La sorcellerie en Basse Normandie

Publié le par GOUPIL

Après avoir étudié, en classe, le roman d'un auteur normand bien connu Une vie de Guy de Maupassant (1850, Seine Maritime -1893, Paris), les élèves d'une classe de seconde ont choisi, avec leur professeur de Lettres d'orienter leurs lectures dans une perspective particulière, la SORCELLERIE.

Ils se sont appuyés sur la lecture et l'étude d'une œuvre du XIXe siècle, L'Ensorcelée, écrite par un autre natif de notre région, peu connu des élèves, Jules Barbey d'Aurevilly (1808, Saint Sauveur-Le-Vicomte, petit bourg du département de la Manche - 1889, Paris).

Cinq groupes se sont constitués autour de cinq thèmes :

o     La Normandie dans le roman de Barbey d'Aurevilly, o     L'Histoire dans cette œuvre,

o     Le Fantastique,

o     Les personnages principaux,

o     La construction de l'œuvre et l'écriture de celle-ci.

Ces recherches ont fait l'objet d'exposés à la classe et de discussions étayées des lectures diverses de chacun.

Il a parfois été difficile de canaliser les réflexions ; le sujet était quelquefois trop sensible pour certains : de nos jours, quelques croyances, quelques pratiques de "sorcellerie" sont encore présentes dans certaines familles.

Afin de prolonger toutes ces recherches, débats et études de l'œuvre romanesque, une dissertation dont le sujet est emprunté à deux lettres de Barbey à son ami Trébutien, éditeur à Caen, a été réalisée par chaque élève.

Voici la copie d'une élève qui donnera un aperçu du travail et de la perception de la nature du fantastique au XIXe siècle.

Sujet :

Barbey d’Aurevilly qualifie son œuvre ainsi : "C’est un drame horrible, mais qui a, si je ne m'abuse, une incontestable grandeur. Le pinceau qui a peint ces têtes étranges et ces mœurs accentuées et à caractères, s'étale sur la toile en peignant, comme la Griffe du Lion sur le sol. Je n'ai rien fait d'aussi mâle de pensée et d'exécution. il n'y a pas là dedans une mignardise. C'est plus de la littérature d'homme que de femme, quoique la passion qui est toute la vie de la femme, l'amour, y bouillonne jusqu'au délire, et jusqu'à la mort volcanique de la pauvre créature humaine. Puis il y a là dedans, encore, l'audacieuse aventure d'un fantastique nouveau, sinistre et crânement surnaturel, - car on voit que l'auteur y croit sans petite bouche et sans fausse honte.

Que pensez-vous des propos de l’auteur ?

Ce n’est pas évident pour un auteur d’imaginer son œuvre avant son accomplissement. Pourtant, Barbey d’Aurevilly qui confirme l’idée qu’il avait eue précédemment et qualifie son œuvre en termes de "drame horrible ayant une incontestable grandeur, personnages et paysages peints magnifiquement ; littérature masculine, malgré son héroïne, où tout est important, fantastique nouveau." Non seulement le roman possède d’effroyables scènes, mais aussi une supériorité reconnue. De plus, les divers personnages et paysages dans lesquels ils opèrent, nous sont décrits admirablement. Mais, en dépit de l’importance de cette femme, le roman reste un genre masculin qui ne possède, de plus, aucune mignardise et où réside un fantastique certain ; nous verrons s’il est nouveau. Enfin, Barbey d’Aurevilly connaît son roman plus que quiconque ; pourtant, nous remarquerons qu’il n’évoque ni le style ni la composition de celui-ci.

Ce récit se base sur un fait dramatique. En effet, rien n’aurait eu lieu sans la présence de l’abbé de la Croix-Jugan. Personne, du moins on peut le croire, n’aurait été ensorcelé sans cet ancien frère Ranulphe. De plus, la présence de ces mystérieux bergers laisse parfois paraître de terribles choses. Nous avons d’une part, l’événement qui constituera le déroulement de cette histoire. En effet, le moment où le visage de cet abbé est sujet à d’horribles mutilations changera son existence. C’est une scène de souffrance dans laquelle aucun détail ne nous est épargné : " …saisissant avec ses ongles les ligatures de son visage, il les arrache d’une telle force qu’elles craquèrent, se rompirent, et durent ramener à leurs tronçons brisés des morceaux de chair vive… " (Chap. 3). D’autre part, l’instant où les bergers reflètent une scène à l’aide de leur miroir est également épouvantable. Ainsi, les bergers ont tout de même le pouvoir de "réveiller " certaines personnes sur divers faits. En effet, cet événement permettra au maître Thomas le Hardouey de voir la vérité en face : " Le Hardouey s’étrangle, et son corps eut des tremblements convulsifs, je crois qu’il vient de tressauter sur la broche quand ma femme l’a piquée de la pointe de son couteau… " (Chap 11). C’est pourquoi l’histoire sort de l’ordinaire et les personnages s’adaptent à cette originalité.

En effet, les différentes têtes de ce récit ne sont pas banales. Ils représentent tous un caractère, une qualité ou un défaut, bien particulier. D’une part, nous avons Jeanne et l’abbé de la Croix-Jugan qui sont les principaux personnages. Jeanne ne craint rien ni personne et l’ancien frère Ranulphe, lui, fait peur ou du moins, provoque la curiosité de la majeure partie du village. Ces personnages sont parfois comparés à d’autres personnes. Prenons l’exemple de Nônon Cocouan, laquelle est la commère de Blanchelande. Celle-ci a peur de tout, elle craint et croit toutes les légendes ; c’est l’exemple type de la superstition. C’est pourquoi, nous pourrions donc dire que Nônon Cocouan constitue un faire-valoir pour Jeanne. En effet, ces héros sont mis en valeur par le peuple ordinaire, énormément croyant. Quant à l’histoire, elle n’en demeure pas moins mystérieuse. Non seulement par son contexte et son originalité, mais aussi par sa finalité. Le fait qu’un abbé tente de se suicider, se fasse mutiler le visage, aimer par une femme, puis tuer ; cela demeure de toute évidence un fait étrange. En revanche, nous remarquons tout de même que ce récit se finit par une grande question. Nous nous demanderons si la mort des deux héros aura été provoquée par les bergers ou par un individu quelconque. Ou encore sur l’identité de l’abbé, si c’était le diable, du moins un représentant (envoyé) ou le dieu. Ce roman constitue donc une histoire à énigme. C’est pourquoi Barbey d’Aurevilly laisse planer le doute et nous fait part d’une de ses pensées : " …j’ai voulu me justifier ma croyance… je ne pus jamais réaliser mon projet. " Celui-ci fait tout de même un très bon conteur et nous décrit parfaitement les différents paysages et personnages.

En d’autres termes, Barbey a su nous faire imaginer les différents personnages qu’il a mis en scène ainsi que les lieux dans lesquels ils "jouent ", les mœurs y sont aussi évoquées. En effet, nous apprenons en grande partie la vie des principaux personnages car l’auteur nous dresse leurs portraits en détail. Notamment lors du suicide de l’abbé : " ses vêtements étaient d’un gris semblable au plumage de la chouette, couleur que les chouans avaient… " (Chap. 3). L’auteur effectue un retour en arrière pour évoquer la vie de celui-ci, si bien que l’on sait qu’il était l’aîné de la famille, donc destiné à devenir prêtre selon les coutumes de sa famille. Du fait que les mœurs dans cette région sont courantes et importantes, elles sont respectées. Tout comme l’église de Blanchelande qui avait pour habitude, le dimanche, d’être bondée par la foule ; surtout à Pâques. Cependant, les paysages choisis pour cette histoire sont tout spécialement adaptés. En effet, rien qu’au début de ce récit, ceux-ci nous plongent dans une atmosphère mystérieuse et fantastique. D’une part, il y a la lande de Lessay située sur la presqu’île du Cotentin qui nous est définie par une métaphore : " …le Cotentin, cette Tempé de France… " (Chap. 1), ce lieu est donc assimilé à une vallée grecque réputée pour la fraîcheur de ses ombrages. D’autre part, le cabaret nommé le "taureau Rouge " nous met effectivement dans l’ambiance du récit : " …ce cabaret isolé, qui semblait bâti par le diable devenu maçon pour l’accomplissement de quelque dessein funeste… " (Chap. 1). Tous ces éléments attachés au texte nous sont décrits avec une telle habileté, que l’imagination du lecteur se doit de fonctionner, parfois, sous le contrôle de l’auteur.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ces nombreux détails que l’auteur nous fait parvenir, sont tous importants à un moment ou à un autre du récit. Ceux-ci peuvent nous faire comprendre une situation ou encore, nous permettre, à nous ou à l’un des personnages, de reconnaître une personne ou nous donner la preuve de son identité. C’est le cas de l’enterrement de Jeanne où "la Clotte " (Clautilde Mauduit) se rend. Néanmoins, dans l’hypothèse où Barbey d’Aurevilly ne nous aurait pas prévenus du handicap de celle-ci, nous n’aurions pu comprendre la quantité de temps qu’elle mit à parvenir à l’église de Blanchelande. Ou encore, lors de la rencontre de Le Hardouey avec les bergers. Au cas où l’auteur ne nous aurait pas fait part de la collection d’épinglettes de Jeanne, la rencontre de celle-ci avec les bergers n’aurait pu être démontrée à Monsieur le Hardouey (ni à nous) : " …le Hardouey discerna très bien une épinglette d’or émaill酠" (Chap. 11). Tout a donc de l’importance.

En revanche une chose essentielle n’a pas été prise en compte pour déterminer le genre littéraire du roman. Effectivement, Barbey d’Aurevilly qualifie son œuvre, comme étant une littérature d’homme ; il émet tout de même l’importance de la femme dans le récit. Nous pouvons l’approuver lorsqu’il dit que la femme trône à l’intérieur du roman. C’est à dire que Jeanne est au centre du récit. En effet, son amour pour l’abbé lui fera tout faire. Elle ira jusqu’au vieux presbytère redouté, et fréquenté par les bergers tant craints, pour demander de l’aide. Le berger lui donnera un conseil pour gagner l’amour de l'abbé : " …Le misérable…a fini par me dire qu’il fallait porter une chemise sur ma poitrine, l’imbiber de ma sueur et de la faire porter à Jéhoël… " (Chap. 10). Rien n’y changea. Nous pouvons ainsi émettre la possibilité du suicide par amour, puisque, ne l’oublions pas, c’est une des morts qui est restée mystérieuse. Cependant, les avis seront partagés quant à la qualification du genre littéraire. Car, malgré la place de la femme, les hommes restent très importants aussi. L’abbé est l’être qui constitue le délire de Jeanne et Maître le Hardouey peut être le présumé coupable du meurtre de celui-ci ; sans oublier les bergers, parmi lesquels il n’y a que des hommes. De toute façon, Barbey définit son roman ainsi.

Pourtant, Barbey d’Aurevilly pense, de son récit, qu’il est doté d’un fantastique nouveau. Cette remarque constitue le seul point sur lequel nous pouvons discuter. En effet, ce fantastique sera repris par Alphonse Daudet. En revanche, ce genre littéraire, portant sur l’imagination, avait déjà été utilisé par un grand écrivain du XIXème siècle, un dénommé Balzac. Celui-ci avait, effectivement, adopté ce style de roman. Le fantastique reste tout au long du XIXème siècle. Comme dans l’Ensorcelée, les histoires de messes non achevées et de prêtres punis à réciter celles-ci tout au long de leur mort, furent plus qu’existantes. Nous pouvons donc dire que ce fantastique ci n’est pas entièrement nouveau. Cependant, évoquer sa nouveauté, n’est peut-être pas complètement inexact.

En effet, puisque chaque auteur possède son style d’écriture et sa façon de conter ses récits, nous pourrions parler de sa nouveauté dans son roman. Tout d’abord, il est le premier à adopter les retours en arrière. Il utilise ceux-ci afin de nous décrire le passé et les origines de ses différents personnages. Ce n’est donc pas une composition traditionnelle. Contrairement à certains romans, nous ignorons le narrateur. Le style de Barbey d’Aurevilly lui est tout aussi personnel. Le fait qu’il utilise du vocabulaire précieux ("foulard ponceau" voulant dire "foulard rouge vif"), des mots dont le lecteur peut comprendre ce qu’il veut dire ainsi que du vocabulaire réaliste, malgré le fantastique qui demeure dans ce récit ; tout cela constitue un style qui lui est propre. De plus, Barbey d’Aurevilly utilise, tout comme Maupassant, beaucoup de qualificatifs ; il existe une grande expansion nominale : " …dans ces paysages frais, riants et féconds, de soudaines interruptions de mélancolies, des airs soucieux, des aspects sévères. " (Chap. 1). Cela nous permet donc de mieux imaginer, pour ceux qui ne connaissent pas la région du Cotentin, les paysages. Pour en revenir au narrateur, bien qu’il soit inconnu, il ne cesse de nous rappeler sa présence ainsi que celui qui l’accompagne, Maître Tainnebourg. Enfin, nous dirons que quel que soit le genre littéraire qu’un auteur adopte, la nouveauté sera toujours présente grâce au style différent et à la manière de s’exprimer diverse que chaque écrivain possède.

Ainsi, nous avons pu constater l’horreur de certains passages ainsi que l’originalité des personnages et de leurs histoires. Ceux-ci nous sont contés et définis avec une grande habileté. Nous avons démontré l’importance de la femme malgré le genre littéraire de ce roman. Nous avons pu réévaluer la définition quant à la nouveauté du fantastique.

En définitive, nous avons la possibilité de dire que tous ces éléments constituent la grandeur de ce roman. En revanche, la forme littéraire que Barbey a omise d’évoquer est aussi importante. Du fait que chaque auteur possède son style et sa façon de s’exprimer, chaque forme et chaque genre littéraire deviennent nouveau. Cependant, nous pourrions analyser le fantastique dans son ensemble, car Barbey d’Aurevilly n’est qu’une étape, en citant Alphonse Daudet qui, avec certaines Lettres, surpassera le domaine du fantastique (d’ailleurs, Barbey en commente certaines, dont "le portefeuille de Bixiou " invoqué par Balzac).

Commenter cet article