BROCANTE SURREALISTE - Montaure (27)

Publié le par GOUPIL Stéphane

« Nos traces en ce monde sont les plus lourdes là où nos pas furent les plus légers. »

 

Jean GIRAUDOUX

 

 

Je voulais vous faire partager ce très bel extrait du livre de Philippe DELERM, romancier haut normand : « Les chemins nous inventent » chez Stock.

Balades, flâneries… Il cherche le mot le plus léger pour dire ce que furent ces instants volés au ciel de Normandie. Les chemins nous inventent. Il faut laisser vivre les pas.

 

J’ai choisi cet extrait – BROCANTE SURREALISTE, qui relate la foire à la brocante de Montaure (27), village proche de Louviers, cher à mon cœur puisque c’est celui qui a bercé mon enfance. J’étais tous les week-ends chez mes grands-parents, agriculteur de profession, qui habitaient un hameau de Montaure : Les Fosses. Mes parents et mes beaux parents habitent actuellement dans cette localité. Je me suis marié à l’église de Montaure un 30 août. J’ai connu ma femme un mois d’août  lors de la fête de Montaure. Dans mon enfance, la foire de Montaure était un moment important dans l’année. Ce texte me rappelle beaucoup de souvenirs : les manèges, la foire à la brocante si particulière…

 

 

 

C’est quelque part dans la campagne. A Montaure, sans doute, puisque la foire à la brocante porte ce nom générique. Mais c’est déjà un no man’s land, où le plateau prend un air anonyme. Il y a quelques flonflons, une scène bon enfant où se déroule le très baroque concours du meilleur braiment – oui, l’âne est censé partager la vedette des choses du passé ; peut-être à cause de la mélancolie poignante de son regard.

Mais on sent bien que l’essentiel se trouve un peu plus loin, dans un cet espace vague où s’empilent des extravagances ordonnées en rangées parallèles. Le temps est incertain en ce dimanche d’août, et le ciel presque mauve donne à la sécheresse de l’été une tonalité étrange.

Des flèches de soleil passent çà et là, éblouissantes, avec une acuité artificielle, puis tout redevient lourd, opaque, dans un air tiède et menaçant. Curieux décor, curieux théâtre. D’un stand à l’autre, les propos échangés se veulent désinvoltes, un rien désabusés – il paraît que les gens achètent de moins en moins.

Mais cette bonhomie commerciale semble surtout destinée à dissiper ce que le spectacle pourrait avoir d’envoûtant, de presque fantastique. Toutes ces choses posées sur l’herbe, au milieu de rien. Tous ces petits résidus de destins, de passé, échoués sur le fond de champs immenses, à découvert.

Ce buste de femme, dont le visage pensif, presque douloureux, n’aurait qu’une tristesse sage à distiller sur fond de papier peint, de cheminée Napoléon III… Ici, le front devient immense à se découper sur le ciel, à s’éterniser sur la plaine. C’est comme une fièvre intérieure qui se mettrait à battre aux tempes, un petit air d’éternité glacée dans une songerie de cauchemar.

Une paysanne ? Peut-être, peut-être pas. Sous le foulard simple, les bandeaux de cheveux sont si soigneusement ourlés. Quelqu’un qui vous reproche d’être là, qui vous reproche d’être à vendre.

Le vent se lève, le mauve se fait noir. En quelques secondes, une averse torrentielle balaie les travées. Des parasols s’envolent, des journaux. On s’abrite sous les pommiers, dans les voitures. Puis l’orage tourne court aussi vite qu’il est venu, la brocante reprend ses droits.

Mais le regard de la statue va me poursuivre au long de toutes les allées. C’est avec lui que je découvrirai ce téléphone du début du siècle. On croirait y entendre la grand-mère de Proust, quand le narrateur de la Recherche dit à quel point la voix d’une personne peut traduire sa maladie, son usure, sa fragilité.

Et le regard de la statue s’éclaire d’une nostalgie souriante quand se déploient sur une nappe blanche les verres dorés des fêtes d’autrefois.

Plus loin, deux chevaux de bois ont cessé de tourner sur le manège des jours. Ils se découpent à présent sur fond de lampe, de vaisselle. Où sont passés les rires des enfants ? Mais le soleil revenu leur donne encore la force de lever la jambe vers le rêve d’un galop.

Sur la table ouverte à l’horizon des champs, de grands livres rouges aux pages dédorées dorment d’un soleil sommeil désolé. Quel enfant aurait encore la force de s’emparer de ces kilos d’aventures encombrantes, de s’embarquer dans cette odeur de vieux greniers ?

Et pourtant, rien qu’à les regarder, comme l’époque semble proche des distributions de prix officielles et guindées ! Mais toujours L’Ile au trésor, Robinson Crusoé ont pris leur vol sous d’autres formes. Alors les gros bouquins de luxe mort gardent pour eux leur papier si crémeux, leurs gravures funèbres et recherchées.

Au milieu de ces nobles ancêtres, les rebuts plus récents prennent un air pauvret, navrant. Quoi, déjà de la brocante, ces poupées Barbie, ces Albator fluorescents, ces séries de romans « Duo » ou « Harmonie » ? Plutôt une façon précipitée de vider sa mémoire en la troquant contre bien peu d’argent. Je préfère m’en revenir au trio de mannequins sans tête, aux chaises blondes en harmonie avec le cheval brun, si paisible dans son herbage.

Des bribes de passé flottant dans un tableau de Magritte : un appareil radio muet se découpe sur le ciel, une poupée sans jambes sourit, gracieusement penchée dans le parc à boulier. Tous ces fantômes du dedans qui goûtent un peu le vent, la piste des nuages. Le ciel a pris ce gris plombé des rêves obsédants. Les choses parlent avec les champs.

 

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