Les peurs d'antan et les peurs d'aujourd'hui - Chapitre 1

Publié le par GOUPIL

Chapitre I. Les peurs d'antan

 I) Une vue d'ensemble

Du XIV au XVIIIe siècle, l' Europe connaît une période de grandes peurs et de grands malheurs. Lisant Delumeau, il nous a semblé que ces peurs pouvaient être classées en trois grandes catégories : les peurs eschatologiques qui se rapportent aux fins dernières de l'homme, au diable et à ses suppôts ; les peurs apocalyptiques ; et celles que faute de savoir convenablement nommer, nous appelons les peurs ordinaires. 

Les peurs eschatologiques

L'eschatologie est l'étude de ce qui doit suivre la vie terrestre : la fin du monde, le jugement dernier, le paradis et l'enfer, le diable et les démons. A partir du Xe siècle se produit selon l'historien J.Le Goff une "véritable explosion diabolique " et Jean Delumeau écrit sur l'incroyable peur du diable qui envahit la pensée des hommes. Les démons torturant les hommes apparaissent sur les chapiteaux des églises et le peintre Jérôme Bosch invente des représentations étonnantes du diable et de l'enfer. 
Sur terre le diable tente les pauvres pêcheurs. Il n'agit pas seul. Il a ses suppôts : femmes, sorciers, sages-femmes, guérisseurs, idolâtres, hérétiques, étrangers et juifs. Au temps du triomphe du diable, la femme est souvent regardée comme un agent de damnation; toute une littérature misogyne dénonce les nombreuses raisons de s'en méfier, à commencer par le fait qu'elle a fait chasser Adam du Paradis. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'avec un passé si lourd, la femme ne soit pas encore parvenue totalement à la parité avec l'homme. 
L'église catholique, interprète exclusive des fins dernières de l'homme, de la signification de la vie sur terre, des règles de vie qui conduisent au paradis, prêche, convertit, contrôle, trie, puis sanctionne ceux qui prétendent s'opposer à ses règles. Elle excommunie, exorcise, brûle les hérétiques et les sorciers. La sainte inquisition veille et purifie le corps du Christ. Le monde du XIVe au XVIIIe siècle est imprégné d'une grande peur eschatologique aux formes diverses.

Les cavaliers de l'apocalypse.

Aux peurs de l'au-delà s'ajoutent les peurs d'ici-bas, dont celles dites apocalyptiques. L'apôtre saint Jean écrivit dans les années 70 de notre ère, un texte inspiré par la parole de Dieu, depuis intitulé l'Apocalypse selon Saint-Jean. "La voix dit à Jean ce qui doit arriver...l'extermination par l'épée, par la faim, par la maladie et par les fauves de la terre"...elle dit aussi que "le châtiment final est imminent" et "qu'approche la fin du monde"...
La tradition retint la guerre, la famine et la peste comme moyens de destruction de l'humanité...ce furent les "Trois Cavaliers de l'Apocalypse". Mais l'étude des rapports des animaux avec les hommes révéla que ceux-ci ne s'attaquaient pas seulement directement à l'homme mais qu'ils étaient des vecteurs de transmission de maladies et que la "vermine" détruisait souvent les récoltes, causant des famines. Les Cavaliers chevauchaient de compagnie, l'un des maux engendrant les autres. Leurs chevauchées furent fréquentes au cours de l'histoire, jusque vers le milieu du XIXe siècle. 

Les guerres, les révoltes, les brigandages, les violences meurtrières avaient toujours les mêmes conséquences : récoltes détruites, fermes brûlées, femmes violées, peuple torturé, volé, massacré. Même les troupes amies étaient craintes des paysans obligés de les nourrir et de les héberger. Soldats réguliers, soldats étrangers, brigands, ont au cours de l'histoire semé la peur dans les campagnes et les villes assiégées. 

Le mot peste ne qualifie pas seulement dans le passé la peste proprement dite, mais toutes les grandes épidémies : fièvres diverses, pleurésie, dysenterie, variole, typhus, rougeole, scarlatine...Le choléra apparut plus tard, en 1831 en Europe. La plus crainte de toutes les épidémies était la peste L'épidémie de Marseille de 1720 tua près de la moitié de la population. La Peste Noire ravagea l'Europe de 1347 à 1350, détruisant environ le tiers de la population. Dans les siècles suivants, elle apparut presque chaque année quelque part en Europe, puis diminua à partir du XVIe siècle. En France, entre 1346 et 1670, on a repéré une poussée de la peste tous les huit puis environ tous les 11 ans (1). La peste de Londres de 1644-1645 fit encore 100 000 morts sur 460 000 habitants! La peste d'Alger de 1944 inspira à Camus son livre célèbre : La peste....
La peste est le musée de l'horreur. Elle décimait la population, répandait une épouvantable puanteur, souvent jetait les familles sur les grands chemins...on fermait les villes, chassait les présumés semeurs de peste, tuait les animaux errants...Évoquons ces hommes qui se déplaçaient munis de masques en forme de tête d'oiseau avec de longs becs, au sein desquels on mettait des substances odorantes réputées protectrices. La peste provoquait des dévouements héroïques et de grandes lâchetés par crainte de contagion. 
Pour prendre conscience de la grande peur qu'engendrait la peste, il faut lire les chroniqueurs. La peste, c'est le mal : l'humanité d'antan ne connaît rien de plus horrible. 

Le rôle des animaux

Bien que l'Apocalypse selon Saint-Jean ne mentionne que les fauves comme exterminateurs, le règne animal joue un rôle complexe dans la vie des hommes. Ceux-ci ont peur des animaux qui s'attaquent directement à eux ou à leurs troupeaux, tels que les loups : ils peuvent provoquer de véritables paniques. Des chasses collectives se pratiquent avec des armes trempées dans l'eau bénite. Certains animaux qui s'attaquaient à l'homme n'avaient pas de forme connue : telle cette beste du Gévaudan qui répandait la terreur en Lozère au XVIIe siècle. 
Mais les animaux transmettent aussi leurs maladies à l'homme et sont des agents de contagion. On distingue entre les épizooties ou maladies qui se transmettent entre les animaux, et les zoonoses ou maladies qui se transmettent à l'homme par l'animal. De nombreuses maladies infectieuses sont transmises de l'animal à l'homme telles que la peste (par la puce du rat et donc le rat), la rage (par morsure), la tuberculose (par le lait et la viande), la brucellose (par le fromage de chèvre), etc. Ces maladies ont surtout été transmises depuis le début de l'âge agricole (2); la domestication ayant créé une grande promiscuité entre l'homme et l'animal. L'histoire connaît près de 200 maladies animales transmissibles à l'homme (3). Nombreuses sont celles qui ont des effets beaucoup plus considérables que l'E.S.B. dont nous parlons tant aujourd'hui ! 
Autrefois les hommes n'étaient pas conscients du rôle des animaux; il faudra attendre la fin du XIXe siècle et la découverte des bacilles de Yersin (peste) et de Koch (tuberculose) pour qu'il en aille autrement. 
En ce qui concerne la rage on savait qu'elle était transmise par morsure du loup ou du chien. La rage a été l'une des grandes peurs de l'histoire. Le mordu craignait de devenir enragé ce qui le condamnait à la déchéance. Pasteur libéra l'Europe de cette peur à la fin du XIXe siècle, mais elle survit de nos jours, notamment dans les pays pauvres. 
Les petits animaux, insectes et parasites, pouvaient aussi détruire tout ou partie des récoltes générant disettes ou famines. Déjà les Mésopotamiens préconisaient de ne pas semer sans prier les dieux, destructeurs de la vermine. 

Les peurs ordinaires

L'homme a peur du passé et de l'avenir, de certains lieux, de certains moments (la nuit), d'êtres aux formes incertaines, des sorciers, des étrangers, des " malvoulants "...Le monde est peuplé de formes, de couleurs, d'odeurs, de préhensions qui créent l'angoisse. Les loups garoux sont des hommes déguisés en loups, qui, comme les sorciers, sont capables de tous les maléfices. Le monde est peuplé d'êtres hostiles dont la peur est l'instrument de leur pouvoir. Les peurs ordinaires sont fréquentes, et peuvent se manifester à tous moments. 
L'homme a peur du passé. Autrefois la terre était peuplée d'esprits : de trépassés, de fantômes, de vampires...Les revenants reparaissaient sur leurs lieux de vie. En Bretagne et ailleurs, les menhirs étaient pour eux des refuges leur évitant d' errer sur la lande. 
La nuit est un moment privilégié de la peur. Les Aztèques avaient peur que le soleil ne disparaisse et que la nuit ne devienne éternelle...Pour l'éviter, ils offraient des sacrifices humains au soleil. 

L'homme a peur de l'avenir, chargé d'incertitudes et de menaces plutôt que de bonheur. D'où l'importance de la divination dont l'astrologie est la branche la plus importante. On recourt à l'astrologie pour prévoir le devenir d'une guerre, les conséquences d'un mariage princier, les perspectives des récoltes, pour connaître son avenir personnel...L'homme d'autrefois craint les mauvais présages notamment planétaires : arcs-en-ciel, éclipses, faces de la lune, passage de comètes. Les comètes étaient particulièrement redoutées et créaient des peurs collectives. L'Histoire conserve le souvenir du passage de comètes qui affolèrent les populations. En 1910, le passage de la comète de Halley fit craindre qu'elle ne répandit des vapeurs malfaisantes sur la terre. 
Les hommes ont peur du passé, du présent et de l'avenir. Peurs eschatologiques, apocalyptiques, ordinaires, font la grande peur des hommes et nourrissent l'angoisse sociale. Les peurs alimentaires sont des peurs spécifiques, mais elles procèdent de la peur générale et s'interprètent de façon analogue. 

II) Les peurs alimentaires

 

Une société de pauvreté de masse. 

Les peurs alimentaires d'antan sont surtout marquées par la crainte de la famine. L'importance des peurs quantitatives ne doit cependant pas occulter les peurs qualitatives. Dans un monde de peu d'hygiène, les intoxications alimentaires étaient fréquentes et avaient plusieurs causes : consommation de produits toxiques, souillure de récoltes par les rongeurs, mauvaise conservation des produits, etc. L'ergot du seigle, provoquant le "mal des ardents", fit des ravages en Europe du Xe au XIVe siècle, sous forme notamment de gangrènes des pieds et des mains. Malgré ce que pourrait laisser penser les critiques actuelles sur la qualité des aliments, ceux d'aujourd'hui sont beaucoup plus sûr que ceux d'hier. 

Les sociétés d'autrefois, jusqu'au milieu du XXe siècle, étaient des sociétés de pauvreté de masse. Elles étaient propices aux disettes et aux famines. La base alimentaire était essentiellement constituée de calories végétales bon marché : céréales et légumes secs. Dans ces sociétés la frugalité alternait avec les ripailles : il fallait bien, de temps en temps, avoir le sentiment d'un ventre plein à ras bord et s'offrir des aliments trop chers pour une consommation fréquente, telles que les viandes rouges.
Les famines caractérisées par un manque nutritionnel quantitatif, et inévitablement qualitatif, profond et durable, sont alors fréquentes. Certes, les années noires sont entrecoupées de temps plus heureux; mais..."au long d'une vie humaine que la santé, l'aisance ou la chance pouvaient pousser jusqu'à la soixantaine, tout paysan avait rencontré plusieurs fois, à des degrés variables, disettes et famines"(4). 

 

La famine 

Braudel écrit (5) : "La France, pays privilégié s'il en fut, aura connu dix famines générales au Xe siècle, vingt-six au XIe, deux au XIIe, quatre au XIVe, sept au XVe, treize au XVIe, onze au XVIIe...." et on pourrait dire la même chose de n'importe quel pays d'Europe". Aux famines générales il faut ajouter les famines régionales et locales. Au temps du "grand roi" les famines sont nombreuses et d'une grande ampleur : Marcel Lachiver (6) les a répertoriées et décrites avec une grande précision Le Roy Ladurie nous apporte aussi, dans ses "paysans du Languedoc" (7) des témoignages remarquables sur le temps des famines . 
La famine de 1693-1694 fut particulièrement meurtrière. Elle fit 1 500 000 morts, tua autant que la Grande Guerre, "mais dans une population moitié moins nombreuse et en deux ans seulement au lieu de quatre, soit une intensité quatre fois plus grande" . Ce chiffre de morts est aussi comparable à celui des guerres de la révolution et de l'empire, mais celle-ci ont duré 23 ans (6). 
L'horreur des famines est proche de celle de la peste; et leurs conséquences sont analogues. Les villes se barricadent et éliminent les "bouches inutiles", une partie de la population est jetée sur les grands chemins et doit affronter la population des campagnes pour se nourrir, les récoltes à venir peuvent être compromises fautes de semences et de travailleurs....Les chroniqueurs racontent "les hommes à la peau desséchée, les malheureux transformés en momies parcheminées, épuisés par la fatigue, incapables de se tenir debout, incapables de continuer à vivre, les yeux fermés au fond des orbites creuses" (6). La nourriture n'est pas seulement insuffisante et infecte, elle est dangereuse, provoque des maladies et des vertiges collectifs. Partout la famine marginalise et tue les pauvres (urbains et ruraux), mais elle enrichit les spéculateurs et les usuriers et préserve les riches. Les campagnes souffrent plus que les villes. Étant donné les prélèvements du roi, des seigneurs, de l'Église, des marchands et des villes, les paysans n'ont pas de réserve. La famine s'accompagne d'émeutes de pauvres réclamant du pain, Toute personne soupçonnée d'accaparement doit craindre la colère collective, le pillage, le feu, la mort. La famine tue par manque de subsistances mais crée aussi un climat dangereux propice à la colère des foules. 
Le peuple sous-alimenté, vivant dans la crainte de la famine, "vivait dans un état mental que l'on à peine aujourd'hui à imaginer" (6). 

 

Interprétation des famines

Les peurs spécifiques peuvent s'expliquer par des causes spécifiques. C'est ainsi que la famine peut s'expliquer par le mauvais temps qui ruine les récoltes, par la vermine et la maladie qui s'attaquent aux vivants.
Les famines périodiques peuvent procéder d'un phénomène cyclique. Pharaon fit un rêve. Il rêva des sept vaches maigres et des sept vaches grasses. Joseph, fils de Jacob et vizir du pharaon, vit dans ce rêve l'image d'un cycle agricole. Il jeta les bases d'une politique alimentaire de constitution des stocks dans la période d'abondance pour faire face à la période de pénurie à venir. Il fut ainsi le modèle du prince nourricier. 
Plus tard on expliquera le cycle agricole par la croissance de la population, entraînant l'extension des surfaces cultivées jusqu'à la limite du possible, causant alors la famine, laquelle entraîne la réduction des surfaces cultivées... puis un nouveau cycle recommence (7). 
Malthus constata à la fin du XVIIIe siècle que la population croissait plus vite que la production et que donc on allait inexorablement à la famine si on n'avait pas la sagesse de réduire les naissances. Marx affirma qu'une société bien faite permettrait de nourrir tous les hommes, mais Mao déclarera plus tard que changer la société était une condition nécessaire mais non suffisante, et le Marx chinois entraîna son peuple dans une politique draconienne de contrôle des naissances. 
L'Europe parvint à supprimer les famines en combinant une faible croissance de la population avec de fortes importations alimentaires et des émigrations de population vers les colonies et les pays jeunes, mais surtout en accroissant fortement la productivité de la terre...
 

III) Interprétation générale des peurs d'antan. 

 

Le temps du diable

Peurs des fins dernières, peur du diable et de ses suppôts : femmes, sorciers, idolâtres, hérétiques, étrangers; peurs des cavaliers de l'Apocalypse : guerre, faim et peste; peurs des revenants, des loups et des bêtes malfaisantes; peurs de l'avenir, de la lune et des comètes, etc...Le monde d'antan est un monde de grandes peurs et de grands malheurs où règne l'angoisse. Chaque peur spécifique peut avoir des causes spécifiques, mais la cause générale est donnée par l'Église toute puissante : les fléaux sont la punition des hommes pour leur orgueil, leur cupidité, leur manque de foi et leurs péchés. 
Delumeau écrit : "C'est évidemment Satan qui mène avec rage son dernier grand combat avant la fin du monde". Dès lors l'Église invite à prier le dieu de miséricorde mais aussi questionne, torture, juge et brûle, soutien les princes dans leurs combats contre les hérétiques, pour débarrasser la terre de Satan et de ses œuvres, mais aussi pour accroître sa puissance. 
L'Eglise s'interroge : faut-il soigner les malades? La maladie ne vient-elle pas de la volonté de Dieu? Dieu a fait les épidémies et il épargne qui il veut. Ce n'est pas à l'homme de se substituer à lui. (9) L'Église interdit encore la vaccination au début du XIXe siècle et fait de Darwin un Antéchrist. Pendant tout le Moyen Age, les grands médecins sont des juifs et des musulmans et se sont des médecins juifs qui fondent la première école de médecine en France, celle de Montpellier (9). 

 

Le temps de la science. 

Mais aux temps modernes, alors que le diable manifeste toujours sa puissance, va cependant se développer une pensée rationnelle selon laquelle la raison humaine et la méthode scientifique peuvent se substituer au diable pour expliquer le monde. A la suite des Chinois, des Grecs, des Arabes, les Européens commencent à développer une pensée scientifique, non sans mal, étant donné la puissance de l'Église. C'est pourtant l'Église qui crée les premières universités au XIIe siècle. Elles ont certes pour mission d'étudier la Bible, mais en leur sein se développera peu à peu une pensée autonome. Le développement de la pensée scientifique sera facilité par la Renaissance, puis par la Réforme. L'idée que le monde procède de lois rationnelles qu'il faut apprendre à connaître progresse. Peu à peu, la science avance et le diable recule. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, la lutte contre le diable va s'apaiser, et au XVIIIe siècle va triompher la "philosophie des lumières" et celle de " la raison ". 

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