Les peurs d'antan et les peurs d'aujourd'hui

Publié le par GOUPIL

La peur est un sentiment naturel, qui concerne tous les êtres vivants. Elle est inhérente à l'homme, va de pair avec le risque, lequel est plus ou moins probable...mais le risque zéro n'existe pas. Le taux de risque, la nature de la peur, son interprétation varient dans l'espace et dans le temps. La peur est plurielle. Ses causes sont parfois réelles, parfois imaginaires. La réaction devant la peur fait des "chevaliers sans peur et sans reproche" ou des lâches...L'homme, les collectivités, les sociétés, les civilisations, sont engagés dans une lutte permanente contre la peur. Chaque société connaît ses peurs spécifiques dont la combinaison fait l'angoisse sociale. Certaines sociétés sont-elles plus angoissées que d'autres? 
La peur engendre l'organisation contre la peur...les sociétés s'efforcent d'organiser leur sécurité; les formes d'organisation de celle-ci caractérisent aussi des types de société...Il y a loin de la charité publique à la sécurité sociale. La peur et les moyens de lutte contre la peur, sont des catégories historiques...pourtant ces questions ne tiennent pas une grande place dans nos livres d'histoire et font rarement l'objet d'études méthodiques.  <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" />

Jean Delumeau, a toutefois écrit un ouvrage d'un grand intérêt sur "La Peur en Occident du XIVe au XVIIIe siècle" (1). Cet ouvrage nous a suggéré de distinguer entre les peurs d'autrefois et les peurs d'aujourd'hui. Ces peurs ne sont pas de même nature, n'ont pas la même ampleur et surtout leurs causes ne s'interprètent pas de la même façon. 
Les peurs alimentaires sont des peurs particulières, mais les peurs cumulées créent l'angoisse sociale. Peurs du passé et du présent, elles sont bien différentes dans leur contenu et leur interprétation. Les peurs du passé sont surtout quantitatives : l'homme a peur de ne pas manger à sa faim; il craint les disettes et les famines. Les peurs modernes sont surtout qualitative : l'homme a peur de ce qu'il mange et d'ailleurs ne sait pas exactement ce qu'il mange! Les choses ne sont toutefois pas si simples : dans l'Histoire, les peurs alimentaires ont toujours été quantitatives et qualitatives. Ces peurs partielles s'interprètent de plusieurs façons, mais pour les comprendre on ne peut les dissocier de ce qui fait en un lieu et à un moment donné la peur globale et l'angoisse sociale. 

 

Chapitre I. Les peurs d'antan

 I) Une vue d'ensemble

Du XIV au XVIIIe siècle, l' Europe connaît une période de grandes peurs et de grands malheurs. Lisant Delumeau, il nous a semblé que ces peurs pouvaient être classées en trois grandes catégories : les peurs eschatologiques qui se rapportent aux fins dernières de l'homme, au diable et à ses suppôts ; les peurs apocalyptiques ; et celles que faute de savoir convenablement nommer, nous appelons les peurs ordinaires. 

Les peurs eschatologiques

L'eschatologie est l'étude de ce qui doit suivre la vie terrestre : la fin du monde, le jugement dernier, le paradis et l'enfer, le diable et les démons. A partir du Xe siècle se produit selon l'historien J.Le Goff une "véritable explosion diabolique " et Jean Delumeau écrit sur l'incroyable peur du diable qui envahit la pensée des hommes. Les démons torturant les hommes apparaissent sur les chapiteaux des églises et le peintre Jérôme Bosch invente des représentations étonnantes du diable et de l'enfer. 
Sur terre le diable tente les pauvres pêcheurs. Il n'agit pas seul. Il a ses suppôts : femmes, sorciers, sages-femmes, guérisseurs, idolâtres, hérétiques, étrangers et juifs. Au temps du triomphe du diable, la femme est souvent regardée comme un agent de damnation; toute une littérature misogyne dénonce les nombreuses raisons de s'en méfier, à commencer par le fait qu'elle a fait chasser Adam du Paradis. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'avec un passé si lourd, la femme ne soit pas encore parvenue totalement à la parité avec l'homme. 
L'église catholique, interprète exclusive des fins dernières de l'homme, de la signification de la vie sur terre, des règles de vie qui conduisent au paradis, prêche, convertit, contrôle, trie, puis sanctionne ceux qui prétendent s'opposer à ses règles. Elle excommunie, exorcise, brûle les hérétiques et les sorciers. La sainte inquisition veille et purifie le corps du Christ. Le monde du XIVe au XVIIIe siècle est imprégné d'une grande peur eschatologique aux formes diverses.

Les cavaliers de l'apocalypse.

Aux peurs de l'au-delà s'ajoutent les peurs d'ici-bas, dont celles dites apocalyptiques. L'apôtre saint Jean écrivit dans les années 70 de notre ère, un texte inspiré par la parole de Dieu, depuis intitulé l'Apocalypse selon Saint-Jean. "La voix dit à Jean ce qui doit arriver...l'extermination par l'épée, par la faim, par la maladie et par les fauves de la terre"...elle dit aussi que "le châtiment final est imminent" et "qu'approche la fin du monde"...
La tradition retint la guerre, la famine et la peste comme moyens de destruction de l'humanité...ce furent les "Trois Cavaliers de l'Apocalypse". Mais l'étude des rapports des animaux avec les hommes révéla que ceux-ci ne s'attaquaient pas seulement directement à l'homme mais qu'ils étaient des vecteurs de transmission de maladies et que la "vermine" détruisait souvent les récoltes, causant des famines. Les Cavaliers chevauchaient de compagnie, l'un des maux engendrant les autres. Leurs chevauchées furent fréquentes au cours de l'histoire, jusque vers le milieu du XIXe siècle. 

Les guerres, les révoltes, les brigandages, les violences meurtrières avaient toujours les mêmes conséquences : récoltes détruites, fermes brûlées, femmes violées, peuple torturé, volé, massacré. Même les troupes amies étaient craintes des paysans obligés de les nourrir et de les héberger. Soldats réguliers, soldats étrangers, brigands, ont au cours de l'histoire semé la peur dans les campagnes et les villes assiégées

Le mot peste ne qualifie pas seulement dans le passé la peste proprement dite, mais toutes les grandes épidémies : fièvres diverses, pleurésie, dysenterie, variole, typhus, rougeole, scarlatine...Le choléra apparut plus tard, en 1831 en Europe. La plus crainte de toutes les épidémies était la peste L'épidémie de Marseille de 1720 tua près de la moitié de la population. La Peste Noire ravagea l'Europe de 1347 à 1350, détruisant environ le tiers de la population. Dans les siècles suivants, elle apparut presque chaque année quelque part en Europe, puis diminua à partir du XVIe siècle. En France, entre 1346 et 1670, on a repéré une poussée de la peste tous les huit puis environ tous les 11 ans (1). La peste de Londres de 1644-1645 fit encore 100 000 morts sur 460 000 habitants! La peste d'Alger de 1944 inspira à Camus son livre célèbre : La peste....
La peste est le musée de l'horreur. Elle décimait la population, répandait une épouvantable puanteur, souvent jetait les familles sur les grands chemins...on fermait les villes, chassait les présumés semeurs de peste, tuait les animaux errants...Évoquons ces hommes qui se déplaçaient munis de masques en forme de tête d'oiseau avec de longs becs, au sein desquels on mettait des substances odorantes réputées protectrices. La peste provoquait des dévouements héroïques et de grandes lâchetés par crainte de contagion. 
Pour prendre conscience de la grande peur qu'engendrait la peste, il faut lire les chroniqueurs. La peste, c'est le mal : l'humanité d'antan ne connaît rien de plus horrible. 

Le rôle des animaux

Bien que l'Apocalypse selon Saint-Jean ne mentionne que les fauves comme exterminateurs, le règne animal joue un rôle complexe dans la vie des hommes. Ceux-ci ont peur des animaux qui s'attaquent directement à eux ou à leurs troupeaux, tels que les loups : ils peuvent provoquer de véritables paniques. Des chasses collectives se pratiquent avec des armes trempées dans l'eau bénite. Certains animaux qui s'attaquaient à l'homme n'avaient pas de forme connue : telle cette beste du Gévaudan qui répandait la terreur en Lozère au XVIIe siècle. 
Mais les animaux transmettent aussi leurs maladies à l'homme et sont des agents de contagion. On distingue entre les épizooties ou maladies qui se transmettent entre les animaux, et les zoonoses ou maladies qui se transmettent à l'homme par l'animal. De nombreuses maladies infectieuses sont transmises de l'animal à l'homme telles que la peste (par la puce du rat et donc le rat), la rage (par morsure), la tuberculose (par le lait et la viande), la brucellose (par le fromage de chèvre), etc. Ces maladies ont surtout été transmises depuis le début de l'âge agricole (2); la domestication ayant créé une grande promiscuité entre l'homme et l'animal. L'histoire connaît près de 200 maladies animales transmissibles à l'homme (3). Nombreuses sont celles qui ont des effets beaucoup plus considérables que l'E.S.B. dont nous parlons tant aujourd'hui ! 
Autrefois les hommes n'étaient pas conscients du rôle des animaux; il faudra attendre la fin du XIXe siècle et la découverte des bacilles de Yersin (peste) et de Koch (tuberculose) pour qu'il en aille autrement. 
En ce qui concerne la rage on savait qu'elle était transmise par morsure du loup ou du chien. La rage a été l'une des grandes peurs de l'histoire. Le mordu craignait de devenir enragé ce qui le condamnait à la déchéance. Pasteur libéra l'Europe de cette peur à la fin du XIXe siècle, mais elle survit de nos jours, notamment dans les pays pauvres. 
Les petits animaux, insectes et parasites, pouvaient aussi détruire tout ou partie des récoltes générant disettes ou famines. Déjà les Mésopotamiens préconisaient de ne pas semer sans prier les dieux, destructeurs de la vermine. 

Les peurs ordinaires

L'homme a peur du passé et de l'avenir, de certains lieux, de certains moments (la nuit), d'êtres aux formes incertaines, des sorciers, des étrangers, des " malvoulants "...Le monde est peuplé de formes, de couleurs, d'odeurs, de préhensions qui créent l'angoisse. Les loups garoux sont des hommes déguisés en loups, qui, comme les sorciers, sont capables de tous les maléfices. Le monde est peuplé d'êtres hostiles dont la peur est l'instrument de leur pouvoir. Les peurs ordinaires sont fréquentes, et peuvent se manifester à tous moments. 
L'homme a peur du passé. Autrefois la terre était peuplée d'esprits : de trépassés, de fantômes, de vampires...Les revenants reparaissaient sur leurs lieux de vie. En Bretagne et ailleurs, les menhirs étaient pour eux des refuges leur évitant d' errer sur la lande. 
La nuit est un moment privilégié de la peur. Les Aztèques avaient peur que le soleil ne disparaisse et que la nuit ne devienne éternelle...Pour l'éviter, ils offraient des sacrifices humains au soleil. 

L'homme a peur de l'avenir, chargé d'incertitudes et de menaces plutôt que de bonheur. D'où l'importance de la divination dont l'astrologie est la branche la plus importante. On recourt à l'astrologie pour prévoir le devenir d'une guerre, les conséquences d'un mariage princier, les perspectives des récoltes, pour connaître son avenir personnel...L'homme d'autrefois craint les mauvais présages notamment planétaires : arcs-en-ciel, éclipses, faces de la lune, passage de comètes. Les comètes étaient particulièrement redoutées et créaient des peurs collectives. L'Histoire conserve le souvenir du passage de comètes qui affolèrent les populations. En 1910, le passage de la comète de Halley fit craindre qu'elle ne répandit des vapeurs malfaisantes sur la terre. 
Les hommes ont peur du passé, du présent et de l'avenir. Peurs eschatologiques, apocalyptiques, ordinaires, font la grande peur des hommes et nourrissent l'angoisse sociale. Les peurs alimentaires sont des peurs spécifiques, mais elles procèdent de la peur générale et s'interprètent de façon analogue. 

II) Les peurs alimentaires

Une société de pauvreté de masse. 

Les peurs alimentaires d'antan sont surtout marquées par la crainte de la famine. L'importance des peurs quantitatives ne doit cependant pas occulter les peurs qualitatives. Dans un monde de peu d'hygiène, les intoxications alimentaires étaient fréquentes et avaient plusieurs causes : consommation de produits toxiques, souillure de récoltes par les rongeurs, mauvaise conservation des produits, etc. L'ergot du seigle, provoquant le "mal des ardents", fit des ravages en Europe du Xe au XIVe siècle, sous forme notamment de gangrènes des pieds et des mains. Malgré ce que pourrait laisser penser les critiques actuelles sur la qualité des aliments, ceux d'aujourd'hui sont beaucoup plus sûr que ceux d'hier. 

Les sociétés d'autrefois, jusqu'au milieu du XXe siècle, étaient des sociétés de pauvreté de masse. Elles étaient propices aux disettes et aux famines. La base alimentaire était essentiellement constituée de calories végétales bon marché : céréales et légumes secs. Dans ces sociétés la frugalité alternait avec les ripailles : il fallait bien, de temps en temps, avoir le sentiment d'un ventre plein à ras bord et s'offrir des aliments trop chers pour une consommation fréquente, telles que les viandes rouges.
Les famines caractérisées par un manque nutritionnel quantitatif, et inévitablement qualitatif, profond et durable, sont alors fréquentes. Certes, les années noires sont entrecoupées de temps plus heureux; mais..."au long d'une vie humaine que la santé, l'aisance ou la chance pouvaient pousser jusqu'à la soixantaine, tout paysan avait rencontré plusieurs fois, à des degrés variables, disettes et famines"(4). 

La famine 

Braudel écrit (5) : "La France, pays privilégié s'il en fut, aura connu dix famines générales au Xe siècle, vingt-six au XIe, deux au XIIe, quatre au XIVe, sept au XVe, treize au XVIe, onze au XVIIe...." et on pourrait dire la même chose de n'importe quel pays d'Europe". Aux famines générales il faut ajouter les famines régionales et locales. Au temps du "grand roi" les famines sont nombreuses et d'une grande ampleur : Marcel Lachiver (6) les a répertoriées et décrites avec une grande précision Le Roy Ladurie nous apporte aussi, dans ses "paysans du Languedoc" (7) des témoignages remarquables sur le temps des famines . 
La famine de 1693-1694 fut particulièrement meurtrière. Elle fit 1 500 000 morts, tua autant que la Grande Guerre, "mais dans une population moitié moins nombreuse et en deux ans seulement au lieu de quatre, soit une intensité quatre fois plus grande" . Ce chiffre de morts est aussi comparable à celui des guerres de la révolution et de l'empire, mais celle-ci ont duré 23 ans (6). 
L'horreur des famines est proche de celle de la peste; et leurs conséquences sont analogues. Les villes se barricadent et éliminent les "bouches inutiles", une partie de la population est jetée sur les grands chemins et doit affronter la population des campagnes pour se nourrir, les récoltes à venir peuvent être compromises fautes de semences et de travailleurs....Les chroniqueurs racontent "les hommes à la peau desséchée, les malheureux transformés en momies parcheminées, épuisés par la fatigue, incapables de se tenir debout, incapables de continuer à vivre, les yeux fermés au fond des orbites creuses" (6). La nourriture n'est pas seulement insuffisante et infecte, elle est dangereuse, provoque des maladies et des vertiges collectifs. Partout la famine marginalise et tue les pauvres (urbains et ruraux), mais elle enrichit les spéculateurs et les usuriers et préserve les riches. Les campagnes souffrent plus que les villes. Étant donné les prélèvements du roi, des seigneurs, de l'Église, des marchands et des villes, les paysans n'ont pas de réserve. La famine s'accompagne d'émeutes de pauvres réclamant du pain, Toute personne soupçonnée d'accaparement doit craindre la colère collective, le pillage, le feu, la mort. La famine tue par manque de subsistances mais crée aussi un climat dangereux propice à la colère des foules. 
Le peuple sous-alimenté, vivant dans la crainte de la famine, "vivait dans un état mental que l'on à peine aujourd'hui à imaginer" (6). 

Les dernières famines en Europe

Braudel écrit (5) : "La France, pays privilégié s'il en fut, aura connu dix famines générales au Xe siècle, vingt-six au XIe, deux au XIIe, quatre au XIVe, sept au XVe, treize au XVIe, onze au XVIIe...." et on pourrait dire la même chose de n'importe quel pays d'Europe". Aux famines générales il faut ajouter les famines régionales et locales. Au temps du "grand roi" les famines sont nombreuses et d'une grande ampleur : Marcel Lachiver (6) les a répertoriées et décrites avec une grande précision. Emmanuel Le Roy Ladurie nous apporte aussi, dans ses "paysans du Languedoc" (7) des témoignages remarquables sur le temps des famines . 
La famine de 1693-1694 fut particulièrement meurtrière. Elle fit 1 500 000 morts, tua autant que la Grande Guerre, "mais dans une population moitié moins nombreuse et en deux ans seulement au lieu de quatre, soit une intensité quatre fois plus grande". Ce chiffre de morts est aussi comparable à celui des guerres de la révolution et de l'empire, mais celles-ci ont duré 23 ans (6). 

Interprétation des famines

Les peurs spécifiques peuvent s'expliquer par des causes spécifiques. C'est ainsi que la famine peut s'expliquer par le mauvais temps qui ruine les récoltes, par la vermine et la maladie qui s'attaquent aux vivants.
Les famines périodiques peuvent procéder d'un phénomène cyclique. Pharaon fit un rêve. Il rêva des sept vaches maigres et des sept vaches grasses. Joseph, fils de Jacob et vizir du pharaon, vit dans ce rêve l'image d'un cycle agricole. Il jeta les bases d'une politique alimentaire de constitution des stocks dans la période d'abondance pour faire face à la période de pénurie à venir. Il fut ainsi le modèle du prince nourricier. 
Plus tard on expliquera le cycle agricole par la croissance de la population, entraînant l'extension des surfaces cultivées jusqu'à la limite du possible, causant alors la famine, laquelle entraîne la réduction des surfaces cultivées... puis un nouveau cycle recommence (7). 
Malthus constata à la fin du XVIIIe siècle que la population croissait plus vite que la production et que donc on allait inexorablement à la famine si on n'avait pas la sagesse de réduire les naissances. Marx affirma qu'une société bien faite permettrait de nourrir tous les hommes, mais Mao déclarera plus tard que changer la société était une condition nécessaire mais non suffisante, et le Marx chinois entraîna son peuple dans une politique draconienne de contrôle des naissances. 
L'Europe parvint à supprimer les famines en combinant une faible croissance de la population avec de fortes importations alimentaires et des émigrations de population vers les colonies et les pays jeunes, mais surtout en accroissant fortement la productivité de la terre...
 

III) Interprétation générale des peurs d'antan. 

Le temps du diable

Peurs des fins dernières, peur du diable et de ses suppôts : femmes, sorciers, idolâtres, hérétiques, étrangers; peurs des cavaliers de l'Apocalypse : guerre, faim et peste; peurs des revenants, des loups et des bêtes malfaisantes; peurs de l'avenir, de la lune et des comètes, etc...Le monde d'antan est un monde de grandes peurs et de grands malheurs où règne l'angoisse. Chaque peur spécifique peut avoir des causes spécifiques, mais la cause générale est donnée par l'Église toute puissante : les fléaux sont la punition des hommes pour leur orgueil, leur cupidité, leur manque de foi et leurs péchés. 
Delumeau écrit : "C'est évidemment Satan qui mène avec rage son dernier grand combat avant la fin du monde". Dès lors l'Église invite à prier le dieu de miséricorde mais aussi questionne, torture, juge et brûle, soutien les princes dans leurs combats contre les hérétiques, pour débarrasser la terre de Satan et de ses uvres, mais aussi pour accroître sa puissance. 
L'Eglise s'interroge : faut-il soigner les malades? La maladie ne vient-elle pas de la volonté de Dieu? Dieu a fait les épidémies et il épargne qui il veut. Ce n'est pas à l'homme de se substituer à lui. (9) L'Église interdit encore la vaccination au début du XIXe siècle et fait de Darwin un Antéchrist. Pendant tout le Moyen Age, les grands médecins sont des juifs et des musulmans et se sont des médecins juifs qui fondent la première école de médecine en France, celle de Montpellier (9). 

Le temps de la science. 

Mais aux temps modernes, alors que le diable manifeste toujours sa puissance, va cependant se développer une pensée rationnelle selon laquelle la raison humaine et la méthode scientifique peuvent se substituer au diable pour expliquer le monde. A la suite des Chinois, des Grecs, des Arabes, les Européens commencent à développer une pensée scientifique, non sans mal, étant donné la puissance de l'Église. C'est pourtant l'Église qui crée les premières universités au XIIe siècle. Elles ont certes pour mission d'étudier la Bible, mais en leur sein se développera peu à peu une pensée autonome. Le développement de la pensée scientifique sera facilité par la Renaissance, puis par la Réforme. L'idée que le monde procède de lois rationnelles qu'il faut apprendre à connaître progresse. Peu à peu, la science avance et le diable recule. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, la lutte contre le diable va s'apaiser, et au XVIIIe siècle va triompher la "philosophie des lumières" et celle de " la raison ". 
  

Chapitre II: Les peurs d'aujourd'hui

 

De nos jours l'homme a toujours peur, mais la nature de ses peurs a changé et surtout l'interprétation qu'il en fait. 
Les fins dernières de l'homme le préoccupent moins qu'au Moyen Age, le diable est moins présent et la femme tend vers la parité avec l'homme. On ne brûle plus les sorciers ni les hérétiques. Les pestes et les famines ont disparu ou pris des formes nouvelles. L'Europe se construit notamment pour réduire les risques de guerre sur le vieux continent. On n'a plus peur des revenants ni des loups...
La science a fait des progrès considérables. Au XIXe et surtout au XXe siècle, la connaissance scientifique s'est accélérée notamment dans le domaine de l'astronomie, de la physique, de la biologie et des nouvelles technologies, de l'information et de la communication. La science nous assure une meilleure connaissance du monde où nous vivons, nous ne recourons plus au diable pour expliquer les causes des peurs. 
De quoi avons-nous peur? Les médias, à la fois reflet de la société et moyens d'action sur celle-ci, nous fournissent les bases d'un premier inventaire des peurs modernes. Nous ne pouvons envisager ici toutes ces peurs. La montée de la violence notamment chez les jeunes, les nouvelles " pestes " telles que le Sida, la crainte d'une apocalypse nucléaire...mériteraient que l'on s'y arrête. Constatons que les peurs touchant l'environnement, l'agriculture et l'alimentation sont aujourd'hui nombreuses et hyper médiatisées; il ne se passe pas de jour où l'on ne parle, ici ou là, de vache folle . Nous vivons une crise alimentaire et une crise agricole qui sont aussi une crise de la pensée. 
L'écologie est au cur des nouvelles peurs : réchauffement de la planète et risques concernant l'environnement (10). La peur concernant ce que certains appellent les dérives du génie génétique est d'une autre nature. La mondialisation de l'économie cumule de nombreuses peurs. et elle est dénoncée avec violence par une partie de l'opinion. 

I) A propos des peurs modernes

Le réchauffement de la planète fait craindre des changements de climats et de véritables catastrophes. On sait que l'accumulation dans la haute atmosphère de certains gaz, carbonique en particulier, piège la chaleur et produit "l'effet de serre" (10). On redoute les effets extrêmes tels que sécheresse, inondations et cyclones. Dans leur dernier rapport publié à Genève le 19 février dernier, les experts du groupe intergouvernemental sur l'évolution du climat (I.P.C.C.), attirent l'attention sur l'urgence de prendre des mesures en vue de réduire le réchauffement de la planète. On craint la montée des eaux, l'érosion des sols, la baisse des ressources en eau potable, la disparition et les migrations d'espèces vivantes, une recrudescence du paludisme et du choléra, une baisse des récoltes dans les zones tropicales et sub-tropicales. Il ne s'agit pas de la peur de la fin du monde, comme autrefois, mais de la peur d'une profonde transformation du monde pouvant engendrer des catastrophes. 
Cette peur va de pair avec celle des risques concernant la détérioration de l'environnement : pollution de l'air, effets dévastateurs sur la nature (déforestation, désertification, réduction de la biodiversité, etc.), gaspillage et pénurie d'eau...Ces questions sont d'actualité et touchent de près l'agriculture et l'alimentaire .

La biologie a fait de très grands progrès et beaucoup pensent que le XXIe siècle sera celui de la biologie. La révolution génétique a été lancée en 1953, à Cambridge en Angleterre, lorsque James Watson et Francis Crick découvrirent la structure en double hélice de l'A.D.N., porteuse de l'information génétique. Le 12 février 2001, la société privée américaine Caléra et un consortium international financé sur fonds publics, publiaient dans les revues Science et Nature les résultats de l'exploration du génome humain. Les deux séquences, pratiquement semblables ont été mises à disposition de tous, sur internet. 
L'homme a maintenant le pouvoir de modifier génétiquement le vivant et de "relooker" les espèces et la nature. La biologie qui était autrefois une science d'observation et d'expérimentation devient une technique d'intervention, une ingénierie du vivant. C'est le pouvoir de l'ingénieur biologique qui suscite à la fois des craintes et de grands espoirs. 
Dans la ligne de la tradition chrétienne on peut s'interroger : l'homme a-t-il le droit de modifier l'homme? Ce pouvoir n'appartient-il pas exclusivement à Dieu? Par contre, l'homme a depuis longtemps modifié les espèces nourricières : il y a une énorme différence entre l'épi de maïs sauvage et l'épi moderne comme on peut le voir à Agropolis-Museum. Pourtant les transferts génétiques, nouvelle méthode d'amélioration des espèces, face aux incertitudes actuelles, font poser questions. Les organismes génétiquement modifiés (O.G.M.) sont dénoncés comme étant des organismes à risque et l'Europe a décidé fin 1999 de ne plus commercialiser de nouveaux OGM pendant deux ans. 
Une grande crainte est que, au delà des races dont l'inexistence est maintenant génétiquement démontrée, on ne découvre des "classes génétiques" susceptibles d'avoir des conséquences sur l'emploi, l'assurance, la vie privée, la liberté des hommes...
En 1997, Claude Allègre écrivait : "Imaginons une morale fondée sur la science au nom des lois de la nature. Celle-ci, on le sait ne se préoccupe pas des faibles, des infirmes , des inadaptés; au contraire , elle les élimine...Avec la puissance que donnera peut-être un jour le génie génétique, on peut imaginer à quelle catastrophe conduirait une attitude fondée sur le seul progrès biologique : l'eugénisme promu au rang d'ingénierie reviendrait à grands pas" (10).
Cependant les transferts génétiques suscitent aussi de grands espoirs. Les spécialistes estiment que de nouvelles perspectives sont ouvertes pour le traitement et la prévention du diabète, de l'hypertension, du cancer, des maladies neurodégénératrices comme celle d'Alzeihmer ou de Parkinson, etc. De nouvelles thérapies géniques vont devenir possibles permettant d'envisager de nouvelles victoires sur la déchéance et sur la mort. 

La mondialisation entraîne de nombreuses peurs de nature très différentes. La mondialisation peut être symbolisée par deux M...Médias et Marché. Ces deux formes de mondialisation sont en cours. Elle font craindre la délocalisation des activités, les suppressions et les migrations d'emplois, la concentration croissante des entreprises et la puissance des multinationales. Dans notre domaine, le problème de la mondialisation est lié au brevetage du vivant. Peut-on s'approprier, par le moyen d'un brevet, garantissant un monopole pour une vingtaine d'année, une séquence de l'A.D.N. ou un O.G.M.?. Ici intervient la différence entre l'invention et la découverte. L'invention, qui procède de l'innovation humaine, est en général brevetable, mais pas la découverte : découvrir une caractéristique de la nature (par exemple un gène) ne devrait pas permettre de se l'approprier, sinon la nature humaine deviendrait appropriable . Mais la législation dans ce domaine varie d'un pays à l'autre et les règles internationales sont confuses ou encore inexistantes. C'est ainsi qu'aux Etats-Unis, 80 % des séquences d'ADN viennent déjà de faire l'objet de dépôts de brevets (Axel Khan). Récemment, 39 laboratoires pharmaceutiques ont intenté un procès à l'Afrique du Sud, qui prétendait utiliser des médicaments génériques pour lutter contre le Sida (10 % de la population est séro-positive) et ainsi éviter de payer des royalties aux grandes firmes pharmaceutiques. 
Selon l'UNESCO, il faut protéger l'homme contre lui-même et "faire du génome humain - un patrimoine de l'humanité". 
La recherche privée conduit trop souvent à créer des monopoles de profits et à l'appropriation au moins temporaire des ressources alimentaires et de la santé. La nécessité de développer la recherche publique dans ces domaines apparaît clairement. L'opinion publique craint que les multinationales de la santé et de l'alimentaire subordonnent le devenir de l'homme à leur seule puissance bio-économique . 

 

Les peurs alimentaires

La "malbouffe"

L'Occident a fait depuis un siècle des progrès considérables dans le domaine alimentaire : suppression des famines, avènement de la société d'abondance, allongement de la durée moyenne de vie...mais récemment le comportement de quelques firmes agro-industrielles, animées par l'esprit de profit au détriment de l'esprit civique, a occulté les progrès alimentaires. Usage de farines animales avariées et de boues d'épuration pour l'alimentation animale, poulet à la dioxine, vache folle...ont entraîné une grave crise de confiance du consommateur envers son alimentation, aggravée par l'hypermédiatisation dont a bénéficié notamment la vache folle, devenue le symbole de la crise alimentaire et de la "folle agriculture". 
L'agriculture est dénoncée comme source de la "malbouffe", mais c'est oublier que l'agriculture met sur le marché des produits de base (céréales, racines et tubercules, bêtes à viande, lait, etc.), que l'industrie transforme en produits alimentaires proprement dit et que la distribution commercialise. Sait-on suffisamment que lorsque la ménagère dépense 100 F pour se nourrir, l'agriculture reçoit seulement environ 20 F sous forme de valeur ajoutée et la superstructure industrielle et commerciale 80 F? L'évolution sociale, la journée continue, le travail salarié croissant des femmes, conduisent à donner la préférence aux aliments-services (préparés, précuits, cuisinés) et aux aliments servis (restauration). L'industrie transforme les produits de base, déstructure et restructure, ajoute et modifie, et il arrive que le consommateur ne sait plus très bien ce qu'il mange. Claude Fischler a qualifié d'OCNI (objet comestible non identifié) ces aliments que le consommateur ne reconnaît pas (11). 
Au début du XIXe siècle 70 % des aliments étaient auto-consommés et la traçabilité était facile à établir. Plus de 95 % des aliments sont aujourd'hui commercialisés et le développement des échanges et les restructurations alimentaires compliquent singulièrement l'identification des origines des aliments. Le problème de la traçabilité se pose notamment à propos des OGM.. Dans une économie démocratique, les partisans et les opposants aux OGM. devraient pouvoir choisir en conséquence. Les supermarchés devraient disposer de filières avec et sans OGM., mais les problèmes de traçabilité rendent souvent difficiles l'organisation de telles filières. 
Les consommateurs ont aussi leur responsabilité dans la "malbouffe", la " grande bouffe" et l'obésité. L'alimentation est à la fois nécessité et plaisir. Avec la croissance du pouvoir d'achat les choix du consommateur se sont étendus et celui-ci est responsable des choix qu'il fait. 
Il est vrai que l'école ne prépare guère au quotidien de la vie, que le système d'information prépare peu à une bonne connaissance de nos besoins et à une bonne pratique alimentaire, que la publicité et le marketing ont un grand pouvoir... Les associations de consommateurs devraient jouer un rôle essentiel, non seulement dans "la défense du consommateur", mais aussi dans son information pour une meilleure alimentation. 
En conclusion, si la qualité de notre alimentation est en question, il faut en rechercher les causes chez toutes les composantes de la chaîne alimentaire, y compris le consommateur, et dans la société même dont l'alimentation est le reflet. 

La vache folle

La vache folle, atteinte de l'encéphalite spongiforme bovine (E.S.B.), constitue peut-être une menace pour la santé publique, que d'ailleurs pour le moment on sait mal évaluer, mais elle est incontestablement un phénomène sociologique étonnant et un grand succès médiatique, sans rapport avec le taux de risque actuellement connu. A peu près chaque jour, les médias traitent de la vache folle, créant une étonnante psychose, afollant la population, et par extension s'attaquent à la folle agriculture. 
L'E.S.B. est transmissible à l'homme sous forme d'une variante de la maladie de Creutzfeld Jacob, mais à ce jour trois cas ont été identifiés en France et 86 en Angleterre. Ce pays qui a toléré la commercialisation de farines de viande avariée porte sans doute une grave responsabilité morale vis à vis de l'Europe. Mais actuellement, le taux de risque est sans rapport avec celui des morts par accidents de voiture, par alcool ou par le tabac. S'il faut abattre et brûler les bovins, pourquoi ne pas brûler les voitures, rétablir la prohibition, supprimer radicalement le tabac. Mais l'opinion majore ou minore les taux de risque selon la nature du risque. Les risques d'accidents automobiles sont pour les autres et ces risques sont minorés...Mais le risque alimentaire est majoré car l'aliment est "ce qui nous fait" et le risque se répète plusieurs fois dans la journée. 

Dans l'état actuel de nos connaissances le risque d'E.S.B. est difficile à déterminer. Le temps des incertitudes est celui des alarmistes, des gourous et aussi...des superoptimistes. Un livre choc, intitulé "Le Grand Mensonge", récemment publié, relance la polémique et dresse une vision apocalyptique de l'avenir (12). Pour l'auteur, la viande de buf serait dangereuse dans sa totalité, y compris les muscles. Elle ne serait pas la seule à l'être, la viande de mouton aussi, ainsi que l'enrobage de certains médicaments, etc. La maladie serait transmissible de génération en génération et d'une espèce à l'autre. C'est donc la quasi-totalité de la nourriture animale qui risquerait de devenir dangereuse! 
Comment peut-on faire de pareilles affirmations, alors que l'on sait encore si peu sur le prion, agent de cette maladie. La plupart des scientifiques et experts qui se sont exprimés sur ce livre disent tous son caractère alarmiste dénué de fondement scientifique. L'important est de sortir de l'incertitude scientifique le plus rapidement possible en renforçant la recherche sur le prion. C'est ce qui est en train de se faire. 

II) Les peurs agricoles

Par des jeux de mots, que les médias affectionnent, la vache folle a donné naissance à la folle agriculture. On dénonce l'agriculture productiviste, qui selon les critiques actuelles serait la source de tous nos maux, le danger prétendu des OGM., la pollution de l'environnement par les engrais et les pesticides, ou encore par les élevages industriels. Certains ont eu l'audace d'imputer la fièvre aphteuse au surproductivisme, alors que celle-ci a été décrite pour la première fois en 1546, au temps des famines et de la sous-productivité de la terre et des hommes. On sait aussi que cette maladie n'est pas susceptible de graves effets sur l'homme. Mais après la vache folle, elle contribue à la grande peur dans les campagnes On dénonce l'exode agricole, mais il est probable que celui-ci va croître dans les prochaines années et que la concentration des terres va se poursuivre...

L'agriculture surproductive

Il est actuellement de mode de critiquer l'agriculture surproductive, sans d'ailleurs définir ce que signifie une telle expression. 
Augmenter la productivité, notamment celle du travail, résume le combat historique de l'homme pour le progrès économique et social. Ce sont les gains de productivité qui ont permis de réduire le temps de travail des salariés urbains, en allant aujourd'hui vers la généralisation des 35 heures, tout en augmentant les salaires réels. Ce sont les gains de productivité qui ont permis aux paysans de changer fondamentalement leurs conditions de vie (13). L'agro-industrie a éliminé les famines en Occident et développé la production de masse, condition de la consommation de masse. Il est vrai que les économistes n'ont peut être pas pris suffisamment en compte dans leurs calculs, "les coûts externes", tels que la destruction des sols, la pollution par l'agriculture agro-industrielle, la surexploitation et la déforestation excessive pouvant mettre en cause la continuité de l'action productive dans certains cas. 
Il ne s'agit pas d'en finir avec la recherche de la productivité, mais de trouver les méthodes d'une agriculture productive respectueuse de l'environnement assurant ainsi sa durabilité. Les méthodes d'une agriculture productive de qualité à coût externe faible ou nul devraient constituer de plus en plus l'objectif fondamental de la recherche agronomique dans les prochaines années. 
A la folle agriculture on oppose "l'agriculture sage" que serait l'agriculture biologique. Mais les ventes de "bio" ne représentent encore qu'environ 1% de la dépense alimentaire totale. L'offre est insuffisante, donnant lieu à des importations de pays plus bio que nous et aussi à des fraudes. La conversion de l'agriculture agro-industrielle à l'agriculture biologique ne va pas sans difficultés et le cahier des charges pour la délivrance du label "A.B." est très rigoureux. L'achat de produits biologiques augmente le coût de la dépense alimentaire et implique un changement d'attitude du consommateur vis-à-vis de ces dépenses. Une agriculture moins productive diminuera aussi les disponibilités à l'exportation, entraînant des conséquences sur l'équilibre mondial : or, la France est le second exportateur mondial de produits agro-alimentaires. Finalement, l'agriculture biologique ne peut sans doute à elle seule répondre à nos besoins et ne pourra être le refuge contre les peurs alimentaires. D'autres agriculteurs s'orientent vers l'agriculture dite raisonnée, qui se veut plus économe d'engrais et de pesticides, sans refuser leur usage mais en respectant mieux l'environnement. 
L'application des transferts génétiques à l'agriculture, la production agricole d'OGM., soulève aussi des peurs et des espoirs. On craint notamment la pollution génétique de la nature et les allergies alimentaires, mais on espère créer des espèces résistantes aux parasites et aux maladies, et plus adaptables à un milieu de vie hostile. Depuis 1980, année de la première plante transgénique (tomate), les cultures génétiques n'ont pas cessé de progresser dans le monde, notamment ces dernières années. Les surfaces sont passées de 2,5 millions d'hectares en 1996 à 40 millions en 1999! Les Français ont-ils raison d'avoir peur des OGM? Certes, des incertitudes subsistent et ce sont celles-ci qu'il faut rapidement réduire en développant la recherche scientifique, notamment publique, et en n'hésitant pas à punir les destructeurs de laboratoires comme démolisseurs et fauteurs d'obscurantisme. 

L'agriculture raisonnée

L'expression agriculture raisonnée est porteuse d'apaisement : enfin! la raison va l'emporter! Comme si elle avait été absente jusqu'alors! Il y a plusieurs concepts d'agriculture raisonnée. Considérant que l'agriculture a pour objet de nourrir l'humanité (pour plus de 90 % des calories ingérées), le seul concept acceptable se rapporte à la satisfaction des besoins des hommes. 
Si nous désignons par C/H la consommation par habitant, par P/H la production alimentaire par habitant, par S/H la surface cultivée par habitant, par P/S la production par hectare, par NA/H le nombre d'actifs agricoles par habitant et P/Na la production par actif agricole, on écrit, dans l'hypothèse d'une économie auto-suffisante, la double 'identité suivante : 
C/H = P/H =S/H x P/S = NA/H x P/NA
P/S et P/NA, représentent respectivement les productivités de la terre et du travail nécessaires pour atteindre l'équilibre alimentaire. dans la situation considérée.
L'agriculture raisonnée consiste alors à trouver les méthodes de production permettant de satisfaire les niveaux de productivité nécessaires à des coûts externes faibles ou nuls. 
Le monde compte actuellement 6 milliards d'hommes et en comptera 9 à 10 milliards vers 2 050. La F.A.O. estime que la production alimentaire devrait croître au taux de 2 % par an, pour améliorer la consommation dans les pays pauvres et faire face à la croissance de la population. Pour satisfaire cette croissance il faudrait doubler la production actuelle en 35 ans. Comment allons-nous faire, compte tenu des contraintes qui sont les nôtres? 

Bornons-nous à formuler les possibilités sans pouvoir envisager ici les développements nécessaires. 
On pourrait...mais... 
- Réduire la consommation de produits animaux coûteux en calories végétales, mais lorsque le revenu augmente la tendance va vers une consommation croissante des produits de l'élevage. La crise de la vache folle serait-elle un bien si elle entraînait une réduction de la consommation de viande au profit des légumes secs? 
- Augmenter les surfaces cultivées, mais les spécialistes pensent que les marges de croissance sont faibles et que par conséquent la surface cultivable par habitant va diminuer. 
- Intensifier la production en augmentant les doses de produits chimiques de synthèse, ce qui implique que les paysans aient un pouvoir d'achat que souvent ils n'ont pas. Mais s'ils en disposaient, ne risquerions-nous pas à nouveau de polluer l'environnement par une agriculture surintensive?
- Augmenter les surfaces irriguées, mais l'eau est devenue une ressource rare et les possibilités d'irrigation des sols vont trouver leurs limites. 
- Tenter la régularisation par la politique des échanges, mais si l'Occident s'oriente vers l'agriculture biologique, il produira plus cher et les disponibilités exportables diminueront. 
- Réaliser une révolution biotechnologique qui permettrait d'accroître biologiquement la capacité de production des espèces, d'étendre les surfaces cultivées à des sols actuellement peu utilisables, de faciliter l'adaptation des espèces à la diversité des milieux, de réduire la pollution. Les biotechnologies pourraient ainsi devenir la base d'une agriculture plus biologique, apte à faire face à notre devenir alimentaire...mais pour cela il nous faut lever les dernières incertitudes et poursuivre activement nos recherches. Hâtons-nous donc de développer les recherches publiques portant sur le vivant, et dénonçons avec vigueur les formes d'action qui paralysent notre devenir. 
La révolution agro-industrielle a permis à l'Europe de se libérer de la faim et d'exporter ; la "révolution verte" a grandement contribué à résoudre le problème alimentaire dans les zones surpeuplées...La révolution biotechnologique nous permettra-t-elle de faire face au doublement mondial de la production? 
A défaut, il nous faudrait chercher d'autres voies pour augmenter la production ou, pour ne pas voir ressurgir le spectre de la famine, nous rallier à la sagesse de Malthus et réduire la croissance démographique. Déjà les tendances vont dans ce sens : la population tendrait à se stabiliser aux environs de dix milliards d'hommes, facilitant le problème de l'équilibre alimentaire global à terme. Mais il ne s'agit pas seulement d'équilibre global : c'est au niveau de sous-ensembles liés qu'il faut estimer cet équilibre. Certes, tous les pays ont le droit de se nourrir eux-mêmes, mais il est probable que certains n'auront pas la capacité de le faire. 
La réponse à ce flot de questions devrait permettre d'établir une Doctrine de la recherche agronomique, fondée sur les méthodes permettant d'atteindre l'équilibre production-consommation pour une population donnée à un moment donné, et cela dans le contexte d'une agriculture durable. Une telle doctrine fait actuellement cruellement défaut. 

La grande peur des paysans. 

Une peur dont les médias traitent encore peu, est la grande peur des paysans. Il se pourrait pourtant que cette peur soit, de toutes les peurs alimentaires et agricoles, celle qui aura les conséquences parmi les plus importantes. Au traumatisme causé chez les paysans par la vache folle s'ajoute maintenant, à beaucoup plus grande échelle, celui causé par la fièvre aphteuse. En quelques heures, les "commandos d'abattage" détruisent le travail de toute une vie. Il en faut du temps et des soins pour constituer un troupeau de qualité et productif! Pour les paysans, cet abattage est une véritable torture morale et on a même prévu une cellule d'aide psychologique...
La télévision s'attarde sur les bûchers d'animaux ou sur les grandes fosses communes que l'on creuse en France ici ou là. Les paysans dénoncent la rage d'abattre des animaux sains, qui ferait du principe de précaution un principe de "couverture politique". 
On a parfois traité sans ménagement et sans nuance les éleveurs de pollueurs, certains ont même murmuré que les paysans étaient des empoisonneurs...Le mét

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