La Bannie du Pain de Charité à Cormelles-le-Royal (14)

Publié le par GOUPIL Stéphane

Les registres paroissiaux peuvent contenir la mention des bannies du pain de charité (1) (intercalée parmi les BMS) pour quelques années du 18ème siècle.

Cet usage s'est conservé sous la forme du "pain béni' distribué le jour de la fête locale, c'est à dire la Saint-Martin (2).

Ainsi, le 18 mars 1731, maître Alexandre DENIS s'oblige, par exemple, à fournir "quatre livre et demi de pain blanc par chaque personne en deux pains égaux" du meilleur qui se vende à la condition que lui soient fournis 17 boisseaux de blé "du meilleur qui se vende à la halle de ...., à six deniers près par boisseau".

L'année suivante, le 6 avril 1732, ce fut maître Pierre BOISARD qui s'engagea pour une quantité de cinq livres, aux mêmes conditions. La promesse de Jean DUHOMME est consignée le 29 mars 1733 aux termes des bannies précédentes. Le 18 avril 1734 Philippe DETERVILLE "promit délivrer à chaque personne 4 livre et demie..."

Quatorze ans plus tard, le 26 mars 1747, a lieu la bannie du pain de charité "au plus offrant et dernier enchérisseur". Après les enchères, il a enfin été mis à "cinq livres et demie par personne par Jean DUHOMME et à lui adjugé". Les personnes qui se sont obligées de fournir le blé à l'adjucataire sont tenues de livrer... "à deux liards prest" par boisseau "du meilleur du tripot (3), faute de quoi la distribution du pain sera remise "jusqu'à ce que justice en ait ordonné".

La bannie du 23 mars 1755 rassemble les paroissiens "au son de la cloche" : Monsieur François BOISARD promet de délivrer le pain aux habitants le Jour de pasque, à raison de "cinq livres demy quarteron" (un huitième de livre).

Même termes pour 1756 (le 11 avril) où Thomas LE BRUN est l'adjudicataire. Le certificat précise à nouveau que si le pain n'est pas de qualité suffisante, l'adjucataire "sera obligé d'en fournir d'autre a ses frais". Tous ceux qui sont obligés à la fourniture de bled le feront "a six deniers de relâche par boisseau". (diminution, rabais).

Ces contrats insistent sur la qualité des denrées à fournir et montrent que les relations entre paroissiens n'étaient pas exemptes de méfiance. La quantité de blé est constante.

Le rôle de la gabelle permettait aux paroissiens assemblés de connaître le nombre des habitants de la paroisse (moins les enfants en dessous de huit ans qui ne figuraient pas parmi les "gabellants"; Il était aussi loisible au "custos" de les dénombrer au cours d'un office.

Si la somme de grain prévue paraît forfaitaire, cela ne signifie pas que l'on n'a pas adapté la commande aux besoins.

"Il a mangé son pain blanc" : Cette expression proverbiale nous rappelle que le "méteil" (mélange de farine de blé et d'orge) ou le pain de seigle (dans les régions de ségalats du Midi) était l'aliment de base de la majorité de la population.

Le pain blanc est une denrée de luxe, ainsi à l'Hôtel-Dieu de Paris, il est prévu, en 1634 : l'on baillera du "pain blancau griefs malades et non du commun" (4).

Tableau de la Bannie
Année Poids en grammes distribué par habitant
1731 2.202
1732 2.447
1733 2.447
1734 2.202
1747 2.692
1755 2.453
1756 2.453

Il est permis de penser qu'à la suite de la disette (ca 1715), la population a légèrement baissé, d'où cette augmentation de la part de chacun (5).

Si l'on prend comme exemple la population de Cormelles en 1750, l'évaluation est la suivante :

Des enfants nés entre 1672 et 1700, il y a 145 survivants. On compte 68 adultes, dont 17 sont seulement connus comme "naturels taillables". Dix-huit autres sont mentionnés comme témoins résidants. Il y a trois écclésiastiques, soit un total de 231 habitants.

En 1672, la paroisse d'origine des parents d'un baptisé est clairement indiquée, ce qui ne sera pas toujours le cas ! Quelques épouses des habitants, "enrolés" pour la taille ne nous ne sont pas connues.

Certains habitants - les plus humbles - ne peuvent être dénombrés que par l'indication de leur sépulture : un berger, deux tailleurs de pierre, deux domestiques résidant chez leur employeur.

En l'an 1 de la République : 78 villageaois sont nés avant 1750, et les baptisés après cette date survivent au nombre de 117. Les actes de mariage permettent d'y joindre 8 époux et 37 témoins, auxquels s'ajoutent 13 "naturels taillables" (non mentionnés ailleurs). On obtient ainsi un total de 253 habitants pour 1792.

On sait que les petits bois avoisinant les habitations ont alors essartés pour augmenter les emblavures (6).

Sous le Premier Empire, le dénombrement retombera à 218 (inventaire de 1806) (7).

Les mariages sont rares en période de disette favorisée par les restrictions imposées au transport des grains. J. DUPÄQUIER a signalé la baisse de la fécondité au 18éme siècle (8).

Mais la période de prospérité matérielle pendant une quarantaine d'années, à partir de 1730/1735, voit la conjoncture des prix, des productions et des naissances (9).

(1) Bannie = mot normand selon Littré : publication en forme de ban : bannie de travaux à faire, ban de moisson, fauchaison ou ramée.

(2) La Saint-Martin se fête le 11 novembre.

(3) Tripot = halle au blé. En Normandie = marché, tumulte (LIttré). L'expression "faire son tripot a désigné le ménage, la cuisine.

(4) "Articles pour servir au règlement... " in : histoire de l'Alimentation à l'hôpital (Expression du Musée de l'Assistance Publique) Paris, 1998.

(5) Selon Taine, un tiers de la population française avait péri  cf. HE. Jacob : Histoire du Pain depuis 6000 ans, éd. du Seuil, Paris, 1958.

(6) Cormelles-le-Royal : brochure municipale, s.d. 13 pp. cf. p. 11

(7) Chiffre communiqué par l'INSEE.

(8) Jacques DUPÄQUIER : La population française aux 17ème et 18ème siècles. P.U.F. Coll. "Que sais-je ?", 1979.

(9) Littré.

 

Dans la même rubrique, vous pouvez consulter les articles suivants :

- Une vie de patachon

- Le jour du mariage

- L'antiféminisme jusqu'à la fin du XIXe siècle

- Analyse d'un contrat de mariage normand au XVIIIe siècle

- La femme de jadis en Normandie

 

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Patrice Pipaud 05/03/2007 19:46

Juste une petite remarque à propos de l'ortographe de Pain bénit (avec un t) l'adjectif bénit (au féminin bénite pour l'eau par exemple) est distinct de béni, il se dit de choses ayant reçu la bénédiction d'un prêtre.
J'ai étudié une autre forme de "bannie" sur mon blog
Bravo pour ce blog (mais je n'ai pas encore tout lu)
Patbdm