Loups, brigands et hommes sauvages

Publié le par GOUPIL

Chapitre 1

du dossier "Les êtres fantastiques et êtres merveilleux dans la culture traditionnelle"

  

Dans les fermes, dans les hameaux isolés, on avait peur de la nuit. La nature était peuplée d’êtres redoutables, insaisissables, qui vivaient parmi les rochers, les bois et les ravins.

L’ombre et la brume savaient dissimuler des créatures mauvaises, capables de se manifester au détour d’un chemin, de s’introduire dans les villages, dans les maisons si l’on ne prenait garde.

Les craintes étaient ressenties par la communauté toute entière. Loups et monstres dévorants n’avaient-ils pas les ténèbres pour complice ? Le soir, à la veillée, on racontait les méfaits de ces créatures sauvages. Il fallait mettre en garde les enfants, préserver l’avenir de la famille, du foyer…




Le loup, une bête qui sait se masquer…




Les pays portent la marque des loups : les toponymes sont des révélateurs avec pour exemple le Pas du Loup qui désigne les fossés pièges tendus jadis à ces carnassiers sur les corniches les plus étroites - autre exemple : Louviers (voir article : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-484350.html). Les fermes du Moyen Age, aux dires des anciens, auraient été murées par les Templiers afin de se protéger de ces redoutables animaux.

Les attaques de ceux-ci étaient à la belle saison, au moment où les troupeaux couchaient dehors et l’on prenait garde alors de ne pas trop s’éloigner de la ferme. Cependant si les loups sortaient de préférence la nuit, leur présence pendant le jour inspirait également une grande frayeur.

La peur des loups occupait une place de choix dans les préoccupations quotidiennes.




Se protéger du loup




Les mâtins, ces gros chiens munis de colliers de fer avec des pointes, veillaient à la sécurité des bêtes à laine. Véritables anges gardiens des troupeaux, ils étaient très recherchés : un mâle coûtait une journée de batteuse et, seuls, les plus gros fermiers en possédaient. Les autres se défendaient comme ils le pouvaient, avec des bâtons, avec des fusils pistons mais, bien souvent, cela ne suffisait pas à chasser la bête. Les autorités locales et municipales organisaient des battues, avec primes à  l’appui, qui parvenaient à réduire le nombre de loups.

L’empoisonnement par la noix vomique se révéla en réalité beaucoup plus efficace que les chasses organisées et les loups disparurent dans la plupart des régions à la fin du XIXe siècle.

Tenaces, les loups l’étaient jusqu’alors. L’hiver surtout, ces bêtes s’enhardissaient autour des villages, jamais seules, toujours en bande.

Pour faire partir les loups, on tapait sur les sabots, on frottait deux lames de couteaux ; le bruit du fer les éloignait, disait-on, ces redoutables carnassiers. Mais en dépit de ces moyens de protection rudimentaires, l’apparition de ce terrible animal semait partout l’effroi.

« Il a vu le loup ! » Vision de peur qui a profondément marqué les mentalités et a imprégné le langage courant. Cette métaphore ancienne, il est vrai, que l’on retrouve dans les ouvrages de démonologie au XVIe siècle comme dans celui de Pierre Le Loyer. Dans son Traité des Spectres, l’auteur affirmait que le loup, voyant en premier la personne, lui répandait « je ne sais quelle infection de ses yeux qui pénètre jusques au gozier et l’enroue de sorte que la voix ne peut sortir que pantoisement de sa bouche comme si c’était la frayeur et crainte du loup qui eut causé cela ».

Le loup a toujours suscité une des peurs les plus existentielles : la peur de la dévoration. C’est dire combien celle-ci demeure pressante, obsédante. Mais les récits de personnes enlevées et mangées par les loups s’avèrent, en réalité exceptionnels.




L’homme et le loup : un étrange compagnonnage




La rencontre de la bête, au coin du bois touffu ou près d’un ravin, s’avérait chose fréquente la nuit, pour tout voyageur attardé - voir, en complément l'article "la peur la nuit" : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-215188.html. L’environnement paraissait alors plus sombre que la nature et, dans cette atmosphère inquiétante, se produisait l’évènement. Un homme, qui marchait sur le chemin pour rentrer chez lui, s’apercevaient soudain que les loups le suivaient. Peu rassuré, il poursuivait néanmoins sa route et parvenait à rejoindre, non sans danger, sa maison.

Les loups suivaient ou accompagnaient les hommes mais ne les attaquaient que très rarement en position debout. Aucun contact physique ne s’établissait ; au contraire, un étrange équilibre paraissait s’instaurer entre l’homme et l’animal. La bête sauvage se comportait comme un compagnon menaçant mais fidèle. Si des loups affamés parvenaient à trop se rapprocher des hommes, il fallait, disait-on, leur lancer du pain, simple moyen de les éloigner tout en calmant leur appétit.

Cette réalité donnée aux relations homme-loup, se trouve déjà attestée au XVIIIe siècle dans la littérature du pays rouergat. Claude Peyrot, évoquait dans son élégie, l’hiver, Jacques lou Menetrié, le musicien qui mit le loup en fuite au son du hautbois. Le poète qualifiait cette histoire de « véritable ».

Les récits font apparaître le loup comme un animal dont le comportement est proche de l’homme. La bête ne pénétrait pas dans les villages, comme si il saisissait les frontières séparant le monde sauvage du monde civilisé. Créature carnivore, dévoratrice de chair crue, elle absorbait pourtant de la nourriture cuite, du pain, de la fouace, aliments de partage, symboles de convivialité entre les humains. Une relation ambiguë, une connivence troublante paraissait s’établir entre l’animal et l’homme.  Avec elle, s’effaçait la menace visant l’intégrité corporelle, la crainte de la dévoration. La rencontre des loups, de simple récit de vie qu’elle était jusqu’alors, devenait maintenant légende. Le loup, capable de faire comme les humains, pouvait devenir un être domestiqué au service de l’homme, comprendre la parole et assurer, quand on le lui commandait, un rôle de protection des voyageurs égarés.




Les meneurs de loups




Les rapports mystérieux qui pouvaient exister entre les loups et certains hommes apparaissent nettement dans les récits à mi-chemin entre la légende et la réalité. Le meneur de loups est un homme connu, identifié, vivant dans la forêt, entouré de ses loups. Il paraît faire corps avec la nature. Pareils à des chiens de bergers, identifiés comme tels, les bêtes obéissent à sa volonté. Et en guise de récompense, le don du pain accentue, encore plus, leur caractère domestiqué.

La trame des récits sur les meneurs de loups est marquée assurément par des éléments fantastiques : la forêt, le feu, la scène de l’accompagnement, l’arrivée à la maison, l’attente des loups et leur départ enfin après le don du pain… Les récits mettent en scène des personnages qui paraissaient avoir exigé et agi dans un espace connu – un bois – et dans un temps donné –la nuit. Les histoires apparaissent alors comme véritables, transmises à l’auditoire comme telles. Elles gardent cependant tous les caractères de la légende et s’appuie sur la croyance aux meneurs de loups.

Au fil du temps, ces récits mythiques se fondent sur l’existence des meneurs de loups, personnages proches des sorciers. Selon un code de conduite rigoureux à observer, on ne leur refusait jamais l’hospitalité, sinon, la nuit suivante, le troupeau de la ferme était décimé par les loups qu’ils avaient apprivoisés. Pour éviter ce malheur, on donnait un peu d’argent au meneur de loups ainsi qu’une miche de pain à ses compagnons.

La peur des meneurs de loups est bel et bien fondée, leur conduite d’ailleurs ne pouvait que relever d’un pacte avec le diable. On retrouve cette croyance dans de nombreuses régions. Dans le Berry, les sorciers avaient la puissance de fasciner les loups, de s’en faire suivre et de participer en leur compagnie à des cérémonies magiques. En Bourbonnais, en Haute Bretagne aussi, les meneurs de loups pouvaient, à minuit, se transformer en loups-garous et conduire des meutes de loups à travers les bois. Dans les Causses, point de métamorphoses de meneurs de loups, et pourtant la croyance aux loups-garous y est encore particulièrement vivace. Pour preuve, la légende de « Jean Grin, dont on disait que c’était le diable ».

Jean Grin, mi-homme mi-bête, n’était en fait qu’un simple croquemitaine qu’on invoquait pour effrayer les enfants désobéissants. Pour cela, les parents se servaient de la Dame Rouge ou de Grippet, le petit diable, ces êtres invisibles qui prenaient les tout-petits quand ils n’étaient pas sages. On savait que Jean Grin, lui, était capable de tuer et de manger ses victimes. Et, dans le pays, il répandait la terreur. D’ailleurs, mieux valait ne pas en parler car raconter l’histoire de Jean Grin, c’était le faire venir ! D’un village à l’autre, l’image du loup-garou s’élaborait, bête et diable à la fois, yeux rouges, affreux, étincelants. Jean Grin s’attaquait aux êtres faibles, les enfants, et ne mangeait qu’une partie de leur corps, le foie, le siège de l’âme, disait-on. Ensuite, pareil aux loups-garous, il ensevelissait ses victimes.

Curieuse bête, en vérité : on voyait courir le loup-garou à travers les bois, faire des sauts, disparaître à une vitesse prodigieuse lorsque les paysans, armés de hallebardes et de bâtons, voulaient lui donner la chasse.

L’Histoire, elle, se démarque de la légende en nous apprenant que Jean Grin était un brigand, victime des rumeurs les plus folles, des bruits les moins fondés en ces temps de révolution marqués par le renversement des valeurs traditionnelles et le bouleversement des valeurs traditionnelles et le bouleversement de l’ordre établi. Misère, disettes et grands froids se succédaient en effet sans répit dans cette région pauvre et reculée du Massif central. Vieillards, enfants et indigents erraient à travers champs et bois en quête de nourriture, offrant ainsi à des loups affamés une proie facile. La multitude des bêtes aux abords des villages semait la peur, engendrait les fantasmes les plus archaîques, les archétypes les plus enfouis, celui du loup-garou, celui de Jean Grin. Valdou, notre brigand, a fait sien ce vieux fonds de croyance pour piller et violenter à sa guise. Par la peau de bête qu’il revêtait, par le surnom qu’il se donnait, les paysans du causse virent en lui une créature du démon, l’ogre du ravin de Malbouche, Jean Grin. On le croyait disparu à jamais dans le four d’Aleyrac et pourtant il revenait…




Sources :


 



  1. E .-A Martel, Les Causses majeurs, Millau, 1936


  2. L’Echo de la Dourbie, journal de l’arrondissement de Millau, 1869


  3. Revue Religieuse du diocèse de Rodez et de Mende, 1871


  4. P. Le loyer, livre des spectres ou apparitions et visions d’esprits, anges et démons se montrant sensiblement aux hommes, 1586


  5. M.L. Tenèze, L’Aubrac, t. V : Ethnologie contemporaine, 1975


  6. C. Seignolle, Le Folklore du Languedoc, 1977


  7. J.-C. Bouvier, « Elaboration légendaire des récit de peurs » in Croyances, récits et pratiques de tradition, Mélanges Charles Joisten, Monde Alpin et Rhodanien, n°1-4/1982


  8. N. Belmont, « croyances et légendes populaires en France. » Article « Fées » in Dictionnaire des Mythologies, t. I


  9. H. Affre, Dictionnaire des institutions, mœurs et coutume du Rouergue, 1903


  10. D. Bernard, L’homme et le loup, 1981


  11. J.-G. Frazer, Le Rameau d’Or, t. II, 1908

Cet article est le chapitre 1 du dossier "Les êtres fantastiques dans la culture traditionnelle"

Dans ce dossier voir l'Intro : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-464059.html

  

Voir également en complément l'article intitulé "la peur la nuit" : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-215188.html

 

Commenter cet article