L'antiféminisme jusqu'à la fin du 19e siècle.

Publié le par Stéphane GOUPIL

EXTRAIT D'UN EXPOSE D'HISTOIRE

Introduction: L'antiféminisme est un thème très vaste. Ainsi, nous nous sommes très vite retrouvés devant une matière gigantesque. En effet, il n'était pas évident de vous parler de la condition féminine durant tant de siècles. Nous avons donc décidé de nous restreindre à l'Europe et de faire ressortir quatre thèmes principaux, que nous avons retrouvé à presque chaque époque. Pour mieux les illustrer, nous les ferons ressortir dans un résumé condensé de l'histoire de la femme depuis le commencement du christianisme jusqu'à la fin du 19e siècle.

Thèmes:

1) La femme diabolique: Lorsque nous pensons à cette représentation de la femme, nous voyons immédiatement le Moyen-Age et la sorcellerie. Mais cette perception date de bien plus longtemps, et ses racines sont profondément encrées dans l'histoire. La femme comme complice du diable, séductrice de l'homme, tentatrice.

2) La femme faible: La femme a très souvent été mise en marge de la vie sociale à cause de sa soit-disante infériorité physique mais surtout intellectuelle par rapport à l'homme.

3) Femme objet: Nous vous expliquerons plus tard quelles sont les causes d'une telle vision de la femme, pourquoi elle a été si souvent réduite à son rôle sexuel, entrainant sa fonction entièrement pour l'homme.

4) La femme rivale: Lorsque nous réfléchissons aux causes de tant d'antiféminisme, la peur de la femme paraît l'une des principales, la peur de sa différence mais surtout de ses richesses, de sa force.


La condition féminine depuis le commencement du christianisme jusqu'à la fin du 19e siècle:

Femme au commencement du christianisme: Alors que l'ancien Testament accordait une place très importante à la femme, l'évolution historique a amené le judaïsme tardif à une situation de plus en plus antiféministe. La femme est tenue à l'écart de toute vie sociale et religieuse. Elle est rangée dans la trilogie méprisante:"femmes, esclaves, enfants". Le mari est maître absolu au logis, la polygamie est chose courante, et l'homme abuse fréquemment du divorce.(La femme n'en a bien-sûr pas le droit). A cette époque, on dénote trois grandes causes de l'antiféminisme:

- La circoncision qui est un rite de pureté et d'initiation à la religion, et qui n'est pratiquée que pour l'homme. La femme se trouve donc en marge des croyants.

- "Les impuretés périodiques" qui placent la femme plus loin du divin que l'homme, et la met à l'écart pendant chaque cycle.

- Eve a commis en premier le pêcher originel. Ainsi la femme est vue comme un être faible, qui ne résiste pas à la tentation, elle doit donc être sous tutelle, surveillée et protégée par l'homme. Cette attitude paternaliste place la femme en éternelle mineure. D'ailleurs, bien plus tard, au 18e, Marivaux écrira: "Femme tentée et femme vaincue, c'est tout un".

A l'arrivée du Christ, le message évangélique a une portée nouvelle. Il appelle tous les êtres humains, sans distinction de race ni de sexe, à fonder avec lui un monde nouveau. Cela provoque un brutal renversement des valeurs. Très vite le Christ se lie avec les femmes et tente autant que possible d'élever leur rang à celui des hommes. Il interdit la polygamie et condamne le divorce. La Bible, Saint Mathieu (XIX, 1-9): "Aux pharisiens qui lui demandent s'il est permis de répudier sa femme pour n'importe quel motif, Jésus répond: "N'avez-vous pas lu que le créateur, dès l'origine, les fit homme et femme et qu'il a dit: - Ainsi donc l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme et les deux ne feront qu'une seule chair? Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair." Beaucoup de Pères de l'Eglise se sont fondé sur la Bible pour justifier leur antiféminisme, très souvent en ommettant de situer les textes dans leur contexte ou de les nuancer, car on trouve, comme l'écrit Jean Delumeau dans La peur en Occident, XIVe-XVIIIe siècles, plusieurs passages prouvant l'importance des femmes auprès du Christ: "Alors que tous les disciples sauf Jean abandonnent le Seigneur le jour de sa mort, des femmes demeurent fidèles, au pied de la croix. Elles seront les premiers témoins de la Résurrection, point sur lequel s'accordent les quatre Evangiles."

Même si le Christ n'a pas pu mener à terme sa révolution, car il y a un seuil d'intolérabilité à respecter pour éviter une réaction de rejet, il a posé des bases profondes et théoriques en espérant que les siècles à venir feraient évoluer la situation de la femme et améneraient l'égalité des sexes aux faits. Malheureusement, les hommes n'ont fait, à travers les siècles, que d'agrandir toujours plus l'espace entre la théorie et la réalité. Si certains messages n'ont pas passé, c'est parce qu'il y avait un grand héritage d'idées misogynes et également par les rapports aux différents peuples que le christianisme a converti et qui l'ont influencé par leur culture, en particulier la religion juive. Mais plusieurs facteurs du christianisme ont dans une certaine mesure réhaussé la condition de la femme: L'interdiction de la polygamie et la sacralisation du mariage, qui contribua à donner de l'importance et du respect à la femme. Mais comme très vite elle se retrouve dans un état de soumission à son mari, sa liberté se restreint à se choisir un maître.

Nous allons maintenant passer à St.Paul qui est à l'origine des ambiguïtés dans la société chrétienne à l'égard de la femme. Au temps de saint Paul, les femmes ont acquis une place plus importante. Nous sommes passés de petites cités à de grands ensembles politiques. L'homme devient alors un simple individu et accorde ainsi plus de place à l'amour, plus d'intérêt et de respect à la femme. On commence à l'appeler Domina, "maîtresse". Bien que les femmes soient très actives et qu'elles aient une place très importante dans les communautés chrétiennes primitives, cette évolution n'est pas toujours traduite dans les lois. St.Paul est entouré de femmes qui jouent un grand rôle missionnnaire, et il manifeste à plusieurs reprises sa reconnaissance à l'égard des femmes dont l'activité apostolique seconde la sienne." Venons-en aux ambiguïtés de St.Paul. St.Paul a eu une double éducation. Il est né Juif pharisien (au départ ennemis du Christ et aux idées passablement misogynes) puis s'étant révolté contre sa religion, il s'est converti au christianisme. Il est donc, durant toute sa vie, tiraillé entre deux façons d'aborder le problème féminin. Il proclame l'universalisme chrétien mais accepte des situations concrètes. Par exemple, comme le cite Jean Delumeau dans La peur en Occident: "Ce n'est pas l'homme, bien-sûr, qui a été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme" Et l'auteur ajoute: "paroles que dément partiellement le contexte-mais de celui-ci la tradition chrétienne oublia de se souvenir". Dans ses textes saint Paul ne cesse de se contredire. En effet, il accorde à la femme le droit de prophétiser dans les assemblées, et en même temps lui ordonne d'y rester voilée et de s'y taire, ce qui est tout à fait illogique. Il a partagé l'androcentrisme de son temps, qui sera accentué encore par les différents facteurs qui interviendront dans la culture chrétienne en formation et qui influenceront terriblement notre société. St.Paul ne fut certainement pas misogyne, mais il ne fut pas capable de concilier l'égalité évangélique qu'il préconisait avec des situations concrètes qu'il acceptait. Ses ambiguïtés ont donc contribué à placer la femme dans une situation d'égalité et de subordination. En effet, plus tard, la femme ne sera l'égale de l'homme que devant Dieu, et la subordination réglera toute sa vie réelle, dans l'église et dans le mariage. Les Pères de l'Eglise auraient du nuancer ses déclarations. Au contraire, ils ont utilisé uniquement les déclarations antiféministes de St.Paul, se basant sur elles pour justifier la soumission de la femme à l'homme en la disant "naturelle" et "voulue par Dieu".

Un des plus grands dégats qu'ait commis St.Paul est d'avoir introduit une relation inégale dans le mariage en la justifiant par un rapprochement périlleux: comme la tête domine le corps, l'homme domine la femme. Ainsi depuis lors la femme sera restreinte dans sa fonction corporelle, vue comme un objet sexuel uniquement, et verra rejaillir sur elle tous les mépris de la chair et de la sexualité. En effet, depuis Platon, il y eut tendance à déprécier ce qui était charnel. Le corps était vu comme la prison de l'âme. Les premiers Pères de l'Eglise provenaient justement de ce milieu culturel et idéologique. Ils partirent de la constatation que le bonheur n'est pas possible ici-bas et en concluèrent qu'il devait l'être après la mort dans l'assimilation à la divinité. Ainsi, le corps était un obstacle constant à la progression vers le divin; la vraie réalité humaine se résumant en l'âme, le corps et ses activités ne pouvaient être qu'objets de mépris, en particulier les passions et désirs qui par leur violence troublaient la sérénité de l'esprit. Ainsi certaines données culturelles du paganisme formèrent le contexte général du christianisme, dont ce mépris de la chair qui contenait en lui-même le mépris de la sexualité, vue comme une activité corporelle uniquement. Comme la femme était le symbole de la sexualité, elle avait deux fonctions pour l'homme: mère ou prostituée. Elle était donc réduite à sa fonction sexuelle par son corps, comme pur objet de plaisir pour l'homme, ou pour la procréation. Cela influença terriblement le christianisme. Certains pères furent très misogynes, d'autres, défendant les femmes, leur conseillèrent de se retirer dans la virginité. L'image de la femme ne pouvait depuis lors être complète: soit elle était un objet sexuel, soit elle était un être asexué. Il faut ajouter que, à moins de devenir vierge consacrée, la femme, pour mériter le respect, devait remplir une autre condition: renoncer à toute professions qui concurencerait l'homme. Ainsi nous revenons à notre quatrième thème, celui de la femme rivale. Il est évident qu'une des causes de tant de rejet est la peur de la femme et de ses capacités.


Les Pères de l'Eglise:

On explique, depuis l'entrée du christianisme dans le monde païen, la dépravation morale comme une suite du péché originel dont la femme est la seule fautive. Elle devient un intermédiaire entre démon et être masculin. Tertullien (Père d'Eglise) écrit: "Tu devrais toujours porter le deuil, être couverte de haillons et abîmée dans la pénitence, afin de racheter la faute d'avoir perdu le genre humain... Femme, tu es la porte du diable. C'est toi qui as touché à l'arbre de Satan et qui, la première, a violé la loi divine."

Se pose le problème constant de concilier cette vision de la femme avec l'enseignement évangélique. St Augustin y répond: "Tout être humain possède une âme spirituelle asexuée et un corps sexué. Chez l'individu masculin le corps reflette l'âme, ce qui n'est pas le cas chez la femme. L'homme est donc pleinement image de Dieu, mais non la femme qui ne l'est que par son âme et dont le corps constitue un obstacle permanent à l'exercice de sa raison. Inférieure à l'homme, elle doit donc lui être soumise." La femme a donc été faite à partir de l'homme et pour l'homme. Jean Delumeau résume bien cette vision: "Il n'y a véritablement qu'un seul sexe, le masculin. La femme est un mâle déficient:" C'est sur de telles idées que débute le Moyen Age et qu'il se déroule.


MOYEN AGE:

Le Moyen-Age a connu, si nous schématisons, deux courants forts: la diabolisation de la femme aboutissant à la sorcellerie et, en contre partie, l'exhaltation toujours plus forte de la virginité, l'idolation de la vierge Marie, et la naissance de l'amour courtois.

Jean Delumeau écrit: "Tandis que s'additionnent pestes, schismes, guerres et crainte de la fin du monde-une situation qui s'installe pour trois siècles-les plus zélés des chrétiens prennent conscience des multiples dangers qui menacent l'Eglise.". Il ajoute: "Les périls identifiables étaient divers, extérieurs et intérieurs. Mais Satan était derrière chacun d'eux." Ainsi les Pères de l'Eglise, recherchant des coupables, firent de la femme une des victime favorite du malaise ambiant. Hommes d'Eglise que Jean Delumeau définit comme: "Des êtres sexuellement frustrés qui, ne pouvant pas ne pas connaître des tentations, projetèrent sur autrui ce qu'ils ne voulaient pas identifier en eux-même. Ils posèrent devant eux des boucs émissaires qu'ils pouvaient mépriser et accuser à leur place." La peur de la femme se situe donc au niveau des fantasmes. Les Pères ayant envie et besoin d'elle, et refusant d'y admettre leur responsabilité, voient la femme comme une tentatrice, une séductrice, née pour les perdre.

Citation: "Trompeuse par son éclat, ardente au crime, crime elle-même.", Bernard de Morlas.

Elle devient donc l'alliée du Diable, représentant le mal. "C'est le même discours injuste et odieux fondé sur une opposition simpliste entre le blanc et le noir - le blanc étant l'univers de l'homme et le noir celui de la femme -qu'expriment de nombreuses sculptures médiévales." (Jean Delumeau in La peur en Occident). La femme, puisqu'elle tente l'homme, l'éloigne du droit chemin; elle est un obstacle à la vertu, son rôle est alors entièrement rejeté au point que certains moines, pour se justifier, tâchent de détourner les autres du mariage et en viennent à mépriser le rôle de mère de la femme. Bernard de Morlas dit: "Elle arrache ses propres rejetons de son ventre...". Il y a désacralisation de la procréation qui ne va pas, bien sûr, avec le message évangélique

On diabolise la beauté, la rendant le symbole même du mal que la femme porte à l'intérieur. Un abbé de Cluny écrit au Xe siècle: "La beauté physique ne va pas au-delà de la peau. Si les hommes voyaient ce qui est sous la peau, la vue des femmes leur soulèverait le coeur. Quand nous ne pouvons toucher du bout du doigt un crachat ou de la crotte, comment pouvons-nous désirer embrasser ce sac de fiente?". La femme est trompeuse, elle cache ses péchés par l'éclat de sa beauté.

Etre faible, la femme ne résiste à rien, elle est prédestinée au mal et est la proie choisie du Diable. Les hommes d'Eglise n'avaient ainsi aucun remord à choisir le célibat.

La peur de la femme devient une obsession et les Pères de l'Eglise, ayant une importance considérable à l'époque , influencent beaucoup la vision que les hommes ont sur la femme. Voici quelques phrases écrites par Bernard de Morlas au XIIe siècle: "Souille ce qui est pur, rumine des choses impies, gâte les actions...". "Toute femme se réjouit de penser au péché et de le vivre." "Empressée à perdre, et née pour tromper, experte à tromper.". Ainsi la femme n'est plus valorisée pour quoi que ce soit. Son rôle de mère même est négligé, ses vertus rabaissées, niées.

Cependant à peu près dans le même temps naît en réaction un autre courant: l'amour courtois. Jean Delumeau écrit à ce propos: "L'amour courtois a réhabilité l'attrait physique, placé la femme sur un piédestal au point d'en faire la suzeraine de l'homme amoureux et le modèle de toutes les perfections." Fuyant le côté sale du corps de la femme, on exhalte la virginité comme un statut idéal, le seul convenable pour une femme. En même temps, on consacre d'immortelles oeuvres d'art à la vierge Marie. Quelles en seront les conséquences? Toujours selon Jean Delumeau: "Le culte marial et la littérature des troubadours ont eu des prolongements importants et ont peut-être contribué dans la longue durée à la promotion de la femme. Mais dans la longue durée seulement. Car au Moyen Age ne furent-ils pas interprétés et utilisés comme une sorte de mise à l'écart, hors d'atteinte, de personnages féminins exceptionnels, nullement représentatifs de leur sexe? L'exaltation de la Vierge Marie eut pour contrepartie la dévaluation de la sexualité".

Ainsi la femme au Moyen Age a deux possibilités et elle se résume à deux images très bien symbolisées par cette illustration: A une Eve innomée s'oppose une inaccessible Marie. La femme telle qu'elle est dans sa vérité est méconnue, méprisée.


XVIe - XVIIIe:

Du XVIe au XVIIIe, on parle beaucoup de la femme, que ce soit dans les fables, les sermons, dans le monde scientifique ou philosophique. Cependant, ces discours sont traversés par le désir de contenir la femme, de faire de sa présence une sorte d'absence, ou du moins une présence discrète, et bien délimitée. Ces discours ne montrent pas la femme, mais l'inventent. En effet, comme notre quatrième thème le montrait, la femme qui est si nécessaire par sa fonction de mère devient dangereuse dès qu'elle ne s'y restreint pas. On tente de définir sa place dans la société, de la confiner à certaines fonctions précises, en prenant garde qu'elle ne cherche pas ailleurs. A partir du XVe, paraissent des traités de famille, des livres de civilité et même des ouvrages médicaux insistant sur la fragilité du sexe féminin et sur le devoir de l'homme de protéger la femme contre ses propres faiblesses, en la dirigeant d'une main douce mais ferme. On rejoint ici notre deuxième thème, celui de la femme faible, incapable de se prendre en charge par elle-même et ne pouvant s'éduquer, progresser qu'à travers l'homme. Cependant, bien que restreinte et prisonnière de la loi des hommes, la femme cherchera toujours à s'imposer autrement, franchissant des barrières, s'imposant à l'histoire. Du XVIe au XVIIIe, le débat est vif entre les hommes et les femmes. Il est sur fond d'instabilités socio-politiques et de détériorisation des cadres de référence, tandis que le mode ecclésial se fendille. Il est encore sur fond de querelles religieuses. Ces trois siècles recèlent d'événements qui ont constamment fait bouger les rapports entre hommes et femmes. Les textes de l'époque le montrent bien, la femme y est nommée malicieuse, imparfaite, être d'excès et de diablerie. On a beau la dire douce et soumise, c'est plutôt sa cruauté et son excessive sexualité qui l'emportent dans les descriptions.

Bien que moquées, les Précieuses feront entendre leur voix. Descartes exercera son influence jusqu'à ce qu'en 1673 Poullain de la Barre écrive quatre ouvrages sur l'égalité de l'homme et de la femme. Le XVIIIe qu'on appellera plus tard le siècle de la femme s'ouvrira sur un débat très animé autour de la raison des femmes.

L'éducation marquera bien-sûr la condition féminine. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle les aspirations éducatives progressent. Répondant à l'exigence nouvelle de produire des cadres pour les Etats et pour l'Eglise. On révolutionne le modèle d'éducation, mais en y faisant une distinction évidente, tant qu'on n'a pas admis l'égalité des intelligences et des fonctions féminines et masculines. On parvient ainsi à deux éducations séparées, celle du dehors, pour les hommes: le latin, les lettres, l'histoire, et celle du dedans, pour les femmes: savoir tenir un logis, être domestique etc... La seule éducation à laquelle les femmes accèdent se fait pour l'homme, et n'a qu'une seule fonction: pouvoir soutenir une conversation avec son mari. Toute la vie de la femme est réglée par et pour l'homme. La femme se définit par rapport à sa relation avec lui. Economiquement dépendante de lui, elle est d'abord sous tutelle de son père puis de son mari. La femme doit souvent travailler pour subvenir aux besoins de la famille, mais cela ne lui permet toujours pas d'accéder à une certaine indépendance. Les femmes du tiers état naissent presque toutes pauvres, leur éducation est négligée ou vicieuse; après avoir appris le minimum, elles commencent à travailler, si elles ne sont pas belles, elles épousent sans dote des artisants, végètent dans les provinces, font des enfants qu'elles ne peuvent élever. Si elles sont belles, elles sont la proie du premier séducteur, font la faute fatale, vont à Paris ensevelir leur honte et s'y perdent, victimes du libertinage.

D'autres femmes parviennent à un statut meilleur, mais quelles que soient leur habilité et leurs connaissances, elles n'ont jamais accès aus postes importants et sont confinées à leurs rôles de mineures dans des sous-fonctions. Beaucoup ont eu une grande influence sur l'histoire mais la majeure partie du temps à travers leurs maris, en tant que reine par exemple, enfin, par l'entremise d'un homme dont on se rappellera plus volontiers par la suite. Actives en politique, elles se sont battues souvent silencieusement, invoquant leur fragilité, leur innocence pour ne pas se faire soupçonner, c'est-à-dire utilisant ce qui d'un côté les restreignait. Beaucoup bien-sûr sont intervenues sur la scène publique, prenant part aux révoltes. Femmes de tout âge et de toute condition commencent à revendiquer leur droits, à montrer leur agressivité à l'égard des religieux, ce qui aura de lourdes retombées.

Les femmes du peuple tentent de s'échapper de leur rôle prédestiné et accédent à la marginalité, comme seul moyen de se rebeller, de s'affirmer. Elles tombent vite dans la criminalité, la prostitution, l'avortement, l'infanticide, les larcins qui sont autant d'amers moyens d'être ailleurs.

Enfin, les femmes que les hommes craignent sont celles qui prennent la parole, les habits et les atributs des hommes, et mettent le monde à l'envers. Les privilèges de la femme se sont retournés contre elle, ses visions multiples du monde, sa capacité à donner la vie ont en fait un objet de peur et ont abouti au doute sur sa capacité de penser, entraînant une exclusion dans tous les domaines.


XIXe siècle:

Le 19e a été un siècle sombre et triste, austère et surtout contraignant pour les femmes. On aurait cependant tort de croire que cette époque est seulement le temps d'une longue domination, d'une absolue soumission des femmes, car ce siècle signe la naissance du féminisme, ce qui implique des changements structurels importants, comme un travail salarié, l'autonomie de l'individu civil, le droit à l'instruction, ou également l'entrée des femmes dans la politique. Ce siècle est le moment historique où la perspective de la vie des femmes change.

La modernité est une chance pour les femmes, les conséquences des changements économiques et politiques, sociaux et culturels propres au 19e leur sont favorables. En effet plusieurs éléments sont déterminants:

1/ L'apparition d'une histoire de l'humanité suppose que les femmes aussi ont une histoire, que leur condition de compagne de l'homme et de reproductrice de l'espèce est moins immuable qu'il n'y paraît.

2/ La révolution industrielle, malgré la violence avec laquelle la femme y est parfois traitées, améliore leur condition dans le sens qu'elle est prise comme étant un être à part entière. L'individu féminin devient semblable à l'individu masculin, au travailleur et au citoyen, et pourra rompre les liens de dépendance économique et symbolique qui l'attachent au père et au mari. Mais n'oublions pas que la femme ne peut toujours pas disposer de son salaire librement, et qu'il est bien inférieur à celui de l'homme. Le travail des femmes est autant un lieu d'une surexploitation que d'une émancipation, la société politique un espace d'exclusion puis de reconnaissance.

3/ Mais l'ère démocratique n'est pas toujours favorable aux femmes. Elle affirme qu'il faut les exlure de la vie publique, et les circonscrire dans l'espace domestique. Le régime démocratique sous-entend que ce qui est valable pour un l'est pour tous. Ainsi on juge préférable d'accorder un droit à aucune plutôt qu'à toutes.

La vie des femmes se transforme beaucoup pendant ce siècle. On redonne des cartes et de nouveaux enjeux apparaissent. Mais comment savoir si leur sort leur plaît ou non, car dans cette société, la femme a rarement l'occasion de pouvoir s'exprimer.

On ne saurait voir dans la maternité survalorisée par ce siècle le simple lieu d'une assignation à une fonction. Alors dans la soumission comme dans l'émancipation, la femme saura jouer de cette maternité comme d'un pouvoir où se réfugier, ou comme d'un moyen pour obtenir d'autres pouvoirs dans l'espace social.

Plusieurs femmes essaient de se défaire de leur image de départ, et de leur condition; les unes cultivent leur esprit, les autres voyagent, dans un esprit missionaire ou par goût d'aventure, d'autres encore partent travailler en ville, ou descendent dans les rues pour crier les injustices, celles faites à leur sexe, à leur classe, à l'esclavage aussi, et à leur corps. Nombres d'hommes ont usé de la femme, de la petite ouvrière se retrouvant enceinte à la prostituée tuberculeuse.

Les enjeux changent aussi à travers ce siècle. Les normes édictées en son début sont des normes collectives définissant une fonction sociale, celle de l'épouse et de la mère, réglementant les droits de la femme en fonction de ses devoirs, désignant finalement les femmes comme un groupe social dont les rôles comme le comportement doivent être uniformisés, donc idéalisés. Or cette représentation totalisante s'effrite progressivement, et les identités féminines semblent se multiplier: la mère, la travailleuse, la célibataire, l'émancipée..., sont des qualités propre à l'une ou l'autre, vécues de façon contradictoire souvent, soumises à des tensions qui annoncent la vie des femmes au XXe siècle.

Conclusion:

Cette recherche nous a permis de mieux comprendre contre quels préjugés les femmes se sont battues et continuent de se battre au XXe siècle. En quelles mesures gardons-nous, autant hommes que femmes, des séquelles de cet héritage?

Le désir de la majorité des femmes, aujourd'hui, n'est pas d'instaurer un combat contre les hommes, mais de pouvoir vivre libre de tous préjugés. La société reste ségrégative en de nombreux domaines. Pour faire évoluer la situation, il faut qu'une nouvelle relation entre hommes et femmes se développe. C'est la mentalité de chacun qui doit changer, le rapport que chaque femme entretient avec les hommes qui l'entourent, et réciproquement. Pour accéder à une complète égalité, il faut que les femmes se sentent dignes de respect et d'écoute, autant que les hommes.

Pourquoi la femme, malgré elle, garde souvent un sentiment d'infériorité par rapport à l'homme? N'est-ce pas en partie parce que, regardant en arrière, nous trouvons dans notre patrimoine culturel peu de génies féminins? Beaucoup de gens nous disent: "Citez-moi un seul grand compositeur femme, combien de peintres masculins par rapport aux féminins!"

Nous voudrions vous faire réfléchir à tous ces génies avortés dès leur naissance uniquement à cause de leur sexe, à toute cette richesse perdue.

Alicia Seneviratne et Laura Gamboni, 1997


L'Antiféminisme jusqu'à la fin du 19e siècle

BIBLIOGRAPHIE

1/ Duby Georges et Perrot Michelle

Histoire des femmes
- XVIe- XVIIIe s. 547p.
- XIXe s. 547 p.
Plon, Paris, 1991.

2/ Aubert, Jean-Marie

LA FEMME
Cerf/Desclée, Paris,1975
226 p. ( Ce livre et le suivant possèdent de très longues bibliographies)

3/ Aubert, Jean-Marie

L'exil féminin
Les éditions du Cerf, Paris, 1988.
274 p.

4/ Dijkstra, Bram
Les idoles de la perversité
Editions du Seuil, Paris, 1992
475 p.

5/ Michaux, Agnès

Dictionnaire misogyne
Editions Jean-Claude Lattès, 1993.
200 p.

 

Commenter cet article