Une sorcière à Maransart ?

Publié le par GOUPIL

" Un plaid extraordinaire tenus à Maransart le VIIIe de juing an 1587 " rend compte du procès intenté contre " Gertrud le Marchant, vefve de feu Godefroid de Boys ". Jehan Tamineau, maïeur, mène les débats. Qui était Gertrud le Marchant, la servante du diable ou la victime d’une civilisation qui se cherchait?

 

La grande chasse aux sorcières des XVIe et XVIIe siècles aurait fait selon VOLTAIRE 100 000 victimes sur tout le continent européen. Aujourd’hui, le chiffre semble un peu exagéré mais ce qui est attesté c’est que 80% des victimes de cette chasse meurtrière sont des femmes.

Sans doute, Gertrud le Marchant présente-t-elle en tout ou en partie un profil qui fera d’elle presque naturellement la sorcière du village : elle est veuve et pauvre. Sous l’Ancien Régime, le statut de la veuve revêtait deux visages fort différents, visages qui se mesuraient à l’aune du statut social des intéressés. Celui de Gertrud n’est pas des plus enviables, elle " redoubte d’aller mendier et demander son pain par les villaiges et hamiaux diez allentour ".

Selon Yves CASTAN, la persécutée se définit sur base de trois propositions : la servante du diable, une femme révoltée et pourchassée ou encore un bouc émissaire, exutoire parfait aux angoisses d’une époque de grandes mutations sociétale et mentale.

Les femmes, compte tenu de " la fragilité de leur sexe " affirme Le Marteau des Sorcières de SPRENGER et INSTITUTORIS - paru à la fin du Xve siècle à l’usage des juges pour confondre les possédées - se laissent plus facilement envoûter par le prince des ténèbres. Cette thèse lie directement la sorcellerie au péché originel et " aux dangers de la chair ". Heureusement, Gertrud ne semble pas entretenir de rapports contre nature avec le malin.

Nous devons la thèse de la femme révoltée contre sa condition inférieure à l’historien romantique MICHELET qui fait de la sorcière une martyre. Gertrud a-t-elle conscience d’être la victime d’une injustice sociale ? On ne peut l’affirmer. Le XVIIe siècle s’il engendre des mutations, est encore et toujours l’héritier des valeurs inhérentes à la société dite " d’ordre ", société qui ignore le principe d’égalité entre les hommes.

Il semble bien, à la lecture du document que Gertrude fut le bouc émissaire d’une période agitée. De quoi l’accuse-t-on ? Jehan Charmant, propriétaire d’une vache se plaint que sa bête ne donnait plus de lait. Après avoir " reprins et menassez " Gertrud, " lendemain au matin elle (la vache) commencha a rendre du bon laict ". Pierre Babau l’accuse d’avoir provoqué la maladie de son cheval. Pour d’autres témoins encore, les filles de Gertrud sont également vouées au malin, ce à quoi la veuve aurait répondu : hélas au moins mes filles ne le sont pas. Le document précise encore que Gertrud " a aussi faict une infinite d’aultres maux sy comme d’avoir faict mourir plusieurs hommes femmes enfans chevaulx vaisches comme aultrement ".

In fine, les " eschevins de Maransart […] et monsieur le mayeur " affirment " que ledit demandeur nat encore suffisant informations pour parvenir a sa conclusion "

Quel fut le destin de Gertrud le Marchant? A ce stade de nos recherches, nous l’ignorons. En revanche, on peut s’interroger sur le statut de la paysanne dans le monde rural de ce siècle tourmenté. Souvent guérisseuse, détentrice de la culture populaire qu’elle transmet à la veillée, elle mène inconsciemment deux combats : celui du monde rural qui représente à la fois un danger et un enjeu pour une élite qui prend toute la mesure des phénomènes de proto-industrialisation et de la nécessité de la domination des élites sur les masses productives  et celui de la femme légataire de la culture populaire orale considérée comme un danger par l’élite culturelle détentrice du patrimoine écrit.

 

Brigitte O. Barès – historienne des mentalités.

Edition du texte réalisée par Viviane Soenen, historienne.

Pour le Cercle d’Histoire de Lasne

 

Bibliographie succinte

Pour nos régions :

DUPONT-BOUCHAT, M-S., FRYHOFF, W., MUCHEMBLED, R., Prophètes et Sorciers dans les Pays-Bas, XIe – XVIIIe siècles, Paris, 1978.

De manière générale, une grande part des écrits de M-S. DUPONT-BOUCHAT.

Pour l’aspect juridique, se referer spécifiquement aux écrits de X. ROUSSEAUX, notamment L’Activité judiciaire dans la Société rurale en Brabant wallon, XVIIe – XVIIIe, Bruxelles, 1987.

En France :

CASTAN, Y., Magie et Sorcellerie à l’Epoque moderne, Paris, 1979.

MUCHEMBLED, R., La Sorcière au Village (Xve- XVIIIe siècles), Paris, 1979.

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