LOUVIERS : VISITE DE NAPOLEON en 1810

Publié le par Stéphane GOUPIL

Bien avant midi de ce 1er juin 1810, heure indiquée pour l’arrivée de l’empereur, le maire, M. Lambart, les conseillers municipaux, les administrateurs de l’hospice, précédés par la garde-d’honneur de Louviers, et escortés par la garde nationale, se rendent à l’arc de triomphe élevé sur la route de Rouen (en face du n°1) vis-àvis des deux peupliers qui se trouvent encore à l’entrée du clos du Maréquet.

Vers midi et demi, des cavaliers partis en éclaireurs annoncent l’arrivée du cortège impérial. Les voitures forment la tête du défilé, celle du grand maréchal du palais, celles des écuyers et des chambellans, passent sous l’arc de triomphe et s’arrêtent à quelque distance.

Voici le carrosse de voyage de l’empereur, reconnaissable à ses huit chevaux. La voiture s’arrête et la délégation municipale s’avance à la portière. Les clefs de la ville sont présentées au souverain sur un plateau d’argent par le maire qui avait tenu à l’honneur, sans doute, de revêtir l’habit officiel qu’il portait lorsqu’il représenta la ville de Louviers à la cérémonie su sacre, le 2 décembre 1804 : habit et culotte de drap bleu, avec trois liserés d’argent au collet, aux poches et parements, veste blanche brodée d’argent.

La voiture impériale s’ébranle après les compliments du maire à l’empereur et à l’impératrice. Les gardes-nationaux, en habit bleu de roi, avec parements et collet d’écarlate, font la haie ; les gardes d’honneur contiennent la foule.

Voici la rue du Faubourg de Rouen. A l’entrée d’une cour (au n°18 actuel), un homme tient une enfant dans ses bras ; c’est l’ancien soldat Michel Leque, qui a franchit les Alpes au Mont Saint-Bernard, en 1800, sous les yeux de Bonaparte, et a eu la cuisse brisée pendant la campagne. Sa fillette, qui deviendra presque centenaire, racontera aux lovériens du XXe siècle qu’elle a vu passer le « grand Napoléon ». Née à l’aurore d’un siècle, elle apportera, à l’aurore du siècle suivant, l’écho du passé à travers plusieurs générations disparues, à travers les bouleversements de régime survenus parmi les nations. Dépositaire des souvenirs d’un autre âge, elle pourra, la dernière à Louviers, fredonner la vieille chanson de Béranger :

                Mes enfants, dans ce village,

                Suivi du roi, il passa,

                Voilà bien longtemps de ça…

                - Parlez-nous de lui, grand’mère,

                Parlez-nous de lui.

Le carrosse impérial arrive sur la place de Rouen – l’ancienne place d’Armes – et s’arrête bientôt devant l’hôtel de ville. Napoléon met rapidement pied à terre ; il aide sa jeune femme à descendre.

Derrière l’empereur et l’impératrice viennent la duchesse de Montébello, dame d’honneur, le comte de Beauharnais, chevalier d’honneur, Nansouty et le prince Aldobrandini, premiers écuyers, Bessières, duc d’Istrie, colonel-général de la garde. C’est ensuite le roi et la reine de Westphalie, le prince Eugène de Beauharnais, vice-roi d’Italie, le ministre de l’intérieur, M. de Montalivet, qui avait visité le canal de Louviers en 1809, les dames du palais, les aides de camp et les officiers d’ordonnance. Les fonctionnaires et les autorités constituées marchent à leur suite.

Napoléon et l’impératrice Marie-Louise gravissent le perron de l’hôtel de ville et font leur entrée dans la salle du trône (actuellement salle des séances du conseil municipal). Au fond, sur  une estrade, sont placés les fauteuils prêtés par M. Piéton-Prémaudé, conseiller municipal, qui habitait le 34 de la rue Saint-Germain. L’aigle doré domine le trône de l’empereur.

Le premier mouvement de Napoléon en entrant dans la salle du trône, tapissée des draps de Louviers, est de complimenter leur fabricant, Mme Guillaume Le Maître, (cette manufacture, située 2, rue du Maréchal Foch, a fait place à une minoterie en 1886). Ce sont « les plus beaux draps de l’Europe », déclara M. de Chambaudoin, préfet de l’Eure. « Leurs Majestés ont daigné les examiner, les toucher et en observer l’éclat, comme la finesse et la perfection », écrira le maire avec fierté.

Les autorités constituées et les fonctionnaires sont présentés à l’empereur et le maire de Louviers lui remet l’adresse sur laquelle sont consignés les vœux de l’assemblée municipale et des industriels. Puis un groupe de jeunes filles, habillées de blanc, offrent à l’impératrice une corbeille de daphnés remplie de fleurs. La jeune épouse du souverain distribue de menus cadeaux, montres, bracelets, bagues, etc.

Après la réception, Napoléon quitte l’hôtel de ville pour aller visiter les manufactures de drap. Aucune garde autour des souverains ; une foule respectueuse et enthousiaste ouvre ses rangs au passage du cortège.

Jean-Baptiste Décrétot, qui a inauguré le régime parlementaire à Louviers, est un des grands fabricants de drap de la ville. Il s’est préparé à  recevoir l’empereur. Mais après avoir traversé la cour, Napoléon se rappelle qu’il l’a visité en 1802 ; il se dirige aussitôt vers les manufactures de MM. Ternaux.

A cinquante pas de l’établissement Decrétot, devant le portail-ouest de l’église Notre-Dame, l’abbé Desnoyers, curé de la paroisse, offre de l’eau bénite et l’encens à l’empereur et à l’impératrice. Les cloches font entendre leur voix d’airain. Elles ont carillonné à l’arrivée de l’empereur, puis pendant l’attente à l’hôtel de ville, enfin elles se sont remises en branle au départ pour la visite des fabriques ; leur  tumulte harmonieux, qui va suivre le cortège jusqu’à son entrée dans la manufacture Ternaux, domine les acclamations de la foule.

Avant de quitter « la fabrique », Napoléon, par une de ces inspirations qui lui gagnaient les cœurs, attacha la croix de la légion d’honneur  sur la poitrine de Guillaume Ternaux.

En sortant de la manufacture Ternaux, l’empereur et l’impératrice montère en voiture. Le carrosse impérial emprunta la rue Trinité qui débouchait à l’extrémité de la rue Saint-Jean (notre rue des Quatre-Moulins), près de l’ancienne Porte de Paris, démolie au début du XXe siècle.

Le brillant cortège traversa la place du Champ de Mars (notre square Albert 1er) où le relais de chevaux avait été sans doute établi. Il passa devant l’hospice qui était l’asile des misères où venaient s’abriter, pendant les invasions de 1814 et de 1815, des milliers de soldats malades et après 1815, bien des vétérans et des veuves de vétérans.

Les nombreuses voitures du cortège impérial traversèrent ensuite le faubourg Saint-Jean dont les modestes demeures étaient tapissées de draps de lit ornés de verdure et de fleurs. Napoléon quittait Louviers pour la deuxième et dernière fois.

Source : Louviers – Histoire des rues de l’Abbé René Delamare.

 

Voir encomplément l'article sur Louviers : http://geneahist-goupil.over-blog.com/article-458448.html 

 

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