Trèves et revenants – la crainte des morts

Publié le par GOUPIL

Chapitre 2

du dossier "Les êtres fantastiques et êtres merveilleux dans la culture traditionnelle"

 

Dans une géographie de rocs, d’abîme et de bois apparaissent et se métamorphose des figures monstrueuses qui menacent l’intégrité physique, corporelle du genre humain. Les peurs reposent sur un monde sensible, bâti sous forme de récits vécus, de légendes amplifiées par la transmission orale.

 

 

 

Par-delà la terre, aux frontières du réel, s’animent des êtres différents, beaucoup plus insaisissables que les loups ou loups-garous, des êtres sans forme achevée et dont les hommes s’efforcent de comprendre les manifestations. Il est nécessaire d’y répondre selon des rites appropriés car les appels de ces êtres surnaturels qui planent, menaçants, émanent souvent des agissements des morts.

 

 

 

Bruits étranges… Phénomènes insolites…

 

 

 

Dans l’ombre règnent l’inexplicable, les sensations étranges et « périls subjectifs ». Et l’ombre, qui poursuit l’homme vivant, ressemble déjà aux premiers fantômes qui apparaissent la nuit. Sa silhouette menue, fugitive et évanescente, préfigure l’apparence de la mort. L’ombre est un double familier du vivant, accrochée à ses pas, ses mouvements et ce, jusqu’à la mort.

Tout autour, la profonde tristesse des villages durant les hivers longs et rigoureux accentuait le sentiment de peur et d’insécurité des gens du pays. Les quelques bougies ou lampes à pétrole qui éclairaient la pièce commune nourrissaient l’inquiétude pendant les veillées ou l’évocation des phénomènes insolites frappait l’imagination. Cet univers de la peur se peuplait de trêves, fantômes et revenants dont personne ne mettait l’existence en cause.

Mais attention, les farces étaient pratique courante entre domestiques, valets de ferme et servantes, le soir, après les rudes journées de travail. Le jeu de la mort ou plutôt du mort qui revient à minuit avec se ustensiles – chaînes, bougies, draps de lits- constituait le passe-temps favori d’une jeunesse turbulente, joyeuse. Le rire, la farce, le jeu étaient le fait des hommes les plus délurés, les plus aguerris qui profitaient de la crédulité des autres « pour faire des coups ».

Cependant, bien loin de dédramatiser la peur des morts, ces divertissements, au contraire, la ravivaient auprès des plus faibles : les morts, disait-on, côtoyaient les vivants. Insatisfaits de leur sort, ils revenaient sur terre sous la forme de fantômes, de revenants…

 

 

 

Les apparitions des morts

 

 

 

Les bruits nocturnes, inexplicables – coups sourds, soupirs étouffés, meubles traîné – émanaient des âmes des morts. Celles-ci se manifestaient durant certaines périodes de la nuit, surtout entre dix heures du soir et deux heures du matin. La communauté des vivants devait s’en protéger : l’eau bénite, les cierges de la chandeleur, les branches de buis bénies le jour des Rameaux mettaient la maison à l’abri des esprits. Mais leurs lieux de prédilection ne se limitaient  pas aux espaces habités. Ils peuplaient les maisons isolées, abandonnées, erraient par les chemins, par les champs, rôdait près des cimetières et pouvaient apparaître au voyageur égaré. La terre leur appartenait la nuit.

Dans les bois aux alentours des villages, on les entendait parler. Aussi ne passait-on devant le bois qu’en courant. Personne, du reste, n’osait approcher ce lieu peuplé de « trèves », formes blanches revêtues d’un linceul qui poursuivaient les vivants.

Les revenants venaient aussi à la rencontre des humains, et pour cela, prenaient des apparences familières, trompeuses. « Un chien noir qui passait devant vous ou une chèvre qui apparaissait sur le même rocher, on ne pouvait la faire partir de là. »

Le chien noir, le chat noir, la chèvre sont des bêtes maléfiques souvent considérées comme des âmes ou des esprits incarnés. Ne dit-on pas, en effet, que les âmes, quittant le corps des humains après la mort, recherchent un autre corps pour se réincarner. Elles prennent la forme d’un animal ou d’un être humain, comme le croyait le peuple cathare et notamment les paysans ariégeois de Montaillou, au début du XIXe siècle. Cette conception populaire de la mort – décès physique, errance puis possibilité de réincarnation de l’âme – à perduré jusqu’au début du XXe siècle encore, en Languedoc, en Catalogne et, semble-t-il aussi, sur les Causses.

L’ethnologue Daniel Fabre, reprenant les travaux de l’écrivain René Nelli, rappelle que dans le Carcassonnais, lorsque les enfants martyrisaient les animaux, on prononçait cette formule menaçante : « Laissa lo tranquil,  sabes pas dins quala béstia finiràs [laisse-le tranquille, tu ne sais pas dans quel animal tu finiras]. » La croyance durable en la réincarnation de l’âme correspondrait, selon Emmanuel Le Roy Ladurie,  éminent historien dont je conseille la lecture de ses livres, « aux restes régionaux d’un très anciens substrat mental qui s’est plus ou moins amalgamé avec certains éléments du christianisme sans pour autant se confondre avec celui-ci. »

A l’heure de la mort, commence donc le grand voyage, l’errance des âmes. Elles courent, circulent.

La famille s’interroge : si la défunte s’est manifestée sous forme d’un signe incandescent c’est dans une intention précise. N’aurait-on pas observé les dernières volontés de la morte ? Le rituel des funérailles aurait-il été mal suivi ?

Les vivants doivent rapidement élucider le mystère, sinon ils connaîtront des agressions plus directes dans leur foyer : vaisselle qui danse dans le dressoir, son d’une cloche derrière la plaque de cheminée, bruits de chaudrons ou craquements d’armoires. Tous ces signes, des plus insignifiants aux plus menaçants, indiquent la présence des trépassés.

Les morts vivent de préférence la nuit et connaissent une existence laborieuse, troublante. Ils s’activent aux métiers à tisser, piquent à la machine à coudre, mais ne finissent jamais leur ouvrage. Accablés de besognes, ils ont froid et viennent se réchauffer près de la cheminée, leur endroit favori après la cave et le grenier. Aussi, de cette manière, ils se réinsèrent dans la communauté des vivants.

L’existence des morts ne serait-elle que le prolongement de la société humaine avec ses gestes, ses attitudes quotidiennes ? Les peuples de la préhistoire ne s’y étaient point trompés, considérant leurs morts à l’image des vivants. La variété et la richesse des mobiliers funéraires – perles, pendeloques, coquillages – facilitaient leur séjour dans un au-delà pensé comme identique au monde d’ici-bas. Les morts côtoient les humains : ils ont des sentiments, des émotions, des passions.

Formeraient-ils donc un nouvel âge, un « quatrième âge » qui vivrait en toute intimité avec les vivants ? Et tous ces morts qui se manifestent ne viennent-ils pas réclamer les objets nécessaires à leur existence, objet que les hommes d’aujourd’hui ont oublié de déposer dans leurs tombes ?

 

 

 

 

 

L’agression des morts

 

 

 

Face à ces croyances, l’Eglise dès le Haut Moyen Age, tend à évacuer les revenants, sans toutefois les exclure totalement. A sa façon, elle les faits siens et les incorpore dans la théologie chrétienne. Les âmes, au lieu de déambuler dans l’air, comme le pense la tradition populaire, vont dans des directions précises : le Paradis, l’Enfer ou le Purgatoire.

Pour l’église, les suffrages des vivants sont utiles aux morts. D’ailleurs, aumônes, prières et messes apaisent leurs tourments, procurent la vie éternelle. Les bonnes œuvres  sont utiles à ceux qui les reçoivent et à ceux qui les donnent.

Abandonner les morts, ce serait en effet mettre en péril les biens, les bêtes, la maison. Les forces de l’au-delà ne se vengent-elles pas de l’ingratitude des familles ? Leur colère est terrible, elle engendre la peur, sème l’effroi. Les morts peuvent, dans ce cas, agresser physiquement les vivants. Ils griffent, ils mordent, giflent le visage, provoquent des convulsions chez les enfants, tandis que les animaux dépérissent, meurent parfois.

Les vivants sont responsables du destin des défunts dont l’âme, privée de prières et de messes, ne peut prétendre au repos. Affamée de justice, elle réclame aussi le pain, le pain sacré de la vie éternelle. Au début du XXe siècle, la famille du trépassé offrait à tous les visiteurs du pain bénit ; en échange, ceux-ci récitaient cinq Pater et cinq Ave.

Cependant les morts n’étaient pas d’éternels mécontents car il suffisait de connaître leurs désirs pour calmer leurs tourments. Pour cela, on plaçait une corbeille pleine de cendres au grenier, à la cave ou dans l’armoire, aux endroits où ils se manifestaient le plus. Souvent, le lendemain, on trouvait cinq, six ou huit traces de doigts dans les cendres : c’était autant de messes à dire pour dissiper tout phénomène surnaturel.

 

 

 

Apaiser les morts

 

 

 

Comprendre le message des morts n’allait pas toujours de soi. Parfois les vivants ne parvenaient pas à connaître les réponses que les défunts exigeaient. Les morts apparaissaient alors pourvus d’une consistance charnelle, ils parlaient, présentaient une requête, réclamaient justice.

La relation avec l’au-delà pouvait être médiatisée par un émissaire occasionnel que les morts chargeaient eux-mêmes d’une mission précise. Et, dans les pays où la méfiance est si grande à l’égard de l’étranger, c’est une personne venue de loin, sans aucune attache avec la communauté, un militaire, qui va servir d’intermédiaire entre le monde surnaturel et les hommes. Il contribuera à rétablir les rapports de bon voisinage entre les deux mondes.

Celui qui ose affronter les morts est récompensé en devenant un héros, car il a réussi à éloigner les fantômes.

Dans le Languedoc, on appelait « armiers », « armassièrs » ou « messager des âmes », « un homme qui parlait aux trèves ». Personnage de grande réputation, « l’armier » se tenait en contact permanent avec les morts et savait les apaiser. Le clergé local ne condamnait pas cet étrange dialogue avec l’au-delà, quoiqu’il s’en accommodât avec beaucoup de réticences. Le rituel suivi par « l’armier » tendait à ne jamais rendre brutal la séparation des vivants et des morts. Chacun prenait soin de ses défunts en priant pour leur âme en attente de leur destinée. Tout manquement au protocole funéraire familial pouvait, en effet, provoquer les manifestations hostiles des morts.

Le souvenir social des défunts se prolongeait longtemps après le décès.

La mort exigeait un code de comportements rigoureux et la continuité de l’existence ne coïncidait jamais avec l’oubli. Une chaîne solide unissait les vivants et les morts que rien ne pouvait altérer. Ainsi, quand on héritait d’une ferme, il était d’usage de respecter les vœux des défunts et de faire dire un certain nombre de messes, la prière se transmettant avec la propriété.

A travers ces pratiques, ces rites religieux et populaires s’instauraient un dialogue, un échange entre les vivants et les morts. Et, bien que nourrit de tensions, de revendications, de colères, de frayeurs, ce dialogue tendait à l’épuisement. C’était la mort, leur propre mort que les masses populaires tendaient ainsi de dédramatiser. La peur ou l’angoisse que celle-ci engendrait, devenait alors familière et, peu à peu, le quotidien finissait par l’enrober.

 

 

 

Sources :

 

 

 

 

  1. E. Morin, L’homme et la mort dans l’Histoire, 1951

     

  2. M.-L. Tenèze, L’Aubrac, T. V : Ethnologie contemporaine

     

  3. A. Le Braz, La Légende de la mort chez les Bretons armoricains, t. II, 1902

     

  4. E. Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan, 1976

     

  5. A. Varagnac, Civilisation traditionnelle et genre de vie, 1949

     

  6. J. Le Goff, La naissance du Purgatoire, 1982

     

  7. D. Favre et J. Lacroix, La Vie quotidienne des paysans du Languedoc du XIXe siècle, 1973

     

  8. V. Propp, Les racines historiques du conte merveilleux, 1983

     

  9. A. Durand-Tullou, Un milieu de civilisation traditionnelle : le Causse de Blandas (Gard), 1959
  10. J.P. Pinies, la trilogie sorcellaire languedocienne : le breish, l’endevinaire, l’armier, 1983

Cet article est le chapitre 2 du dossier "Les êtres fantastiques dans la culture traditionnelle"

Dans ce dossier voir l'Intro : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-464059.html

Dans ce dossier voir le chapitre 1 "Loups, brigands et hommes sauvages" : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-477529.html

 

Voir également en complément l'article intitulé "la peur la nuit" : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-215188.html

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