Maxime Marchand - son dernier texte

Publié le par GOUPIL Stéphane

Souvenir personnel : J’ai pratiqué l’athlétisme… il y a quelques années de cela. Je m’entraînais sur la piste d’athlétisme faisant parti du complexe d’entraînement du club de Louviers (27) : Complexe Sportif Maxime Marchand / Stade Carrington. J’ai même réalisé ma meilleure performance en catégorie Juniors à savoir 11 seconde sur 100 m plat.

Mais qui était Maxime Marchand ?

Maxime Marchand - né en février 1911 dans l'Eure, d'un père menuisier, assassiné à El Biar le 15 mars 1962. Il était alors Inspecteur d'Académie, chef du Service des centres sociaux d'Algérie (créés en 1955 par Germaine Tillion)]

Voici le dernier texte qu’il a publié sur le « comportement de la jeunesse » :

"Bah ! penserez-vous. Cela n'est pas si tragique. Les jeunes savent trouver des plaisirs qui leur font oublier les contraintes de cette âpre concurrence". Ne le croyez pas si vite. La vie moderne ne leur permet pas de satisfaire facilement leur besoin d'évasion. En effet, si nous examinons l'influence qu'exerce sur eux une civilisation chaque jour de plus en plus transformée sous l'effet des progrès matériels et mécaniques, ce ne sera guère rassurant, car cette civilisation a eu pour conséquence de multiplier à l'infini les besoins des jeunes sans pour autant leur donner les moyens de les satisfaire.

C'est le monde des autos ultra-rapides, des avions, de la télévision, des caméras... C'est un monde qui nous fait vivre à l'âge de la vitesse et des incessants voyages sur une planète maintenant rétrécie comme un petit village. C'est exaltant... mais combien décevant aussi lorsque, faute de moyens, les jeunes sont réduits au rôle de spectateurs à la longue figure.

Ils voient certains adultes riches ou certains jeunes privilégiés s'offrir ces merveilleux engins qui donnent l'impression de supprimer l'espace. Ils les jalousent, ou bien, comportement plus grave encore, ils sont prêts à tout pour jouir au maximum de la civilisation matérielle et de ses merveilles. C'est à ce déséquilibre entre les besoins et les moyens que j'attribue la progression constante de la délinquance juvénile. La presse relate chaque jour les pitoyables exploits de certains de nos Blousons noirs. Encore passe-t-elle sous silence les innombrables petits larcins, semblables à celui d'un de ces héros des Tricheurs qui resquillait des disques par plaisir, ou à celui de l'héroïne, prête à tout, pour se mettre au volant d'une Jaguar.

Partout, dans le monde entier, trop de jeunes pris d'une frénésie de jouissances matérielles partent à l'assaut de ce qu'ils ne possèdent pas et qui leur permettra de goûter aux plaisirs de la civilisation matérielle. Ainsi naissent les associations de jeunes gangsters. Toutes les nations du monde portent en leur flanc cette horrible lèpre. Aux U.S.A., de 1952 à 1957, à New York, 115 200 individus de moins de vingt ans ont été arrêtés pour vol et assassinat, Christiane Fournier nous l'a signalé dans une enquête de Carrefour intitulée : "Nos enfants sont-ils des monstres ?". Les Teddy-boys d'Angleterre en pantalons tuyaux de poêle, les "houligans" de Tchécoslovaquie, les bandes d'enfants de Russie, les amateurs de surboums de certains quartiers de Paris, tous rêvent de voitures, de randonnées ou de vie luxueuse acquises à bon compte. C'est sans doute notre époque qui veut cela. Les jeunes d'autrefois apparaissaient plus vertueux ou moins remuants. Mais c'était souvent une vertu sans mérite, une vertu forcée. Les jeunes d'autrefois vivaient sous le signe de la carriole à cheval ou de la bicyclette, sous le signe de la fête au village ou de la promenade au bois. C'étaient des besoins très modestes qu'on pouvait satisfaire facilement sans enfreindre trop profondément ni les conventions sociales, ni les règles morales.

Je me sens glisser vers des conclusions très sombres et très pessimistes. Si le monde continue à se développer à son rythme actuel, en augmentant géométriquement le nombre des jeunes tout en élargissant le champ des activités et des besoins de chacun de ces jeunes, les prochaines générations iront de difficultés en difficultés vers d'inévitables catastrophes, à échéance plus ou moins lointaine.

Il faut être optimiste malgré tout et proposer des solutions qui permettront à l'espèce humaine de se sauver. Bien sûr, notre action est très limitée.

Il n'est pas question de modifier la psychologie de l'adolescent qui est un fait, et dont la modification ne paraît d'ailleurs pas souhaitable en raison des lumières que nous y avons décelées.

Nous ne pouvons agir que sur l'aspect sociologique de cette jeunesse en changeant le milieu qui détermine son comportement. A nous de créer un milieu plus habitable, plus harmonieux, plus noble, plus exaltant et pourquoi ne pas le dire, un milieu un peu moins encombré. A nous aussi de faire admettre à nos jeunes une nouvelle hiérarchie des plaisirs. Ceux que leur donnent aujourd'hui la vitesse, l'image, le bruit, la publicité tapageuse, l'agitation trépidante et désordonnée ne sont pas forcément les meilleurs et les plus durables. Cela n'est pas nouveau. Platon, qui apparaîtrait probablement à de nombreux jeunes comme un "Son et Lumière" bien poussiéreux, l'avait déjà dit au jeune Alcibiade. Que tous les Alcibiade d'aujourd'hui veuillent bien se souvenir du conseil et y trouver des raisons de devenir plus heureux !

 

 

[© Maxime Marchand, in l'Éducation nationale, n° 12, 22 mars 1962, pp. 16-18].

 

 

Notes

 

1. La même livraison de l'Éducation nationale (n° 12, 22 mars 1962) comprenait aussi un texte en hommage à ceux qui venaient d'être fusillés, texte dû à la plume de Germaine Tillion (l'ancien matricule 24 588 de Ravensbrück, une exemplaire conscience morale). Ce texte, qu'on ne peut lire aujourd'hui sans formuler, à l'intérieur de soi, quelques objections, est le suivant :

 

Trois Algériens et trois Français...


Les signatures échangées à Évian le 18 mars 1962, ne mettent pas un point final aux relations de la France et de l'Algérie - même pas des points de suspension : devant l'évidence des liens qui unissent les deux pays, les négociateurs ont cherché les formules qui permettront de multiplier dans l'avenir les accords librement examinés et librement consentis.
La longue et cruelle guerre qui s'achève met fin à une relation anormale (et dangereuse pour les deux partenaires) qui était la "relation coloniale". Cette relation empoisonnée, l'évolution du monde, la nécessaire généralisation de l'instruction, la rendaient un peu plus explosive chaque jour.
Par une juste rétribution, ce qui restera de la France en Afrique sera ce qui a été "donné". J'entends : sans calculs, par amour - c'est-à-dire l'instruction (véhicule de notre langue), des références aux heures sombres vécues en commun, à nos savants, à nos écrivains, à nos artistes...
Cette œuvre admirable et indestructible est celle des instituteurs et de tous les enseignants qui, à l'intérieur d'une grande tradition de respect des consciences, ont travaillé pour le bien des enfants qu'on leur confiait, sans autre ambition qu'un meilleur avenir pour ces enfants.



Ce n'est pas un hasard si, trois jours avant la fin officielle de l'horrible guerre, six membres de l'Éducation nationale ont été froidement, délibérément assassinés : trois Algériens qui aimaient la France, trois Français qui aimaient l'Algérie...
Ces hommes avaient élevé plusieurs générations d'enfants algériens, et cela leur donnait l'autorité nécessaire pour s'interposer entre les foules exaspérées par des provocations calculées.
C'est pour cela qu'on les a tués.

 

2. Lors de la cérémonie d'ensevelissement des suppliciés, le ministre de l'Éducation nationale d'alors, M. Lucien Paye, venu, à la suite du "sanglant holocauste de jeudi", leur adresser "un suprême et douloureux adieu" de la part de la Nation, devait entre autres déclarer : "Que ces hommes soient tombés au champ d'honneur de leur travail, surpris par traîtrise pendant qu'ils délibéraient des problèmes d'enseignement et d'action sociale ; que la lâcheté des tueurs se soit attaquée à l'œuvre la plus sacrée, et que ces tueurs se réclament d'une organisation qui se dit française, c'est là ce qui nous accable de honte".

3. Le Ministère de l'Éducation nationale avait décidé que, dans chaque établissement et dans chaque école, une minute de silence serait observée à la mémoire des suppliciés d'El-Biar. L'exécution de cet ordre fut refusée, de façon marginale, mais très violemment, ce qui entraîna que plusieurs élèves furent traduits devant les Conseils de discipline de leurs établissements. En particulier à Paris (18 sur 20 élèves d'une Prépa à Saint-Cyr, 40 élèves d'une Prépa à Navale, 6 élèves de Philosophie du Lycée Janson de Sailly), à Tarbes (où deux élèves furent exclus), et dans l'Académie de Montpellier.

Je peux vous indiqué également un livre :

MARCHAND Maxime, JOIN Serge, Le Destin tragique de Maxime Marchand et l’Algérie, Saint-Nazaire, Serge Jouin, 1986, 138 p

 

 

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