Affaires de possession et de sorcellerie

Publié le par GOUPIL

En l'an 1643, une vilaine histoire secoue violemment les esprits chrétiens de la bonne ville de Louviers (voir l'article : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-484350.html). La jeune Magdelaine Bavent, religieuse au couvent des Hospitalières de Saint-louis et Sainte-Elisabeth est prise de convulsions, de manière régulière et répétée, et se trouve rapidement accusée de sorcellerie. Les autorités religieuses s'empare des évènements qui se retrouvent au centre des fantasmes et superstitions les plus vivaces.

 

Du point de vue de Magdelaine Bavent ...

Les faits sont ceux qu'elles a exprimés lors d'une version recueillie par Jacques Le Gentil pour la Duchesse d'Orléans. Ce dernier est tellement surpris par tout ce qu'il apprend autant que celles qui lui sont rapportées qu'il préfère avertir les futurs lecteurs, en ces termes : " les choses prodigieuses dont cette histoire est remplie me persuadent aisément que plusieurs douteront de sa fidélité (...) je te supplie que tu liras les abominations qui se trouvent dedans, tu loues Dieu de sa bonté et de sa patience à souffrir les iniquités des hommes, et détester les ruses et les artifices dont le diable se sert pour les attirer dans le précipice ". Il s'excuse également auprès de la duchesse qui y lira plusieurs choses étranges. Ces dernières, il les tient d'un homme de mérite et de probité.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, la jeune Magdelaine Bavent raconte les conditions dans lesquelles elle a grandi et qui l'ont forgée à être humble et soumise dès le plus jeune âge. Orpheline à neuf ans, elle vit à Rouen et est recueillie par son oncle où elle reste jusqu'à ses douze ans puis part en apprentissage chez une couturière. Pendant plusieurs années, elle ne connaît aucune structure familiale solide et formule le souhait de devenir religieuse. C'est donc à seize ans qu'elle entre au monastère de Louviers et commence, sans tarder, son noviciat. Mais la jeune fille n'est pas naïve. Elle se rend très vite compte que certaines pratiques sont tout à fait anormales dans un tel lieu : " David qui nous conduisait toutes, était un horrible prêtre et tout à fait indigne d'un état si saint et si divin."  Les religieuses sont non seulement spectatrices de faits abominabes, qui vont de la profanation d'objets de cultes aux rituels sexuels, mais elles sont forcées d'être les actrices de nombreux fantasmes du prêtre qui les soumet à des danses lascives et attouchements de toutes sortes, et les contraint à communier toutes nue. Puis Pierre David vient à mourir brutalement, au retour d'un voyage à paris. Ce qui s'annonce comme une délivrance pour la pauvre Magdelaine se révèle être, en réalité, l'enfer. Jusque-là, la jeune femme n'avait été qu'une victime relativement épargnée. Mais l'arrivée de Mathurin Picard au sein de la communauté change considérablement les données à son égard.

A peine installé, le prêtre Picard déclare sa flamme à Magdelaine et commence à l'approcher physiquement. La jeune femme n'a pas la force de lui résister. Mais elle a beau se protéger, elle est encore loin d'imaginer la perfidie qui caractérise l'homme d'église qui la pourchasse sans cesse, la soumet à ses charmes et la terrorise. " J'ignorais encore en ce temps-là la pratique infernale qui me va bientôt envelopper dans ses malheureuses chaînes, et dans son maudit esclavage"  avoue-telle. Et l'épreuve du mal est, en effet, bien concrête car Magdelaine tombe souvent malade et la gravité de son état de santé inquiète les soeurs qui l'entourent. C'est à cette époque que les rumeurs commencent à courir sur le compte du couvent. Les religieuses murmurent contre le prêtre qu'elles pensent être la cause des maux endurés par Magdelaine, ce que celle-ci ne dément pas lors de ses nombreux délires, pendant lesquels elle accuse directement Picard. L'évêque d'Evreux est informé de l'affaire et parvient à l'étouffer, bien décidé à ne pas laisser les évènements prendre les proportions de ceux d'une affaire similaire à Loudun.

 

Quand l'affaire éclate ...

Pendant dix années, les évènements semblent se calmer. Mais en 1643, ils sont soumis à de nouveaux rebondissements qui, cette fois, atteignent l'opinion publique. Le prêtre Picard vient de mourir et sa "sainte" réputation fait qu'on l'enterre dans le choeur de la chepelle du couvent. C'est cet acte qui vraisemblabement va choquer le reste de la communauté : les soeurs, qui commencent à s'exprimer sur le sujet, manifestent leur vif sésaccord. Elles n'acceptent pas que ce grand pêcheur puisse reposer en ces lieux et ne cachent pas leur crainte de rester sous son influence s'il reste là. Les religieuses ont vraiment peur et certaines d'entre elles deviennent véritablement hystériques, poussant de grands cris et se roulant par terre. Evidemment, on voit là des signes de possession due au fait que Mathurin Picard avait entraîné sept de ces femmes à l'exercice régulier et assidu su sabbat. Les religieuses l'affirment, en tout cas, à l'évêque d'Evreux qui est chargé de faire la lumière sur cette sombre affaire. La preuve est vite faite qu'il s'agit bien là de cas de possessions. L'officialité, tribunal religieux présidé par l'évèque d'Evreux, décide alors de déterrer le cadavre de picard et de le faire inhumer dans un autre endroit, puis condamne Magdelaine Bavent à l'enfermement à perpétuité dans les prisons de l'évêché. Mais l'affaire rebondit encore. la famille de Picard proteste contre le jugement rendu et "l'expulsion hors de son caveau d'un prêtre auquel, de son vivant, rien n'avait été reproché."  L'évêque et le parlement de Rouen décident d'ouvrir une enquête qui doit déterminer s'il s'agit réellement d'un cas de possession.

Une commission écclésiastique à laquelle est convié le propre médecin de la reine Anne d'Autriche, Pierre Yvelin, est chargée d'inspecter et d'examiner les sept religieuses concernées par les faits et conclut à l'absence de possession : " le Diable qui s'exprime par la bouche de jeunes filles avait un fort accent normand pour venir de l'enfer", commente Guy Bechtel. Mais il ne les accuse pas de supercherie et croit plus volontiers à un grave dérèglement psychique. Toujours est-il que les "possesionnistes", très nombreux, se déchaînent et les libelles fusent. IL existe encore aujourd'hui toute une variété de réactions sur le sujet, à l'image de celle contenue dans le Traité des marques de possédés et la preuve de la véritable possession des religieuses de Louviers, attribué à Simon Pierre, docteur en Médecine qui le conclut en ces termes : par toutes les choses que le médecins virent et observèrent avec soin et diligence de l'affaire et par les raisons qu'ils en donnèrent à messieurs les commissaires (...) ils donneront leur rapport certain et véritable, que ces religieuses étaient possédées des diables, que les actions qu'ils avaient vues et remarquées, tant dépendantes du corps que de l'esprit, étaient surnaturelles excédant leur capacité et leur portée, et comme telles se rencontrant avec mille abominations, blasphèmes, impiétés, mensonges et calomnies."  Tandis que le débat relatif à la possession se multiplie entre Paris et Rouen, à Louviers, la tension monte et les évènements prennent une tournure plus dramatique.

Thomas Boullé, vicaire de Mathurin Picard se voit, à son tour, accusé des mêmes méfaits et trainé devant la justice écclésiastique. Mais le pire qui lui est reproché est d'avoir mise enceinte Magdelaine Bavent, à plusieurs reprises, et d'avoir sacrifié ensuite les bébés pour en faire des poudres et des onguents. L'opinion publique est scandalisée. Par ailleurs, les autorités religieuses normandes ont la plus grande difficulté à imposer leur point de vue à Paris qui, depuis le diagnostic d'Yvelin, ne prend plus cette affaire tout à fait au sérieux. Le parlement de Rouen décide alors de se faire entendre et d'asseoir son pouvoir juridictionnel, coûte que coûte, en condamnant à mort le fameux Thomas Boullé. Ainsi le 21 août, après avoir été soumis à la question, le vicaire est exécuté, sans avoir avoué quoi que ce soitlié à des actes de sorcellerie. Il a juste reconnu quelques faits de luxure. Il brulé vif et les ossements de Mathurin Picard rejoignent son bûcher. Mais, à Paris, le conseil d'Etat va reprocher à Rouen la procédure, d'autant plus que, depuis 1625, il refuse de confirmer toute mise à mort pour sorcellerie, et il interdit au parlement de Rouen de poursuivre ses condamnations, dans ce domaine. Ainsi, la supérieure du couvent, soeur Françoise-de-la-Croix qui avait été accusée par ses religieuses de complicité, va profiter de cette accalmie dans la justice parisienne pour faire appel directement au Conseil privé du roi. En 1653, elle est jugée innocente par le tribunal diocésain de Paris et, en 1654, le Conseil privé du roi annule toutes les actions en cours.

" L'affaire de Louviers (...) acheva de retourner l'opinion publique cultivée contre les possessions diaboliques et les accusations de sorcellerie", explique Jean-michel Sallmann. Avec celle de Loudun, elle a "marqué tout à la fois l'apogée de la chasse aux sorcières en France au XVIIe siècle et l'amorce d'une réaction des élites intellectuelles contre les abus qu'elle entraînait. " Si le procès pour sorcellerie sont de moins en moins nombreux, les histoires de ce type ne cessent pas et se ressemblent toutes. "La volonté royale ne faiblit cependant jamais, parce qu'en France ces affaires de possession (...) ne cessaient d'essaimer, l'une étant à l'origine de l'autre, entraînant débats, contestations, batailles, troubles locaux, et cela pendant toute la première moitié du XVIIe siècle, provoquant en particulier les interrogations de la fraction dirigeante du pays que constituaient médecins et juristes", précise Guy Bechtel. Les historiens se sont beaucoup interrogés sur ces comportements qualifiés de diaboliques, constatant qu'ils concernaient toujours des religieux. pour les uns, il s'agit de troubles psychologiques issues de vocations souvent imposées par l'entourage, pour les autres, c'était une manière pour ces femmes de revendiquer un certain droit à la liberté, à une époque où les établissements étaient très surveillés par les autoriés diocésaines, où les religieuses étaient soumises à un enfermement catégorique et définitif. IL ne faut pas oublier non plus, que " la fréquence des phénomènes visionnaires et extatiques est une caractéristique de la vie monastique du XVIIe siècle, comme le rapelle Jean-Michel Sallmann. Toujours est-il qu'à louviers, la population a souhaité oublié les faits et a laissé détruire, sans regrets, le couvent dont l'emplacement est, aujourd'ui, occupé par la Mairie et la bibliothèque.

 

Une Vieille histoire ...

Louviers a déjà été le cadre d'une vieille affaire de possession, en 1591. C'est René le Tenneur qui l'évoque en ces termes :"   le 16 août vers minuit, on entendit de grands bruits dans une maison qui estoit vis-à-vis du portel de la grande Eglise...; on crut à des ennemis et l'alarme fut donnée "par toute la ville". Le capitaine Diacre et ses soldats virent passer par les fenêtres de ladite maison, tables, chaises, landiers et d'autres meubles, la femme Le Gay et la femme Deshaies apparurent à la fenêtre, criant à l'aide et "se voulans jetter du haut en bas disant que c'estoit un esprit qui les avoit  tourmentées et avoit tout renversé sens dessus dessous les meubles...". Toutes les autorités se déplacèrent. "

La  servante, Françoise Fontaine, âgée de 22 ans, fut interrogée. "Les procès-verbaux des interrogatoires de la jeune fille décrivent des scènes fantastiques " qui font dire qu'elle est possédée.

Dans son constat  du 31 août 1591, Loys Morel relate que, devant le corps convulsionné de Françoise il la frappa de  plusieurs coups de balai mais sans succès. Au cours des interrogatoires, Fraçoise dit qu'une nuit, réveillée en sursaut, " ...elle avoit apperçeu ung grant homme tout vestu de noir, ayant une grande barbe noire ..." il lui rappela qu'elle s'était donnée à lui (...) elle fournit les détails les plus scabreux sur cette copulation satanique, détails que les magistrats consignèrent gravement.

Le prévôt  relate encore qu'un jour "... Françoise prestoit l'oreille a quelqu'un qui parloit a elle derrière son doz, encores que nous n'entendions ni ne vissions personne, nous avons usé de ces mots : "Diable, par la puissance que j'ay comme juge estably par le Roy, ayant la justice de Dieu en la main pour punir les meschantz, je te fais commandement de laisser ce corps" ". Au cours d'und'un autre interrogatoire, les chandelles s'éteignirent inexplicablement ; pendant que le curé allait chercher des fambeaux, le prévôt, resté seul avec Françoise, se trouva saisi par les membres et immobilisé.

Le 2 septembre, on amena Françoise dans l'église et le curé Pellet voulut, après maintes conjurations la faire communier, " ... tout aussi tost il s'apparut comme une ombre noir hors l'Eglise, qui cassa un lozenge de vitres de la chapelle et souffla le cierge qui estoit sut l'Autel..."

" On dut renoncer à faire communier françoise et après de nouveaux exorcismes et des aspersions, elle fut reconduite en prison."  

 

Bibliographie :

Bechtel Guy - la Sorcière et l'occident - Plon, 1997.

Dubos Roger - les possédés de louviers, Histoire de Magdelaine Bavent - Charles Corlet, 1990.

Le Tenneur René - Magie, sorcellerie et fantastique en Normandie -  Editions Heimdal, 1991.

Salmann Jean-Michel - Les Sorcières fiancées de Satan - Découvertes Gallimard, 1987.

Commenter cet article

surian13 14/06/2005 13:49

très interessante cette histoire, j'avais moi aussi étudié une histoire
identique, en 1611 : Procès en sorcellerie, du prêtre des Accoules Louis Gaufridy et de Madeleine de Demandolx de la Palud.
Géraldine