacs de farine).

Les petits chandeliers du Cap Sizun et de l'île d'Ouessant constituent à eux seuls un type exceptionnel chez nous. Ils sont constitués d'une cabine en bois montée sur une pile maçonnée.

= Le socle est un cylindre plein, fait de blocs de pierre irréguliers liés au mortier, il mesure 1,60 à 1,80 m pour un diamètre de 2,50 m au Cap Sizun et 1,95 m pour un diamètre de 1,90 m à Ouessant.

Sur cette plate-forme circulaire, on doit distinguer le centre et la périphérie qui permettent conjointement l'orientation de la cabine.

Au centre, le pivot est constitué par une puissante cheville, entouré à la base d'une couronne de bois cerclée de fer, le tout solidement scellé dans la maçonnerie : c'est une sorte de moyeu d'une trentaine de centimètres d'où émerge le goujon.

Du centre partent neuf rayons de bois encastrés dans la maçonnerie, ils n'ont d'autre fonction que de porter, près de leurs extrémités, des patins de fer, disposés en cercle et constituant un "chemin dormant" discontinu sur lequel tourne la base de la cabine.

La base de la cabine a l'exacte mesure du piédestal : une couronne circulaire de fer constitue la "semelle" ou le "chemin tournant" glissant sur les neuf patins du socle. Les extrémités de la poutre sommière et des deux traverses en croix sont fixées au cercle de bois sous lequel il est cloué. Sur cette armature de base est construite la cabine.

A Ouessant, la couronne métallique est encastrée dans le sommet du socle, la cabine rectangulaire tourne dessus.

= La cabine des chandeliers du Cap Sizun est formée d'un corps cylindrique coiffé du chapeau conique : courte chandelle fichée sur la pointe de son bougeoir. L'ensemble atteint 3,50 m pour un diamètre intérieur de 2,50 m.

La cabine est entée, en son centre, sur le goujon métallique et repose sur les patins de la périphérie. Son armature est revêtue de planches verticales, sans couvre-joint, jointives comme les douves d'un foudre. Le toit, à peine débordant, est formé de bardeaux, jointifs aussi. S'ils sont trop courts, on a un toit en deux parties : le cône terminal est protégé au sommet par un poinçon terminé en sphère (moulin Théolin). parfois surmonté d'un oiseau girouette (moulin Kerléo).

La cabine d'Ouessant est formée d'une caisse de 1,60 m de largeur pour 2 m de long elle est donc plus petite encore. Elle est surmontée d'un toit à deux pentes et deux croupes.

Ces moulins contiennent, enfermé dans un coffre de bois. un couple de meules de petit ou moyen diamètre (0,90 m à Ouessant ; 1,40 m au Cap Sizun) monté sur une sorte de berceau (ou beffroi) indispensable pour que prenne place le petit fer, pivot de la meule tournante, et que fonctionne la trempure.

I1 y a donc tout juste la place nécessaire pour la trémie et un sac, le meunier y est plus souvent accroupi que debout, on le voit assis sur le seuil de la cabine, jambes pendante.

= L'arbre tournant a, au niveau du rouet, une section carrée de 25 cm de coté, il se terminait par un goujon tournant dans une crapaudine.

Le rouet est une roue sommaire à 4 rayons, dont la couronne porte 28 alluchons grossiers en bois, il engrène avec une lanterne de 8 fuseaux (à Ouessant le rouet à 1  m de diamètre et compte 38 alluchons; fuseaux de 27 cm, diamètre de la lanterne 25 cm).

I1 ne comporte aucun frein.

Un osselet est fixé à l'intérieur de l'auget pour recevoir les chocs des arêtes du gros fer.

II n'y a pas de clochette d'alarme pour la trémie.

II n'y a pas non plus de huche.

= Les ailes du moulin d'Ouessant ont 3,70 m de long, avec une douzaine de barreaux de 7 cm de diamètre, équidistants de 50 cm environ. A peu près égaux, ils reçoivent deux toiles symétriques. Au repos, on roule ces toiles le long de chaque bras ; au travail, le meunier passait la toile derrière un seul barreau.

= Les ailes du Cap Sizun sont moins classiques. Plus longues (4,25 m environ), elles ont une largeur de 1,50 m mais, comme il aurait été impossible de trouver des barreaux suffisants, ce sont en fait de forts bâtons, souvent irréguliers, fichés dans les trous des ailes tantôt à droite tantôt à gauche. Cette disposition alterne ne se retrouve guère ailleurs. Ces ailes ont une dizaine de barreaux de chaque côté de chaque bras, plantés à 40 cm l'un de l'autre, exceptés les deux barreaux proches de l'arbre qui ne sont distants que de 30 cm. Les bras ont à peine 10 cm d'épaisseur.

Au repos, les toiles sont enroulées autour des bras puis déployées face au vent.

Après 1e travail de mouture, lorsqu'on veut arrêter le moulin - qui ne dispose pas de frein - on pousse alors à la queue, perche (Ouessant) ou bâton (Cap Sizun) presque horizontal, pour ôter les ailes de "l'aire du vent". Placées à l'angle droit, elles s'immobilisent. On peut alors, à nouveau enrouler les voiles. II ne reste plus qu'à fermer 1a porte de la cabine et, éventuellement, à ôter la courte échelle, amovible, qui permet au meunier d'accéder à la chambre des meules.

Tous les moulins du Cap Sizun avaient des barreaux alternés : les quatorze moulins ordinaires ainsi que les trois petits chandeliers : les deux de Théolin (Guézennec et Costes-Goalorn) et celui de Kerléo.

Il est certainement rare de trouver des faits architecturaux et culturels aussi précisément localisés que les petits chandeliers bretons... Avant de rassembler les bribes historiques qu'on peut glaner çà et là, examinons les problèmes qu'ils ont posés au cartographe :

= Petits chandeliers et cartographie

Pour repérer les petits moulins bretons, la carte Michelin n'est évidemment d'aucune utilité, la carte d'état-major récente en courbes de niveau et quadrichromie ne présente guère plus d'intérêt. Il faut donc recourir aux cartes anciennes; (Cassini et autres) et surtout à la carte d'état-major au 1/50 000 en hachures obtenue par agrandissement de celle au 1/80 000, périodiquement révisée (1930) et mise à jour (1956-57, etc.) (I.G.N.).

Sur la feuille de Pont-Croix, on compte facilement une dizaine de moulins autour de Cléden-Cap Sizun : le signe est toujours le même bien que le diamètre puisse légèrement varier : cette variation peut-elle être mise en relation avec la distinction faite sur le terrain entre moulins-tours de taille courante, petits moulins-tours ou chandeliers ?

Le géomètre cartographe a rencontré plus de difficultés encore sur l'île d'Ouessant où il a constamment joué avec 1es deux diamètres et créé un nouveau signe non marqué en légende. Ainsi trouvons-nous:

= "OX" des signes normaux (3 à Kerlaouen, 1 à Penarlant, 1 à Kergoff, 1 à Kerandron) ;

= "ox" de minuscules signes semblables (1 à Guéral, 1 parmi ceux de Kerlaouen, 1 à côté de celui de Kergoff, 3 à Kérivarch dont 1 "ox", 1 à Toul-al-Ian, 1 à Penarugel, 2 près de Niou Huella et Izella, 3 autour de Loqueltas et Pern) ;

= enfin de nouveaux signes "-x" de dimensions minuscules aussi accolant des ailes à un rectangle pouvant figurer une cabane. Ceux-ci ne correspondent pas toujours à des lieux-dits :

* certains sont le long de chemins (1 à l'est de Lampaul),

* d'autres non loin de fermes, dans des hameaux : 1 à Frugullou, 1 à Poraguen, 1 à Kerlan, 1 au bord de la côte près de Niou Izella 1 parmi ceux de Loqueltas ;

= "^" moulin détruit : 1 à l'est de Kergofl, 1 à Pénarugel, 1 "moulin Bélanger", devaient être assez importants, leurs ruines étant "élevées" au rôle de points géodésiques.

= Petits moulins et Société

Pierre Goardon que nous avons interrogé sur les moulins du Cap Sizun est formel : ces moulins familiaux situés au fond de la parcelle, parfois mitoyens, évitaient de recourir aux services - onéreux - des moulins de meuniers.

C'est bien ce même caractère que souligne Paul Malgorn au sujet des "petits moulins d'Ouessant" :

Avant la révolution de 1789, le régime seigneurial de mouture des blés était le même à Ouessant qu'ailleurs en Bretagne. Après cette date les moulins à trois étages de l'époque dont le dernier exemplaire finissait de fonctionner en 1918 à Fruguilou, étaient entretenus par une association de propriétaires qui rétribuait le meunier, encaissait les profits et comblait les pertes de meunerie.

Vers 1850, écrit Malgorn, un grand-père participait pour un seizième à la propriété et aux bénéfices du grand moulin de Punel... Ainsi peut-on reconnaître deux types successifs d'exploitation économique et sociale : le féodal et le capitaliste. Neuf grands moulins à vent drainaient ainsi les revenus de la mouture à Ouessant si l'on néglige les deux ou trois moulins à eau mal alimentés.

De plus, Malgorn rappelle utilement la résistance de nombreuses populations bretonnes à se soumettre aux grands moulins (féodaux ou capitalistes), Marc Bloch avait plus en détail étudié la "révolte des moulinets", "mouteaux" insoumis préférant les meules domestiques ou même des moulins à bras. Nous ne trouvons pas, en réponse et opposition à ces nouveaux féodaux, de moulins populaires collectifs : les petits moulins sont la création individualiste des familles. Ainsi aurait-on "imaginé" "le modèle du petit moulin à vent familial":

Ces installations simples où l'unique matériau fut le bois et de rares ferrailles, étaient de construction facile, à la portée des meuniers insulaires, y compris la grande roue dentée solidaire de l'axe des ailes. Cette roue qui attaquait à angle droit le pignon de l'axe des meules était entièrement en bois dur et les dents faites aussi de bois dur qui venait presque toujours de récupération de naufrage ou d'épave.

La construction des premiers petits moulins semble donc se placer dans la première moitié du XIX° siècle. A cette époque, les habitants vivaient en autarcie complète. Ces moulins, dont le nombre atteignait environ la centaine vers la fin du siècle, situés à proximité des hameaux, ont fourni une somme de travail considérable pour moudre la nourriture de deux mille cinq cents habitants et celle des animaux domestiques..., porcs en particulier.

Les explications de Goardon et de Malgorn nous donnent l'exemple de créations populaires échappant à la nouvelle banalité des grands moulins anonymes : fonctionnant contre l'ordre économique établi et poursuivant avec entêtement leurs tâches domestiques, tantôt conduits par les hommes aux périodes d'occupation paysanne succédant aux périodes de pêche en mer, tantôt conduits par les femmes ou les jeunes, ces derniers moulins nous rappellent les premiers ! (Dol de Bretagne, 1191). Ces moulins à vent, aux bouts du monde toujours difficiles à contrôler, seraient donc l'illustration de la revendication d'un droit populaire à la liberté...

Les premiers moulins à vent n'avaient-ils pas, dès les origines, été chargés de significations semblables ?

 

Voir également l'article suivant : des moulins au "petit-pied" au moulin "grosse-tête" http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-562390.html

 

 

Source : MOULINS. Maîtres des eaux, maîtres des vents. Par Jean Bruggemen

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