NORMANDIE : CARACTÈRE, MOEURS ET COUTUMES

Publié le par GOUPIL Stéphane


Titre   Guide du touriste en Normandie. 3e édition revue et augmentée  
Auteur   Emile Tessier  
Publication   Paris ; Cournol : Lanée, [1864]. XXVIII pages 29-252


Les habitants de la Normandie se sont toujours distingués de leurs voisins, et par leur caractère et par leurs moeurs. A la fois forts et braves, livrés à l'industrie et au commerce, les Normands possèdent au plus haut degré cette sagesse prévoyante et caractéristique qui, en leur faisant pressentir les événements, leur permet d'en tirer parti, ou de se plier aux circonstances quand la nécessité l'exige. Bien loin d'avoir la faconde du Méridional ou la volubilité légère du Parisien, l'habitant des campagnes semble ne lâcher qu'à regret chacune de ses paroles, et préparer les mots suivants, en prolongeant certains sons outre mesure. On prétend même que l'affirmation et la négation brèves, vulgarisées par les syllabes oui et non, ne lui échappent jamais sans avoir été précédées de nombreux alentours et d'interminables périphrases.

     Un autre défaut, longtemps reproché aux Normands, et que nous ne chercherons pas à dissimuler, consistait dans le goût prononcé de la population pour les

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procès. Il fut même une époque où l'on aurait pu remplacer le salut d'usage par cette formule usitée à Madagascar : « Comment vont les procès ? - » Un homme se classait d'après le nombre de contestations qu'il entretenait avec un enthousiasme digne d'un meilleur sort. Celui qui n'avait qu'une affaire en justice jouissait d'une considération médiocre : se trouvait-il à la tête d'une demi-douzaine de feuilles de papier timbré, de suite il devenait un personnage. On le saluait de loin en se chuchotant à l'oreille : « attention, c'lui-là c'est un malin. » Pouvoir dire « j'allons à l'audience » ou bien « j'venons d'chez maître un tel » était le nec plus ultrà du bonheur. On annonçait moins fièrement la naissance d'un veau ou l'accouchement de sa femme. Mais ces plaisirs du bon vieux temps tendent à disparaître. Le type du chicanous n'existe plus. N'allez pourtant pas croire que le sang normand soit dégénéré ; oh ! que nenni point ! On aime encore les procès en Normandie, et beaucoup ; seulement on les aime d'un amour déjà platonique. Les charges de messieurs les avoués, huissiers et consorts, sont appelées à devenir de bien agréables sinécures. Il est même facile de prévoir le moment où,

     Le combat cessera faute de combattants.

     A côté de ce léger travers moral, plaçons une grande qualité physique. Je veux parler de la réputation

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de beauté dont jouissent les femmes de certaines parties de la Normandie. La Cauchoise brille au premier rang ; puis vient le sexe féminin des environs de Caen et de Bayeux, qui a rencontré de fervents admirateurs. Toutefois, c'est surtout aux Granvillaises qu'on doit payer un juste tribut d'éloges : jamais sang plus brillant n'a coulé sous une peau d'un tissu plus délicat, et rien n'est plus gracieux que cet essaim de jeunes filles au profil pur, à la physionomie enjouée, assistant le dimanche à la messe paroissiale. Moins majestueuse que la Bayeusaine, la Granvillaise a plus de grâce féminine. En général, la femme normande brille à l'extérieur par la richesse de sa carnation, et au moral par l'intelligence plutôt encore que par la vivacité de l'esprit. Cependant, disons bien vite que les exceptions à cette règle sont loin d'être rares en Normandie.

     Les costumes des Normands étaient à la fois curieux et pittoresques ; mais, depuis quelques années, ils ont beaucoup perdu de leur cachet primitif. Ce n'est plus que dans le fond des campagnes que l'on retrouve encore ces vêtements pleins d'originalité, qui caractérisent si bien un pays. En Normandie, les hommes de la campagne portent habituellement une blaude, ou blouse, d'un bleu foncé lorsqu'elle est neuve, mais qui ne tarde pas, en vieillissant, à passer par toutes les teintes imaginables. Le dimanche et les jours de marché, ils la coulent par-dessus une redingote, dont ils

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ont soin de laisser dépasser les pans. Ceci est de la dernière élégance. Dans le sud du département de la Manche, on voit différents costumes très-curieux et bien dignes d'un autre âge. Par exemple, les Montois (habitants du Mont-Saint-Michel), s'affublent, pour venir à la ville, d'un manteau de laine grossière, et dissimulent dans ses plis les filets qui contiennent le produit de leur pêche. Les habitants de la Hague, au contraire, un désert perdu à l'extrême pointe de la presqu'île, endossent les jours de fête une chétive veste de droguet, à peine assez longue pour atteindre la ceinture d'un pantalon de même étoffe. Sur leur tête se balance coquettement un gracieux chapeau de cuir bouilli.

     Les femmes normandes se distinguent entre elles par la diversité de leurs coiffures. Au pays de Caux, le bonnet est d'une originalité piquante. Dans quelques parties de la Manche, il atteint une dimension extravagante, tandis que, du côté de Caen, il diminue de volume, et se compose d'un fond très-juste, entouré d'une espèce d'auréole que forme une large dentelle, ruchée à gros tuyaux, ensemble qui ne manque pas d'une certaine grâce. Mais avouons ici notre embarras, il nous reste à parler d'une affreuse coiffure dont, parmi certaines populations, les femmes surtout ont conservé l'habitude : le bonnet de coton,

     Puisqu'il faut l'appeler par son nom,

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règne en maître à Bayeux, à Caen, et surtout à Falaise, pays qui lui a donné naissance. Tant pis pour les minois de ces contrées, le ridicule de la coiffure détruit l'effet de leurs charmes souvent réels.

     Pour la toilette, c'est encore aux Granvillaises qu'il faut décerner la palme de l'élégance. Leur bonnet, d'une coquetterie indescriptible, se trouve ordinairement abrité par une cape noire à capuchon, qui, entourant le corps, ne laisse apercevoir, la plupart du temps qu'un charmant visage et des yeux pleins de feu. On rencontre aussi, dans presque toute la Normandie, le tablier à pièce carrée couvrant la poitrine, et le fichu croisé sur le devant, tandis qu'une épingle le plisse en le tirant fortement par derrière. Il laisse voir ainsi le cou et quelquefois une partie des épaules. N'omettons pas non plus, dans le détail de la toilette des dames normandes, l'énorme chignon composé de faux cheveux, dont la grosseur était en rapport avec la fortune particulière de celle qui le portait. Heureusement que cette mode a fui notre pays, pour venir se réfugier à Paris, où elle a trouvé, notamment en certains quartiers, une si large hospitalité, que nous y voyons souvent les cheveux d'autrui servir, non plus à grossir la masse des cheveux naturels, mais, hélas ! à en cacher la perte.

     Le complément indispensable de la coquetterie villageoise consiste en un parapluie de proportions colossales. On en fait son compagnon fidèle, autant par

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goût que par nécessité. Le rouge vif est la couleur la mieux portée.

     Maintenant que nous avons passé en revue les costumes particuliers à la Normandie, parlons un peu des cérémonies qui accompagnent ou précèdent habituellement le mariage.

     C'est aux Assemblées de village que les jeunes gens lient ordinairement connaissance. Là, vêtus de leurs plus beaux habits, enhardis par quelques moques (mesure en terre) d'un cidrecapiteux, les garçons cherchent à provoquer, au moyen d'agaceries, pour le moins singulières, l'attention et le sourire des belles paysannes. Celles-ci, de leur côté, si le prétendant leur plaît, accueillent franchement ses avances, et un commerce, en tout bien tout honneur, mais plus intime, ne tarde pas à s'établir entre eux. Dès lors, les compliments à brûle-pourpoint, les longues causeries aux veillées, les chants pleins de bizarres allusions matrimoniales, et quelquefois aussi d'énergiques bourrades sont, pour la belle, autant de preuves de l'amour et de la constance de son galant. Bientôt les parents sont mis en rapport par des tiers, et, si le jeune gars (garçon), a de quoi, les amoureux ne tardent pas à devenir fiancés. On procède alors à l'accomplissement des formalités légales, et avant tout aux préparatifs gigantesques de la noce. Il s'agit, en effet, de traiter cent à deux cents invités, et d'accumuler les immenses provisions qui devront paraître sur la table pendant le festin. Notons

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ici que ce repas pantagruélique ne dure pas moins de douze à quinze heures d'horloge (expression consacrée), et que, dans certaines contrées, les plats de consistance sont souvent formés de moutons, veaux et boeufs entiers, sans compter les nombreux hors-d'oeuvre. Il y a loin de là, comme l'on voit, à la maigre cotelette du restaurant parisien.

     Le matin de la cérémonie, les invités, après un ample déjeuner, marchent deux à deux à la suite des mariés, et les accompagnent à la mairie, puis à l'église. Un joueur de violon ouvre ordinairement la marche, et par ses sons d'une mélodie douteuse, entretient la joie générale. Dans certaines contrées, les gens de la noce vont à cheval ; rien n'est plus curieux que de voir une trentaine de chevaux ou d'ânes, au besoin, portant un cavalier en selle et une cavalière en croupe, galoper à travers champs, et faire voltiger au vent les ailes immenses du bonnet normand. La double cérémonie du mariage, à la mairie et à l'église, est souvent caractérisée par une lutte assez vive, que l'usage de quelques endroits autorise entre les conjoints. Au moment où le mari passe l'anneau au doigt de sa femme, il essaie de le faire descendre le plus bas possible ; la femme, au contraire, s'efforce de ne pas le laisser glisser au-dessous de la seconde phalange ; et cela, non sans raison, car au vainqueur appartient la maîtrise dans le ménage.

     La coutume de détacher la jarretière de la mariée,

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à la fin du repas de noces, est encore fort répandue. Cet honneur, souvent enviable, revient de droit au plus jeune garçon. Lorsque le ruban convoité et longuement défendu par la jeune femme, est enfin enlevé aux acclamations bruyantes des convives, on le coupe par bouts, et chacun en orne sa boutonnière, galant chevalier de l'Ordre de la Jarretière.

     Mais c'est au moment du coucher que la grosse gaieté normande atteint de monstrueuses proportions. Il n'est point de farces que les assistants ne s'ingénient à faire aux mariés. Ainsi, on cache dans les draps des orties, des chardons, ou des crins de brosse coupés très-court. La mariée ne doit monter au lit que par la ruelle, après avoir distribué à ses compagnes sa couronne nuptiale. Lorsqu'elle est couchée, on ne tarde pas à entrer dans sa chambre ; on lui présente alors du pain rôti et du vin sucré. Quant au marié, on lui passe sur les lèvres le linge qui a servi à essuyer la vaisselle du festin.

     Dans certaines campagnes, le mariage était jadis accompagné de démonstrations assez burlesques. La veille, par exemple, on transportait en grande pompe le trousseau de la mariée, de sa maison à celle de l'époux. Le lendemain, tandis que le cortége de la noce s'avançait, guidé par des ménétriers, la demoiselle d'honneur, ou courtinière, distribuait des épingles aux spectateurs, et recevait en échange un baiser. Quelquefois, et notamment sur les bords de la Seine,

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la mariée prenait des habits de deuil ; mais sa physionomie heureuse laissait voir que l'événement, annoncé par ce sombre costume, lui était beaucoup plus agréable que pénible. Malheureusement, cette coutume traditionnelle et très-symbolique a depuis longtemps disparu.

     Parmi les maximes de sagesse à l'usage des jeunes filles qui, en Normandie, désirent se marier, nous mentionnerons l'obligation d'éviter de faire tourner la chance contre soi, en marchant sur la queue du chat, ou même en enjambant par-dessus le balai. Celles-ci surtout trouveront un mari dans l'année, qui auront reçu quelques fleurs de la couronne d'oranger d'une de leurs compagnes nouvellement mariée.

     La Normandie est la patrie par excellence des dictons populaires : chaque ville possède le sien, plus ou moins caractéristique. Ainsi on dit : les piaffeux d'Évreux ; les friands de Caudebec ; les champions de Caen. Sotteville, près de Rouen, et Sottevast, près de Cherbourg, ont le même dicton :

     Sotteville, sottes gens,
     Belles maisons, rien dedans ;
     Belles filles à marier,
     Rien à leur donner.

     On dit de Mortain : Plus de roches que de pain ; d'Alençon :

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     Petite ville, grand renom,
     Habit de velours et ventre de son ;

     De Domfront ;

     ..... Ville de malheur,
Arrivé à midi et pendu à une heure.

     Un autre proverbe plus général, et toujours très-vrai, fait dire au Bas-Normand :

     Une soupe aux choux
     Au médecin ôte cinq sous.

     Rien n'est plus curieux que les foires et les assemblées en Normandie. C'est là que l'on retrouve les anciens usages et les costumes originaux du paysan, qui disparaissent tous les jours. Dès le matin de ces réunions champêtres, les routes sont couvertes de voitures chargées de femmes et d'enfants, de boeufs, de moutons, de chevaux et d'animaux de toute sorte, qui se précipitent en tumulte dans un vaste champ préparé à l'avance, au milieu des cris et des jurons de leurs conducteurs. De longues tentes en grosse toile, pourvues d'abondantes provisions, et laissant voir d'énormes tonneaux de cidre à dépotayer, sont dressées sur les côtés du terrain réservé à la fête. Elles fourniront à la consommation des villageois, et retentiront bientôt du choc des verres, de chants nationaux, et des discussions frénétiques que le cidre, servi dans de

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vastes puchés (vases en terre), fait souvent naître, à la suite de libations trop copieuses et trop souvent répétées. Car le paysan normand, pour nous servir d'une expression du pays, boit sec, c'est-à-dire beaucoup. Dans ces assemblées tumultueuses, nos belles paysannes elles-mêmes tiennent tête à leur mari sous la tente, en trinquant fréquemment, et prouvent leur force physique, en se frayant, bon gré mal gré, un large chemin au travers de la cohue des promeneurs. A la fin de la journée, les sons d'un orchestre composé en général d'une clarinette, d'un tambour et d'une grosse caisse, attirent la jeunesse dans un verger, dont le sol, souvent humide, cède sous les pieds des danseurs, et occasionne des chutes parfois grotesques. Ce bal en plein air, éclairé par quelques lanternes de couleur suspendues aux arbres, termine habituellement la fête dans chaque village.

     Il nous reste maintenant à donner un échantillon de nos poésies primitives. Ce fragment, très-intelligible, se distingue par un cachet original, qui nous l'a fait préférer à tout autre.

     En Basse-Normandie,
     Au pays où j'étais,
N'y avait trois gentilshommes,
Tous trois amoureux de me (moi).
     Oh ! vertigué !
     Oh ! na ! ma fé !
Oh ! quioup ! quioup ! quioup ! oh ! quioup ! ma fé (ma foi) !
     Oh ! oh ! qu'ils ont d'amour pour me ;

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Qui n'dort, qui n'dort ! oh ! quioup ! quioup ! quioup !
     Qui n'dort, qui n'dort ! oh ! quioup ! ma fé !

     Ajoutons, pour finir, les deux derniers couplets d'une chanson jersiaise, empruntés à la Normandie inconnue de M. François-Victor Hugo. Ce jersiais-là, comme le fait remarquer l'auteur, n'est autre chose que du pur bas-normand, frappé au bon coin :

     Acht'eu, je crai, mai, que je d'vine
     La maladie qui tant la mine,
     Et si ou voulois prendre mon avis,
     Je pens' qu'ou s'ra bétôt guérie !
     - Ah ! s'ou le savois, vit' dites-le-mai,
     Car j'vos asseur' si nou trouvoit
     A me la r'mettre comme oull'toit d'vant,
     J'en bâdrais ben pus d'deux cents francs !

     - Oh ! consol'ous ! ah ! la ! la ! la !
     Man r'mède ne couôt' pas tant comme chla !

     - Et qu'est-che que ch'est ? - Ecoutez-mai ;
     Quan Jean s'ra r'venu de la mé,
     Qu'i li accatte un' bell' bague en or,
     (I' i' f'ra, ch'est un bouon sorte d'corps !)
     Pis qu'un biau matin à l'église,
     Bras d'ssus, bras d'ssous, i la condise,
     Et là, i n'a qu'à l'y couler
     Dévant l'ministr', chut bague au doigt.

     - Hô ! oh ! oh ! oh ! - Hah ! ha ! ha ! ha !
     Ou verrois qu'chla la guérira !

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