Juillet 1789 - Emotions populaires à Rouen

Publié le par GOUPIL Stéphane

Aux Archives Nationales, on peut trouver une liasse, intitulée Liquidation de la Compagnie des Indes 1,  relatant une émeute qui a eut lieu à Rouen le 12 juillet 1789. A cette époque, de nombreuses émeutes se produisirent un peu partout en France, pendant les semaines qui précédèrent la Prise de la Bastille. Ces émeutes de la faim étaient toujours dirigées contre les meuniers ou les boulangers, accusés d’être les responsables, ou en tout cas les profiteurs, de la hausse considérable des prix du blé et donc du pain.

Entre 1780 et 1788, le prix moyens du setier de blé, 240 livres, oscilla entre 19 livres 13 s. et 25 livres 2 s., avec une stabilité à 22 livres en 1786 et 1787 et une augmentation de 15% au cours de la seule année 1788. Mais en 1789, le même setier valait 34 livre 2 s. selon C. E. Labrousse 2, soit une augmentation de 36% d’une année à l’autre. Dans un ouvrage paru en 1989 Jacques Godechot décrit bien l’ambiance de ces journées prérévolutionnaires : 

« Chaque boutique de boulanger était entourée d’une foule immense, à qui on distribuait le pain avec la plus grande parcimonie, et la distribution était toujours accompagnée de craintes sur l’approvisionnement du lendemain. Les craintes redoublaient par la plainte de ceux qui, ayant passé une journée entière à la porte d’un boulanger, n’avaient cependant rien pu obtenir. Il s’en fallait, cependant, de beaucoup que ce pain, arraché avec d’effort, fut un aliment sain. Il était, en général, noirâtre, terreux, amer, donnait des inflammations à la gorge et causait des douleurs d’entrailles. Le peuple de Paris estimait qu’une des causes de la cherté du pain était due aux droits d’entrée, aussi y avait-il aux barrières, des attroupements qui essayaient de faire passer de force les denrées alimentaires sans acquitter les droits »3

 

Cette liasse comprend une quinzaine de documents. Le premier, par ordre chronologique, provient des minutes du Greffe criminel du Baillage de Rouen, sous le titre Déclaration de sédition et Pillage, en voici un extrait : 

« Ce jourd’hui, mercredi 15 juillet 1789 sur les 7 heures du matin, devant nous Jean Baptiste Nicolas Avenel, huissier au Parlement de Rouen, y reçu, y immatriculé et y demeurant, rue Martainville, paroisse de saint Maclou, maison du sieur Dunpre n° 142, soussigné – s’est présenté le sieur Bittoir – maître meunier, demeurant en la paroisse de Boudeville, lequel nous aurait déclaré que ce jourd’hui depuis 10 heures un quart du matin, jusqu’à 7 heures et demi du soir, il serait venu en son domicile en cinq fois différentes, une très grande quantité d’hommes et femmes armés de bâtons, leviers et pierres, lui demander l’ouverture de toutes les portes dépendantes de son occupation, dans le dessein de piller les grains et farines qui pourraient y être reportés que, sur le refus de satisfaire à leur demande en contribution, un sieur pierre mercier, maître charpentier, demeurant à la paroisse du Houlme (homme connu pour être au dessus de la nécessité) aurait allumé la guerre et se serait mis à la tête des séditieux étant armé d’un timon de charrette et aurait commandé à deux particuliers de la bande, armés de leviers, de lui aider à enfoncer la porte de l’appartement du moulin, ce à quoi ils auraient réussi au moyen de deux leviers qu’ils passaient par-dessous cette porte et des coups que portait le dit sieur Lemercier contre icelle avec son timon de charrette, coups si violents que le fléau de fer étant derrière cette porte en a cassé, qu’entrés dans le moulin, au nombre d’environ deux cents, le dit sieur Mercier pour encourager, sans doute, ses camarades, aurait, le premier, enlevé de dedans le dit moulin un sac de farine faisant partie d’une plus grande quantité de sacs qui étaient dans iceluy et qui pareillement enlevés et volés à son instigation par les autres séditieux … »

La déclaration continue, elle est de 4 pages. La plus grande partie de la marchandise appartenait aux boulangers de la ville qui l’avaient donnée à moudre au moulin. L’huissier s’est rendu sur place avec deux témoins et a constaté les dégâts. Il a retrouvé le timon de charrette d’environ 7 pieds de longueur sur 17 à 18 pouces de contour. Parmi les « pouches »4 volées :

13 de farine et 14 de blé appartenaient au sieur Lebourg, boulanger, demeurant à Rouen place de la Rougemare,

1 pouche de farine pesant 108 livres appartenait au sieur Sanson, rue écuyère,

18 pouches de 60 livres de farine ainsi que 13 pouches de blé appartenaient à la dame Mabire, boulangère,

12 pouches de blé ainsi que 26 de blé appartenaient au sieur Mazurier, boulanger, à Cauchoise.

 

Ce procès-verbal fut communiqué au procureur du Roy, à Rouen le 17 juillet 1789, puis une expédition a été déposée au Greffe de la Prévôté le 18 juillet. Un autre procès-verbal, en date du 21 juillet : « Le sieur Jean Baptiste D’Août, meunier, demeurant au hameau de Bapaume, paroisse de St Martin de Canteleu, confirme que le dimanche 12 juillet sur les environs de 3 heures de l’après-midi, nombre de particuliers inconnus ont défoncé la porte d’un petit bâtiment servant au magasin ». Le lundi 13 juillet, vers 9h du soir, la bande revint menaçant de mort le meunier ou de le jeter à la rivière si on ne leur donnait pas du pain, de la farine ou de l’orge. La liasse ne contient ensuite aucun document jusqu’en 1791, date à laquelle l’affaire semble se réveiller. En mai 1791, on trouve un certain nombre d’attestations :

Le sieur Jean Pierre Pupin, boulanger en la ville de Rouen, rue Massacre, a été, dans le mois de juillet 1789, un de ceux dont la marchandise a été pillée lors de l’émotion populaire arrivée dans ce temps là.

Le sieur Beaucousin, maître boulanger en cette ville rue Beauvoisine, a été une des victimes de l’émotion populaire arrivée dans le mois de juillet et une portion de sa fortune a été dilapidée par ces forcenés, sans qu’il ait pu y mettre aucun empêchement.

François Séjourné, maître boulanger à Rouen a eu le malheur d’essuyer la fureur d’une émotion populaire arrivée le 13 juillet 1789 dans le moulin du sieur Delestre, meunier au Petit Moulin.

Les sieurs – Desabris, rue Sainte Croix, - Durand, rue de la Chèvre, - de Caen, rue Martainville – Chaufard, rue des faux – tous boulangers de cette ville, ont l’honneur de vous présenter qu’à l’époque désastreuse du mois de juillet 1789, ils avaient déposé dans un moulin, situé en cette ville rue Caquerelle, tous les blés nécessaires au service du public, ils ont eu le malheur de subir le sort et ont été pillés.

Le dernier document, concernant cette affaire, porte deux dates : les 16 octobre et 12 novembre 1791. Il reprend les noms de tous les boulangers qui ont été pillés en ce mois de juillet 1789, lors de l’insurrection et il donne l’état des réclamations ainsi que le montant pour chacun d’eux.

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 Etat des réclamations et montants : 

 

Machard qui a éprouvé une perte de                       420

Rubert                                                                       3.300

Séjourné                                                                    2.528

Pupin                                                                        652

Helot                                                                         4.850 

Chauffard                                                                 1.262

De Caen                                                                    1.677 

Desabris                                                                    1.280 

Durand                                                                      631

Mabire                                                                       878 

Mazurier                                                                    336

Le Bourg                                                                   782

D’Août                                                                      1.070

 

Total                                                                         16.072  

 

En date du 16 octobre vient la décision du Ministre de l’Intérieur, « de leur accorder 12 000 livres, à titre d’indemnité, pour leur être distribuées dans la proportion de leur demande, sauf à faire rembourser cette somme au Trésor Public par le district de Rouen ? S’il est ainsi ordonné par l’Assemblée Nationale ». Puis, en date du 12 novembre et sur la même feuille mais d’une écriture différente, une dernière phrase conclut cette pénible affaire : « je soussigné Commissaire de la Trésorerie Nationale, chargé de la Section Dépenses Directes, certifie n’avoir donné, personnellement, aucun ordre pour les paiements de la somme ci-dessus de 12 000 livres ».

 

On peut en déduire, qu’en dépit de la décision favorable du Ministère donnée deux ans après les évènements, les boulangers n’ont jamais été payés. Cette conclusion est peut-être un peu hâtive, car curieusement, un ordre de paiement de ces douze mille livres est donné Joseph Durney, Administrateur du Trésor Public, le 19 juin 1791, avant la décision du Ministre. Les boulangers ont-ils été payés des trois quart des pertes subies ? La liasse en question ne permet pas de conclure. Elle nous aura permis de revivre, après plus de deux siècles d’oubli, une des nombreuses scènes prérévolutionnaires.

1 Archives Nationales Paris D/XI.2

2 revue d'Histoire Economique et Sociale, 1931, article de C.E. labrousse (réf. B.N. Tolbiac R22986)

3 Godechot Jacques - la prise de la Bastille, Gallimard, 1989, p.229 (réf; B.N. Tolbiac 16-G-5609-24)

4 Pouche n.f. , 1° Grand sac de toile grossière. Employé : Orne ; Haute-Normandie ; Manche. Synonyme : POUQUE. 2° Cartable d'écolier. Connu : Calvados, Orne. Synonyme : CARTE.

Du francique pokka "bourse", "sac" qui a donné également poche.

Source Dictionnaire du français régional de Normandie, René Lepelley, éd. Bonneton.

 

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Le Saule 28/03/2007 19:11

bonjour! je ne sais si nous sommes cousins, ne serait-ce que de nom! en effet, mon arrière grand-père Louis-Charles Le Saule a épousé une Sofie Goupil, en 1859, en Mayenne, mais une rectification a été apportée en marge : pas Goupil, mais Loupi. Le mystère demeure. Merci pour votre réponse!