La France ensorcelée

Publié le par GOUPIL

Au XVIIe siècle, époque où Descartes tente de faire prévaloir la raison, l'Europe entière et notre pays en particulier sont touchés par une vague de procès en sorcellerie. Il faudra l'intervention du Parlement de Paris, puis celle de Louis XIV, pour que les abus prennent fin...

Par Colette Arnould*


Aux XVIe et XVIIe siècles, une épidémie de sorcellerie gagne l'Europe qui s'engage dans une répression sans merci. Résultat de tout un contexte passé et présent, certains pays seront plus touchés que d'autres. La France, qui s'est déjà heurtée aux hérésies et que les guerres de Religion ont ensanglantée entre 1562 et 1598, va dramatiquement s'illustrer.

Le passé, c'est d'abord le travail de codification et le fatal glissement opéré par le Moyen Age. Peu à peu, l'Inquisition, née pour lutter contre l'hérésie, exacerbe la hantise du diable et d'un personnel à son service. En 1233, Grégoire IX admet la réalité du sabbat ; en 1326, Jean XXII autorise la poursuite contre la sorcellerie sous couvert d'hérésie. Le 9 décembre 1484, Innocent VIII publie la bulle Summis desiderantes affectibus dans laquelle il revient sur la nécessité d'extirper par tous les moyens la « perversion hérétique » et confirme la réalité de la sorcellerie. En 1486, Institoris et Sprenger, deux inquisiteurs allemands font paraître à Strasbourg le Malleus maleficarum, dont l'influence sera déterminante. S'il donne les armes de la répression, le Malleus est aussi à l'origine de la chasse aux sorcières (voir article : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-397183.html) car si l'ouvrage évoque les sorciers - indéniablement il y en a -, le titre ne laisse aucun doute : c'est bien des sorcières, maleficarum , qu'il s'agit.

En fait, depuis toujours on a admis que la femme est davantage tournée vers les pratiques magiques. Ce qui est nouveau, c'est la diabolisation de celle-ci qui, maintenant, donne une réalité à ce que l'Eglise, pendant longtemps, a rejeté comme relevant de la superstition. La fragilité affirmée de la femme devant la tentation, sa crédulité, son imagination aussi, en font la proie toute trouvée du diable auquel elle se lie corps et âme. En conséquence, la femme, capable de transgresser tous les tabous, de porter atteinte aux hommes, aux bêtes et aux fruits de la terre, de se métamorphoser comme de métamorphoser les autres, est « un monstre ». Désormais, on dispose d'une procédure claire et nette pour agir. Non seulement tous les crimes sont méthodiquement recensés, mais on sait comment interroger et quelles ruses utiliser ; comment se protéger, car les juges ne sont pas davantage à l'abri des maléfices ; on sait, la torture aidant, comment faire avouer et quelles peines infliger : presque toujours la mort. La sentence de toute façon ne parle jamais d'innocence, mais prend bien soin de mentionner que l'on n'a rien pu prouver légalement. Ainsi, la moindre récidive est fatale et, pour peu que l'on ait des ennemis, il faut s'attendre un jour ou l'autre à être à nouveau dénoncé, avec l'assurance de finir sur le bûcher. C'est la procédure inquisitoriale appliquée à la lettre que, dès 1539, l'ordonnance de Villers-Cotterêts introduit dans la juridiction française. Entre-temps, non seulement l'ampleur prise par le protestantisme a incité François Ier à sévir, mais une même peur du diable animant catholiques et protestants, chaque Eglise diabolisant l'autre, on s'est mis à voir des sorciers partout.

Si les grands bûchers coïncident avec la Réforme et les guerres de Religion, on ne saurait cependant tout expliquer par les conflits religieux, même s'ils restent omniprésents du XVIe siècle à la révocation de l'édit de Nantes, en 1685. Si hérétiques et sorciers, accusés de remettre en cause la société, ont toujours permis de justifier la répression, si de tous temps la répression a servi à camoufler les intérêts les plus divers, cela non plus ne saurait tout expliquer. Il faut encore prendre en considération un sentiment général d'insécurité fait de peurs réelles ou diffuses (guerres, famines, épidémies), qui, à la fois cause et conséquence, contribue à engendrer une véritable psychose collective et exacerbe des superstitions si profondément ancrées dans les esprits que sorciers et sorcières en sont les victimes toutes trouvées. Il est enfin impossible de faire abstraction du rôle des convictions s'illustrant dans une justice où le bien, nécessairement, s'oppose au mal. Sinon, comment expliquer un tel acharnement ? Et comment expliquer que tant de juges peuvent se mettre au service d'une telle cause, tomber dans de telles aberrations et devenir de véritables tortionnaires ? Or, tous sont d'éminents juristes, des hommes brillants occupant de hautes fonctions, des érudits capables, par ailleurs, tel Bodin, de faire preuve d'une réelle ouverture d'esprit. Certains sont mariés, bons maris et bons pères. Comment expliquer ? Sinon, par la force des convictions qui ignore la Renaissance et bafoue la raison au siècle de Descartes.

Procureur du roi à Laon, Bodin justement, s'est non seulement montré à la hauteur de sa tâche mais a cru bon de transmettre ses connaissances et son expérience. En 1580, il publie, le premier, une Démonomanie qui n'a rien à envier au Malleus dont il s'inspire. Bientôt suivi par ses confrères qui multiplient les preuves de l'omniprésence de Satan ici-bas, la peur incite à désigner des coupables tandis que les esprits les plus fragiles en arrivent à se croire sorciers ou possédés, ce qui achève de conforter les juges dans la nécessité de la répression. Alors, partout, les bûchers s'allument.

La Lorraine déchirée entre l'Allemagne et la France, en proie à toutes les calamités, voit encore sa situation s'aggraver depuis que Nicolas Rémy y sévit (voir page 60) . Surnommé le Torquemada lorrain, semant partout la terreur au point que les accusés préfèrent se suicider avant même d'être jugés, il se vante de ses exploits qui touchent également hommes et femmes. Ses victimes se comptent par centaines. En 1595, paraît sa Démonolâtrie, dont les « bons » effets se prolongeront puisque la malheureuse petite ville de Toul, où la répression engagée en 1584 ne s'achèvera qu'en 1623, comptabilisera à elle seule quelque 70 condamnations.

Après cela Boguet, qui exerce en Franche-Comté (alors espagnole), n'impressionne guère avec seulement 30 procès en une dizaine d'années. Mais si l'on ignore le nombre exact de ses victimes, on sait qu'il a réussi à débarrasser le pays des réfugiés savoyards... Son Discours exécrable des sorciers , publié en 1602 et suivi d'une Instruction pour les procédures , a dû, en revanche, exercer une énorme influence et le rendre indirectement responsable d'autres condamnations.

Conseiller au Parlement de Bordeaux, Lancre est désigné en 1609 pour s'occuper du Labourd, un « pays infesté en tous endroits » et où les habitants vivent dans la peur, dit Henri IV. Il n'en faut pas tant pour convaincre Lancre qui en déduit immédiatement que « tous les habitants de la Navarre [sont] sorciers ». Non seulement les bûchers se comptent par centaines, mais on en arrive à brûler 400 personnes à la fois. Lancre doit également rédiger deux beaux ouvrages chargés de transmettre ses idées (ou ses fantasmes) et son expérience.

En Anjou, sévit Pierre Le Loyer qui rédige un savant traité sur les apparitions ; le Bourbonnais possède Gilbert Gaulmin, célèbre pour sa traduction du De operatione daemonum de Psellos, mais, sceptique, il n'en prononce pas moins des condamnations. Chinon, Loudun, Louviers (voir articles : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-458448.html ; http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-484350.html), Aix-en-Provence, Marseille s'illustrent dans des affaires de possession. Le lien hérésie-sorcellerie se retrouve tant dans le Languedoc, où le Parlement de Toulouse aurait fait brûler 400 sorciers en 1577, que dans les régions montagneuses, depuis toujours suspectes, tandis que la Réforme, qui touche essentiellement l'Allemagne et la Suisse, incite à réprimer plus durement les zones frontalières. D'autres régions sont prises en tenaille : le Jura où protestants et catholiques s'emploient également à persécuter la population ; l'Alsace, qui ne sera française qu'en 1648 (à l'exception de Strasbourg et Mulhouse) et où les catholiques se montrent plus impitoyables que les protestants. De plus, constamment traversée par des bandes de mercenaires, en particulier durant la guerre de Trente Ans, le climat d'insécurité, favorable à la sorcellerie, est encore aggravé par la suspicion envers les communautés juives. Des procès s'y dérouleront après 1682 qui ne semblent cependant pas avoir été suivis de condamnations. L'actuel Nord de la France (qui relevait des Pays-Bas espagnols et ne sera conquis qu'entre 1667 et 1678) connaît deux grandes vagues de répression en 1590-1600 et 1610-1620, en période de paix, mais après une longue guerre civile expliquant probablement la nécessité de mettre un peu d'ordre...

La Bretagne, relativement épargnée, semble s'être spécialisée dans la recherche des prêtres-sorciers, qui ne sont pas une sa spécialité exclusive bretonne, puisque Lancre en a exterminé quelques-uns en Navarre. Quant à la Normandie, si elle a aussi ses prêtres-sorciers, c'est que le diable s'est réfugié dans les couvents ; dans les campagnes, elle s'obstinera à voir bergers-sorciers et empoisonneurs de bestiaux jusqu'au XVIIIe siècle. La Brie aussi, où la dernière grande affaire se situe à la fin du XVIIe siècle. Curieusement, seul le Forez échappe aux procès.

Les persécutions touchent indifféremment villes et villages, riches et pauvres, hommes et femmes, avec une majorité écrasante de femmes (80 à 82 %). Une moyenne d'âge de 60 ans pour les deux sexes vient confirmer le stéréotype de la sorcière vieille, seule (ce sont surtout des veuves) et de préférence laide. Quant au verdict, on obtient à peu près 40 % de condamnations à mort, mais dans les régions de fortes épidémies (Lorraine, Labourd), seuls 5 % des accusés parviennent à éviter le bûcher. Autant dire que tout le monde est suspecté ! Enfin, en vertu du principe selon lequel la sorcellerie est héréditaire, les enfants ne sont pas épargnés : poussés à dénoncer leurs parents, condamnés à assister au supplice, voire à entretenir le bûcher, quand ils ne sont pas brûlés eux-mêmes. Tout cela laisse les juges insensibles : la pitié, disent-ils, les aurait rendus complices de Satan...

Dès 1563, Jean Wier, un médecin rhénan, qui a fait ses études à Paris et Orléans, publie ses Histoires, disputes et impostures dont le titre se suffit à lui-même : c'est une condamnation en règle des folles croyances au nom desquelles on brûle tant de malheureux. Des voix indignées s'élèvent tandis qu'une violente polémique s'engage - Bodin réfutant point par point les arguments de Wier. Ce dernier trouve cependant un écho auprès de ses confrères et de quelques magistrats. L'initiative du Parlement de Paris qui, en 1589, décide de confier à Pigray, médecin de Henri III, et à trois de ses confrères le soin d'examiner 14 condamnés pour sorcellerie, est à cet égard significative. Tous tombent d'accord : ce ne sont que de « pauvres hères à l'imagination dépravée » qui ne méritent pas la justice qu'on leur réserve. Et on les renvoie. Pigray, qui énonce déjà les grands principes de la dissimulation hystérique, est suivi par d'autres : Laurens parle d'illusions, Jean Taxil assimile les démoniaques à des épileptiques, Jean Nydauld réfute la transformation d'hommes en loups. Marescot ne se laisse pas impressionner par Marthe Brossier « prétendue démoniaque » et la tient si fermement qu'elle ne peut plus faire ses contorsions : « J'ai chassé le démon », conclut-il ironiquement. Pierre Yvelin, médecin d'Anne d'Autriche, s'interroge, à propos des possédées de Louviers, sur ces diables qui n'entendent pas le latin ou n'en connaissent que quelques mots fortement teintés d'accent normand. Guy Patin laisse entendre que la fièvre démoniaque pourrait bien être récupérée par le « cardinal tyran » [Richelieu] pour mettre en cause les protestants, et Gabriel Naudé s'étonne de ce que « le diable, tant que vivait le cardinal, lui portait respect, ou du moins restait muet sur son compte », tandis que, maintenant il se montre fort irrévérencieux.

Parallèlement, prédicateurs et théologiens (qui sont aussi parfois des juges) pèsent de tout leur poids pour que l'on continue à lutter contre Satan. Pourtant, eux aussi, ont leurs contestataires. Parmi ces jésuites venus prêter main forte aux dominicains, Freidrich von Spee, un Allemand, s'insurge dans sa Cautio criminalis : « Si nous n'avons pas tous avoué être sorciers, c'est que nous n'avons pas tous été torturés. » L'ouvrage est paru sans le nom de l'auteur, mais Spee est démasqué et connaît toutes sortes d'ennuis. Trente ans après, en 1661, paraît la traduction française par un médecin de Besançon qui, après avoir préfacé l'ouvrage, préfère signer de ses seules initiales. Entre-temps, en 1657, le pape est intervenu pour dénoncer les abus.

Dès la fin du XVIe siècle, le Parlement de Paris atténue, à plusieurs reprises, les condamnations. En 1601, il interdit l'épreuve de l'eau ; en 1624, il institue l'appel de plein droit et décrète que toutes les procédures ayant conclu à une quelconque peine corporelle doivent lui être transmises. Afin que nul ne l'ignore, l'arrêt est expédié dans tous les sièges de son ressort. En 1640, il prend des sanctions contre les juges subalternes qui ne se soumettent pas. Enfin, il se refuse à reconnaître le crime de sorcellerie pour s'en tenir à ce qui peut être rationnellement prouvé. A partir de ce moment-là, fait révélateur, les parlementaires cassent systématiquement toutes les décisions des juges subalternes.

Pourtant, les effets restent encore limités d'autant que c'est précisément dans les années 1640 qu'éclate une nouvelle épidémie de sorcellerie.

En 1635, Dijon a suivi Paris, puis viennent Dole et Toulouse (avec un peu moins de rigueur). Mais, très vite, les cours souveraines sont submergées et la dénonciation des abus ne suffit pas à changer les mentalités quand les superstitions, vivaces chez les uns, servent de prétexte à d'autres - ce que la Fronde vient encore aggraver. Enfin, si le Parlement de Paris couvre presque la moitié du royaume, il ne peut s'imposer aux autres cours souveraines qui conservent leur indépendance. Grenoble, Aix, Pau, Bordeaux, Rouen s'obstinent, et il faudra l'intervention du roi pour les faire céder.

C'est en 1663 que le Conseil du roi intervient pour la première fois, à Auxonne, dans une nouvelle affaire de possession où les juges partisans de la thèse diabolique - et en opposition avec le Parlement de Dijon -, se voient contraints d'abandonner les poursuites. Puis, la sorcellerie rurale continuant de faire des ravages, il intervient à plusieurs reprises dans les années 1670, en Normandie et dans le Sud-Ouest pour faire cesser les accusations en chaîne. Le 26 août 1670, d'ailleurs, le Parlement de Paris enregistre l'ordonnance signée par Louis XIV à Saint-Germain-en-Laye. Le texte ne parle pas de la sorcellerie mais appuie sans équivoque les efforts des magistrats pour décider en dernier recours. Reste à vaincre les ultimes oppositions dont on ne parle pas davantage, mais que l'on prévoit de régler par une ordonnance générale que l'on dit imminente. L'affaire des Poisons (voir page 68) , qui éclate au même moment, la renverra à 1682, mais durant ces douze ans se multiplieront les interventions royales pour imposer une même juridiction dans tout le royaume. Et c'est finalement avec Rouen que s'engagera la dernière lutte.

C'est donc en juillet 1682, et grâce aux efforts de Colbert, que sera mis officiellement un terme aux procès de sorcellerie. Mais, si le titre de l'édit royal mentionne bien qu'il s'agit de « la punition de différents crimes qui sont devins, magiciens, sorciers, empoisonneurs », on ne parle guère des sorciers, sinon pour les assimiler à des illusionnistes. On ne parle plus de sorcellerie, mais de « prétendue magie », et on insiste sur les « détestables abominations » par lesquelles des « personnes ignorantes ou crédules » sont abusées. Trois articles sont consacrés aux « séducteurs » (ce qui permet de condamner divination, superstitions et magie), huit aux empoisonneurs, passibles, comme les sacrilèges, de la peine de mort. La logique est donc respectée par le refus même d'entrer dans des détails... qui n'existent pas, tels le pacte avec le diable, le sabbat ou les maléfices, résolument passés sous silence. En conséquence, il n'y a pas de sorciers, il n'y a que de prétendus sorciers.

Le siècle des Lumières achève de s'en convaincre et, après quelques ultimes soubresauts, les bûchers s'éteignent partout en Europe. Une page de l'histoire se tourne, mais tandis que triomphent les idées de Montaigne et de Malebranche, Voltaire ne se laisse pas abuser : « Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage ; c'est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique », pouvait-on lire à l'article « Fanatisme ».

* Colette Arnould, professeur de philosophie, a publié une Histoire de la sorcellerie en Occident (Tallandier, 1992) et La Satire, une histoire dans l'Histoire (PUF, 1996).


 En complément, vous pouvez consulter l'excellent site sur la sorcellerie dans le nord de la France : http://perso.wanadoo.fr/morel.and.co/sorcieres.html

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