L’ imaginaire familial

Publié le par Stéphane GOUPIL

Retrouver ses ancêtres

La reconstitution des généalogies constitue le moyen par excellence de faire jouer l’imaginaire familial dans ses multiples dimensions. Avec la généalogie, la relation avec les ancêtres n’est entachée d’aucun passif : la négociation des rapports entretenus avec eux est totalement entre les mains de celui qui reconstruit son chemin, et qui sélectionne parmi ses ancêtres ceux avec lesquels il a envie d’instaurer un dialogue. Depuis les années 1970, la reconstitution de la généalogie devient un exercice qui passionne de plus en plus de Français. On en recense aujourd’hui plus de 40 000, fédérés souvent dans diverses associations. Autrefois, seules la noblesse et la bourgeoisie établissaient des arbres généalogiques ; aujourd’hui ce sont les classes populaires qui se lancent dans cet exercice. Recherche d’identité, quête de racines pour une population à la mémoire cassée… telles sont les raisons objectivables de ce mouvement. Une enquête conduite auprès de généalogistes amateurs montre que le résultat autant que la recherche elle-même sont l’occasion d’une véritable libération de l’imaginaire (cf. Martine Segalen et Claude Michelat, 1991). Même s’il hésite à l’avouer, le généalogiste espère ou rêve de rencontrer quelque ascendant célèbre ; il se contenterait même d’un collatéral. Ainsi M. C. sait que son homonyme, membre du Comité de salut public et un des principaux agents de la terreur, est mort sans descendant direct mais il tente de remonter son ascendance jusqu’à la rencontre avec des ancêtres plus anciens qui lui indiqueraient un cousinage très ancien. Illustres ou non, la découverte des ancêtres met en route un processus d’attachement où se profilent les fantasmes de l’hérédité : d’où l’insistance maintes fois entendue dans la bouche de nos enquêtés sur la nécessité de vérification des indications. Il convient de s’assurer des cousinages, de contrôler toute indication orale par une recherche dans les documents.

L’engouement pour la généalogie

A force de rencontrer ses ancêtres et de les faire revivre, on finit par s’identifier à eux. Ainsi peut-on affirmer comme Mme A. : " J’ai une goutte de sang de chacun... chacun a donné sa petite partie pour faire ce que nous sommes ". L’hérédité se marque aussi dans le caractère. Ainsi, M. R. qui a fait une sérieuse dépression nerveuse s’est raccroché au passé de ses ancêtres pour essayer de guérir, puisant son courage dans l’exemple de tel grand-père qui avait bien réussi en dépit de difficultés et d’un manque de formation. D’autres évoquent les similitudes d’expression et de traits, et même la parenté des mains ! Ceux qui vivent, qui baignent dans leur généalogie s’identifient à tous les ancêtres retrouvés : " Je les imagine... j’imagine comment ils étaient habillés. ..je f ais un petit roman autour des gens que je retrouve.., on dirait que je me prolonge en eux… ça fait deux siècles que ça s’est passé, c’est ridicule… je vis avec eux " dit M. G. On se " prend d’amitié pour ses ancêtres ", " on s’y attache passionnément " disent certains. La proximité s’installe avec les fantômes familiaux. Le périple de l’imaginaire s’ancre aussi dans des lieux. Le généalogiste sort de ses archives pour rendre visite aux villages, hameaux, forges ou moulins où avaient vécu ses ancêtres, s’embarquant alors pour une sorte de voyage initiatique. L’exercice de la généalogie fournit enfin à chaque individu un curseur pour se promener dans l’espace familial, comme dans le temps dont les limites se brouillent. Les frontières entre vie et mort s’estompent, libérant l’individu de son destin. Il existe des raisons objectives à l’engouement pour la généalogie et qui sont sociologiquement repérables. Nos enquêtés appartiennent à des couches populaires, souvent d’origine rurale, qui ont véritablement subi une cassure dans leur mémoire à une mobilité géographique imposée par le destin professionnel souvent sur plusieurs générations. Ces causes sont conscientes, et explicitées maintes fois par nos généalogistes qui attribuent leur activité au désir de retrouver leur identité, leurs origines, de renouer avec des lieux, des maisons, des noms.

Note(1) Cet article reprend quelques-uns des développements d’un rapport intitulé " Etre bien dans ses meubles ", une enquête sur les normes et les pratiques de " consommation du meuble ", sous la direction de Martine Segalen avec la collaboration de Béatrix Le Wita, Sophie Chevalier, Anne Monjaret et Arlette Schweitz, 1990, Mission du Patrimoine ethnologique. Sophie Chevalier a conduit les enquêtes à Nanterre, Anne Monjaret à Evreux

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